Un po­lo­nais exi­lé re­trouve ses ra­cines

La Voix du Sancerrois - - La Une - FLORENT MAUPAS florent.maupas@cen­tre­france.com

Grâce au co­mi­té de ju­me­lage fran­co­po­lo­nais, un ha­bi­tant de Sa­vi­gny­enSan­cerre a re­vu sa mai­son na­tale.

Avec le co­mi­té de ju­me­lage Boul­le­ret-Kor­fantów, Die­ter Woi­tas, de Sa­vi­gny-en-Sancerre, vient de re­trou­ver sa mai­son na­tale al­le­mande… en Po­logne, 75 ans après avoir dû la quit­ter à cause de la guerre. Émo­tion.

De ce court pas­sé al­le­mand, il ne res­tait à Die­ter que les sou­ve­nirs loin­tains et nos­tal­giques ra­con­tés par sa mère Adé­laïde, née Karb­stein. Et des pho­tos sé­pia, qu’il a toutes em­me­nées lors de son voyage en Po­logne, en juillet. Où il a trou­vé à les mon­trer, à ra­con­ter et faire comprendre son his­toire. Un des­tin qui trouve tant d’écho au­jourd’hui dans ceux des mi­grants et ré­fu­giés. Obli­gé de fuir, en­fant

« D’où qu’on vienne, on est content de re­voir la mai­son où on est né. » Pour Die­ter, c’était une forme d’ob­ses­sion. « Ma mère me par­lait tou­jours de cette mai­son à Bo­le­chow, de la ville d’Ola­wa où nous al­lions faire des com­mis­sions, même de Wro­claw », l’ac­tuelle ca­pi­tale de la voï­vo­die de Basse­Si­lé­sie.

« Un gars pas comme les autres, ça se re­marque »

À la nais­sance de Die­ter le 3 fé­vrier 1941, cette ré­gion était al­le­mande. En jan­vier 1945, la Rus­sie vic­to­rieuse l’a re­prise, avant que Sta­line ne l’at­tri­bue à la Po­logne. Une grande par­tie de la po­pu­la­tion al­le­mande de Si­lé­sie (9 mil­lions de « ver­trie­bene ») fut alors ex­pul­sée ou contrainte de fuir, vers l’ouest et sou­vent sans au­cune des­ti­na­tion pré­cise.

Sol­dat de la Wehr­macht, Ber­nard Woi­tas, le père que Die­ter n’a ja­mais connu, avait été tué sur le front russe. Adé­laïde ac­cep­ta la pro­po­si­tion que lui avait faite Ar­mand Lièvre, un pr ison­nier de guerre fran­çais ayant tra­vaillé cinq ans dans une ferme de son vil­lage, de le re­joindre en France à la fin de la guerre. Et c’est ain­si qu’elle dé­bar­qua avec Die­ter en France, aux Fla­gies de Sury­ès­Bois (Cher), en 1948.

Cette ar­ri­vée n’a pas man­qué de faire ja­ser dans le vil­lage. « Ma mère et moi avons dû être trai­tés de “boches”… Un gars pas comme les autres, ça se re­marque. Mais je n’y fai­sais pas at­ten­tion, no­tet­il. J’ai tout de suite joué avec les en­fants du vil­lage. » Et ces ca­ma­rades, à l’évo­ca­tion de la comp­tine

Com­père Guille­ri, dont le re­frain dit « Ti­ti Ca­ra­bi », ont dé­ci­dé de le sur­nom­mer Ti­ti. « Je ne me suis ja­mais sen­ti re­je­té »

Fin 1949, Ar­mand de­vient fer­mier aux Pe­tiots à Sa­vi­gny. Ti­ti dresse avec lui les mouillettes (gerbes) de paille dans les champs.

« J’ai vé­cu comme tous les autres ici, sans me de­man­der si je suis comme ci ou comme ça. Je ne me suis ja­mais sen­ti re­je­té. L’in­té­gra­tion, pour un ga­min, c’est na­tu­rel. » Pa­reil pour l’ap­pren­tis­sage du fran­çais : « Je ne m’en suis même pas aper­çu ! Je n’étais pas su­per doué à l’école, mais je sui­vais. »

Cer­ti­fi­cat d’études en poche, il en­chaî­ne­ra par l’ap­pren­tis­sage du mé­tier de tour­neur à Gionne à Bourges. Comme « à l’époque il y avait du chô­mage en France, je suis re­tour­né deux ans en Al­le­magne. » Avant de faire car­rière dans les usines de Cosne, Ma t ra l (1 0 an s ) , Fog (3 ans) et la SMFI jus­qu’à sa re­traite en 2000. Die­ter est de­ve­nu Di­dier, et Ti­ti pour les in­times

« Il a tou­jours consi­dé­ré Ar­mand comme son père », pré­cise Jac­que­line son épouse, is­sue de la grande fa­mille des La­che­ny, po­tiers de SaintA­mand­en­Pui­saye. Die­ter a aus­si un peu for­cé les choses en adop­tant le pré­nom Di­dier, proche pho­né­ti­que­ment. « Comme ça, on ne me po­sait plus de ques­tions… »

« Quelle conne­rie la guerre », pense Fré­dé­ric, leur fils, qui conserve chez lui un por­trait du grand­père Ber­nard en uni­forme. « Quelques an­nées plus tard la France et l’Al­le­magne sont l es meilleurs amis du monde… »

Dans la belle­fa­mille, le fait que Jac­que­line épouse un Al­le­mand avait gé­né­ré des ai­greurs. « Il y a tou­jours un pa­ra­doxe », note Die­ter : un ne­veu est de­ve­nu pro­fes­seur d’al­le­mand. Et lui, a en­fin pu re­trou­ver ses ra­cines.

Die­ter Woi­tas, pe­tit en­fant ( à droite), dans les bras d’une cou­sine, de­vant la mai­son na­tale al­le­mande à Bo­le­chow…

…Et près de 75 ans plus tard. La mai­son est ha­bi­tée par des Po­lo­nais de­puis 1945, Te­re­sa So­bo­wiec au­jourd’hui.

Die­ter et son épouse Jac­que­line dans la cha­pelle où il a été bap­ti­sé.

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