Le bio­con­trôle prend ra­cine

VI­TI­CUL­TURE

La Tribune Languedoc-Roussillon - - Spécial Vin Biocontrôle -

Des phé­ro­mones ca­pables de per­tur­ber la re­pro­duc­tion de papillons qui pondent dans les rai­sins, des in­sectes s’at­ta­quant aux pré­da­teurs de la vigne, des mo­lé­cules de sti­mu­la­tion des dé­fenses na­tu­relles de la plante ou en­core des bac­té­ries et autres cham­pi­gnons pour lut­ter contre ses ma­la­dies... Toutes ces so­lu­tions dites de bio­con­trôle uti­lisent les mé­ca­nismes et les in­ter­ac­tions qui ré­gissent les re­la­tions entre es­pèces dans le mi­lieu na­tu­rel. Ré­pu­tées non toxiques ni pol­luantes, elles sont sur­tout dans l’air du temps. « Le bio­con­trôle ne re­pré­sente au­jourd’hui que 5 % du mar­ché des pro­duits phy­to­sa­ni­taires en va­leur mais il de­vrait at­teindre 15 % d’ici 2020. La pres­sion so­cié­tale s’ac­croît, au vu des en­jeux de san­té pu­blique et en­vi­ron­ne­men­taux. Et la vo­lon­té po­li­tique est là, à tra­vers le plan Eco­phy­to 2 qui garde pour ob­jec­tif la ré­duc­tion de l’uti­li­sa­tion de pes­ti­cides de 50 % d’ici 2025 », ré­sume An­na­bel Le­vert, co­fon­da­trice d’aki­nao. Cette so­cié­té, née il y a sept ans à Per­pi­gnan (66), fait par­tie des start-ups en pleine crois­sance qui in­ves­tissent dans la re­cherche et le dé­ve­lop­pe­ment de ces so­lu­tions « al­ter­na­tives », au coeur d’une ré­gion lea­der en ma­tière d’ex­pé­ri­men­ta­tion vé­gé­tale. « En pa­ral­lèle, nous ac­com­pa­gnons les in­dus­triels dans une dé­marche d’ho­mo­lo­ga­tion de leurs pro­duits en dé­ve­lop­pant et va­li­dant les mé­thodes d’ana­lyse », pré­cise cette doc­teur en bio­lo­gie. Car la com­plexi­té de ces sub­stances ac­tives né­ces­site une ex­per­tise et des ou­tils adap­tés. Ce qui ne les em­pêche pas d’être sou­mises au même pro­ces­sus d’ho­mo­lo­ga­tion que les phy­to­sa­ni­taires conven­tion­nels. Con­crè­te­ment ? « Il faut comp­ter 10 M€ et dix ans avant qu’un pro­duit soit mis en mar­ché. »

MODE D’EM­PLOI PRÉ­CIS

Alors que seuls 5 % des four­nis­seurs pro­posent ré­gu­liè­re­ment des so­lu­tions de bio­con­trôle aux agri­cul­teurs (son­dage Da­ta­gri de juin 2015), cer­tains ont pris le train en marche, à l’image

Au coeur de la per­for­mance éco­no­mique et en­vi­ron­ne­men­tale des ex­ploi­ta­tions, la san­té de la vigne est une pré­oc­cu­pa­tion ma­jeure, qui va de pair avec celle des vi­ti­cul­teurs et des consom­ma­teurs. Par­mi les sys­tèmes de pro­tec­tion du­rables des cultures, le bio­con­trôle offre des so­lu­tions de pi­lo­tage du vi­vant par le vi­vant en­core dif­fi­ciles à pro­duire et à uti­li­ser, mais qui ouvrent de réelles pers­pec­tives.

