Le peuple des renne

Le Berry Républicain - - Lemag' -

De l’éle­veur mon­gol qui ouvre la piste au gui­don de sa mo­to chi­noise, je ne dis­tingue dé­jà plus que son dell bleu. Em­bour­bé jus­qu’aux moyeux, je l’ob­serve avec une ad­mi­ra­tion, tein­tée d’aga­ce­ment, sla­lo­mer au mi­lieu des or­nières pro­fondes, des ra­cines en­che­vê­trées et des branches di­la­cé­rantes des mé­lèzes en­core tran­sis de froid après un long hi­ver nei­geux.

Certes, sa Jia­ling 175 a un centre de gra­vi­té bien plus bas que ce­lui de ma haute et hau­taine Ya­ma­ha WR 250 R. Et il connaît le ter­rain comme le creux de sa main cre­vas­sée. Bref, lui passe en dou­ceur, im­pas­sible, quand moi, je suis en ver­sion bas du casque à tel point que, même dans les tours, en pre­mière, le mo­teur peine à cou­vrir mes ju­rons…

Mais, à dé­faut d’être en­du­riste, je me veux en­du­rant. Si la mo­to cale, en­core et en­core, moi, je ne ca­le­rai pas, fort du sou­tien de Laurent et Ste­ven. Guides en quête de nou­veaux cir­cuits, ils sont pour­tant im­pa­tients de ren­con­trer les Tsaa­tan dans leurs quar­tiers d’hi­ver, in­ac­ces­sibles même aux 4x4.

Le sem­blant de piste court main­te­nant sur un sol spon­gieux que se dis­putent une mousse épaisse et des ar­bustes re­tors. J’avais une autre image de la Mon­go­lie. Celle­ci n’a pas fi­ni de me sur­prendre comme avec ces ti­pis qui fument pai­si­ble­ment à l’orée d’une fo­rêt fré­mis­sante.

La pluie me­nace. On s’en­tasse dans le pre­mier. Le thé est bouillant. Du sel, un épais nuage de lait de renne et les bols pleins d’une hos­pi­ta­li­té simple brûlent des lèvres qui ne peuvent se par­ler à cause de la langue. Des gestes sur­joués et des sou­rires spon­ta­nés suf­fisent à com­bler le si­lence bien­veillant.

Et, comme à mo­to, on roule aus­si à l’af­fec­tif, le re­tour dont je me fai­sais une mon­tagne se trans­forme en par­tie de plai­sir. Les or­nières, la mon­tée glis­sante, la des­cente si­nueuse en sous­bois va­lident un ap­pren­tis­sage ac­cé­lé­ré de­puis Hat­gal, de l’autre cô­té de l’im­po­sant mas­sif Kho­di­ral Sa­ri­dag, au bord du lac Khövsgöl, à la fron­tière nord.

Il y a deux jours je dé­cou­vrais la pe­tite bour­gade, ses toits en tôle aux cou­leurs criardes, sur­vo­lés par un la­cis de fils élec­triques. Une pe­tite jour­née sur les hau­teurs du lac en pleine mue es­ti­vale pour me fa­mi­lia­ri­ser avec la Ya­ma­ha et me voi­là je­té sur les pistes où les dis­tances se comptent en heures, pas en ki­lo­mètres, sur­tout s’agis­sant d’un voyage de re­con­nais­sance. CHAMANS. Ils étaient moins d’une di­zaine en 1990, ils se­raient plus de 10.000 au­jourd’hui, pas tous in­sen­sibles à l’éco­no­mie de mar­ché... LAC KHÖVSGÖL. Longue de 136 ki­lo­mètres, large de 36 ki­lo­mètres, « la perle bleue de Mon­go­lie » voit ses eaux ge­lées quatre mois par an pour mie plus vaste que la France ?

Ain­si, à Mö­ron, trou­ver un gué pour fran­chir la ri­vière Del­germörön en­core en­gon­cée dans la glace, a lar­ge­ment oc­cu­pé la ma­ti­née. Puis, por­té par la trace qui ga­lope dans une herbe rase, jau­nie par le gel et constel­lée de né­vés, trans­por­té par l’ho­ri­zon dont l’im­men­si­té sub­merge dans un même élan im­mo­bile fo­rêts de mé­lèzes étiques et mon­tagnes abruptes, je me risque à ac­cro­cher la sixième.

Jus­qu’à Tsa­gaa­nuur, aux portes du pays Tsaa­tan, à plus de 2.000 m d’al­ti­tude, le rythme n’en fi­nit pas d’ac­cé­lé­rer quand, sou­dain, le re­gard plonge dans les eaux pla­cides du Ter­khiin Tsa­gaan Nuur, le fa­meux lac blanc, pour n’en res­sor­tir, cha­vi­ré, que long­temps plus tard.

Les jours se suivent et se res­semblent face à de telles éten­dues d’où sur­gissent,

comme ve­nus de nulle part, ca­va­liers iso­lés et mo­tards so­li­taires qui s’at­troupent le temps d’un échange de nou­velles. Puis, im­per­cep­ti­ble­ment, quit­tant les hauts pla­teaux en di­rec­tion de Kho­gno­Khan, le « pe­tit Go­bi », le prin­temps en­fin dé­roule le ta­pis vert. Af­fleurent, ici ou là, comme au­tant de cham­pi­gnons géants, des yourtes hos­pi­ta­lières bom­bées de blanc. Tou­jours plus au sud, c’est, après la boue, le sable qui se met en tra­vers du che­min sous le re­gard de cha­meaux in­do­lents.

Je m’en amuse presque, fi­lant dans l’ombre d’un trou­peau de nuages maus­sades par­tis noyer leur cha­grin à l’autre bout de l’im­men­si­té.

Une pierre qui roule, lourde de la fa­tigue de 1.200 km de piste, me ra­mène vio­lem­ment sur terre. Le bé­ton so­vié­tique d’Ou­lan­Ba­tor fi­ni­ra de bri­ser le rêve.

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