de Magne, dis­tri­bu­teur de pro­duits phy­to­sa­ni­taires à Flo­ren­sac (34). « Ces spé­cia­li­tés re­pré­sentent dé­sor­mais un cin­quième de notre ca­ta­logue, et nous avons mis en place une plate-forme d’es­sais pour in­vi­ter nos clients à consta­ter leur ef­fi­ca­ci­té », com­mente Gé­ral­dine San­ta­cru, res­pon­sable bio­con­trôle chez Magne. Las, le bio­con­trôle peine en­core à sé­duire. « La faute aux ha­bi­tudes, a for­tio­ri en l’ab­sence d’obli­ga­tion. » Outre leur prix, su­pé­rieur de 20 % en moyenne aux pro­duits conven­tion­nels, ces so­lu­tions sont aus­si plus com­pli­quées à mettre en oeuvre. « Il faut les sto­cker dans de bonnes condi­tions, res­pec­ter les doses et la pé­riode d’ap­pli­ca­tion, les al­ter­ner plu­sieurs fois par an… Leur ef­fi­ca­ci­té est aus­si ju­gée plus aléa­toire », dé­plore Gé­ral­dine San­ta­cru. Ré­sul­tat : elles sont sou­vent uti­li­sées de fa­çon pré­ven­tive, en as­so­cia­tion avec un pes­ti­cide conven­tion­nel « dont elles per­mettent tou­te­fois de ré­duire les doses de 20 à 50 %. » Et donc les in­dices de fré­quence de trai­te­ment, pré­cieux pour les vi­gne­rons en­ga­gés dans la dé­marche HVE.

AGRI­CUL­TURE DE PRÉ­CI­SION

« Les dé­cep­tions pro­viennent de pro­duits lan­cés trop tôt ou mal uti­li­sés. Par exemple, les Né­ma­todes en­to­mo­pa­tho­gène ont ten­dance à mou­rir dans les filtres de buse ou lorsque la pul­vé­ri­sa­tion est su­pé­rieure à deux bars, note Elsa Bal­li­ni, res­pon­sable « axe bio­con­trôle » au sein d’agro­sys, chaire d’en­tre­prises de Mont­pel­lier Su­pa­gro, cen­trée sur l’in­gé­nie­rie des agro­sys­tèmes du­rables. Pour au­tant, il ne faut pas en conclure que ces so­lu­tions sont in­ef­fi­caces mais re­voir les mé­thodes d’ap­pli­ca­tion, sans doute avec l’aide de l’agri­cul­ture de pré­ci­sion et des nou­velles tech­no­lo­gies type drones. » Un avis par­ta­gé par An­na­bel Le­vert : « Par dé­fi­ni­tion, ces sub­stances na­tu­relles sont sen­sibles au lieu et à la pé­riode de ré­colte, aux modes d’ex­trac­tion et d’em­ploi... Ain­si, leurs for­mu­la­tions doivent être adap­tées à leur na­ture, pho­to­pro­tec­tion par exemple. »

CONFU­SION SEXUELLE

Pour la pré­si­dente d’aki­nao, qui vient d’ob­te­nir la re­con­nais­sance de la confor­mi­té BPL (bonnes pra­tiques de la­bo­ra­toire), il convient de « s’as­su­rer de la qua­li­té des pro­duits ». Et re­pen­ser le sys­tème, ajoute Elsa Bal­li­ni : « Le bio­con­trôle ne peut pas fonc­tion­ner en mode in­ten­sif. Il faut opé­rer un re­tour à l’agro­no­mie, s’adap­ter à des va­rié­tés, voire faire de la créa­tion va­rié­tale car ces pro­duits vi­vants co- évo- luent avec leur agent pa­tho­gène ». Au­tant dire que la re­cherche et le trans­fert sont en­core né­ces­saires : « Les so­lu­tions à base de mo­lé­cules vé­gé­tales res­tent sous ex­ploi­tées et celles contre les mau­vaises herbes, qua­si in­exis­tantes », ra­joute-t-elle. En re­vanche, la confu­sion sexuelle a fait ses preuves dans la lutte contre deux papillons ra­va­geurs (les « vers de la grappe »), sous forme de cap­sules dif­fu­sant des phé­ro­mones de syn­thèse dans les vignes pour em­pê­cher leur re­pro­duc­tion. Dans l’ex-lan­gue­doc-rous­sillon, la sur­face cou­verte a été mul­ti­pliée par dix en cinq ans, et dans l’hé­rault, elle est pas­sée de quelques cen­taines d’hec­tares il y a trois ans, à 5 300 ha. Ce boom est lié, en par­tie, à l’aide mise en place, à hau­teur de 60 % du coût des dif­fu­seurs, par le Con­seil dé­par­te­men­tal de l’hé­rault en 2013, avec la chambre d’agri­cul­ture et Coop de France LR. À ce jour, 18 caves co­opé­ra­tives et 210 caves par­ti­cu­lières hé­raul­taises au­raient sous­crit à la mé­thode. « Au- de­là de l’ac­com­pa­gne­ment fi­nan­cier, la mé­con­nais­sance du bio­con­trôle né­ces­site une for­ma­tion fi­lière par fi­lière et pro­duit par pro­duit, es­time An­na­bel Le­vert. D’où le dé­ve­lop­pe­ment d’une offre spé­ci­fique par l’aca­dé­mie de bio­con­trôle, en par­te­na­riat avec la so­cié­té Le­no. »

FOR­MA­TION NÉ­CES­SAIRE

Même son de cloche chez Vi­no­va­lie, union de caves co­opé­ra­tives du SudOuest qui veut s’éman­ci­per des pes­ti­cides de syn­thèse d’ici 2025 à la vigne et au chai. « Faute de re­cul suf­fi­sant, nous al­lons étu­dier le fonc­tion­ne­ment, l’ef­fi­ca­ci­té et la ren­ta­bi­li­té des pro­duits de bio­con­trôle avant d’amor­cer une

phase de conver­sion qui né­ces­si­te­ra un gros vo­let de for­ma­tion, an­nonce Pau­line La­ca­pelle, char­gée de R&D. Le bio, seul, ne per­met­tra pas de ré­pondre plei­ne­ment aux at­tentes de cer­tains mar­chés. Il s’agit d’an­ti­ci­per et de dé­ve­lop­per des ap­proches mixtes. » En 2016, des in­trants bio­sour­cés ont ain­si été tes­tés au champ, no­tam­ment des cham­pi­gnons fi­la­men­teux aux pro­prié­tés… an­ti fon­giques.

TIR GROU­PÉ

« Cette an­née, d’autres es­sais ont été lan­cés sur trois do­maines de Vi­no­va­lie avec une di­zaine de pro­duits ho­mo­lo­gués de four­nis­seurs, clas­sés en trois ca­té­go­ries : san­té de l’opé­ra­teur, im­pact en­vi­ron­ne­men­tal et per­sis­tance de mo­lé­cules dans le vin. » Plus glo­ba­le­ment, les chan­tiers à me­ner sont vastes, dont « la né­ces­si­té à terme de créer un la­bel re­con­nais­sable par le consom­ma- teur », mar­tèle An­na­bel Le­vert. Un « Pôle Bio­con­trôle Rous­sillon » a vu le jour pour ras­sem­bler les com­pé­tences des ac­teurs dé­par­te­men­taux du bio­con­trôle, de même qu’un con­sor­tium pu­blic-pri­vé na­tio­nal, co­or­don­né par L’IN­RA, afin d’en­cou­ra­ger la re­cherche et le trans­fert. « Ce der­nier pour­rait consti­tuer une force po­li­tique apte à faire en­trer le concept dans les dé­bats sur la PAC, ana­lyse Elsa Bal­li­ni. L’en­her­be­ment ou la confu­sion sexuelle ont mis un temps fou à être adop­tés, alors avan­çons de fa­çon col­lec­tive no­tam­ment via des ré­seaux d’ex­pé­ri­men­ta­tion pour at­teindre la masse cri­tique né­ces­saire. » En at­ten­dant, le bio­con­trôle est bien sur les rails avec 62 pro­jets de re­cherche en cours de dé­ve­lop­pe­ment en France, dont 30 % concer­nant la vigne et 17 nou­veaux pro­duits qui pour­raient ar­ri­ver sur le mar­ché d’ici 2018 pour la vi­ti­cul­ture*.

Dif­fu­seur de phé­ro­mones de syn­thèse dans les vignes pour em­pê­cher la re­pro­duc­tion des vers de la grappe. Coc­ci­nelle s’at­ta­quant à un pa­ra­site.

Le bio­con­trôle ne re­pré­sente au­jourd’hui que 5 % du mar­ché des pro­duits phy­to­sa­ni­taires en va­leur mais il de­vrait at­teindre 15 % d’ici 2020. » AN­NA­BEL LE­VERT, CO­FON­DA­TRICE D’AKI­NAO

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