Lit­to­ral : dé­pla­cer les mai­sons

A Pa­ris, on planche sur une loi pour dé­pla­cer les mai­sons me­na­cées par l’éro­sion du lit­to­ral. Ce “re­pli stra­té­gique” pro­voque le dé­bat.

Le Bocage Libre - - La Une - Pierre-Maxime Le­pro­vost

Au fil des se­maines, des mois, des an­nées, nos lit­to­raux s’érodent sous les ef­fets des ma­rées, du chan­ge­ment cli­ma­tique et de l’ac­ti­vi­té hu­maine. Le cor­don du­naire et les digues se fra­gi­lisent sous le re­gard in­quiet des élus et des ri­ve­rains. Bâ­ti­ments pu­blics, res­tau­rants, mai­sons : tant dans la Manche que le Cal­va­dos, la crainte est grande en de nom­breuses lo­ca­li­tés. Pour cer­tains, le dan­ger ne se­ra à leur porte que dans quelques an­nées. Pour d’autres, il a suf­fi d’une forte tem­pête comme en jan­vier avec Elea­nor dans le sud-Manche pour s’aper­ce­voir que la mer vient dé­jà man­ger dan­ge­reu­se­ment les fon­da­tions de leurs mai­sons

“On sait que ça va ar­ri­ver”

Le re­pli stra­té­gique, c’est l’ex­pres­sion consa­crée, consiste dans le dé­pla­ce­ment des po­pu­la­tions et des ac­ti­vi­tés éco­no­miques face au re­cul ir­ré­ver­sible du trait de côte. Cer­tains dé­pu­tés y pensent et com­mencent à le cou­cher sur le pa­pier avant, peut-être, de pro­po­ser une loi en ce sens. Sté­phane Bu­chou, dé­pu­té de Ven­dée sous l’éti­quette La Ré­pu­blique en Marche, est membre de la Com­mis­sion Dé­ve­lop­pe­ment Du­rable et Amé­na­ge­ment du Ter­ri­toire et pré­sident du Co­mi­té Na­tio­nal de sui­vi du Trait de Côte. Le re­pli stra­té­gique est l’une de ses ré­flexions ma­jeures. “Un groupe de tra­vail est consti­tué sur le su­jet. On sait qu’un jour où l’autre, ça va ar­ri­ver sur nos ter­ri­toires, confie-t-il. Nous de­vons donc l’an­ti­ci­per et trou­ver des so­lu­tions pour ré­pondre à ce dé­fi.”

Une car­to­gra­phie pré­cise des risques de sub­mer­sion

Sans nier l’uti­li­té des so­lu­tions comme les digues et les en­ro­che­ments, l’élu dé­nonce leur uti­li­sa­tion qua­si sys­té­ma­tique. Leurs coûts pour la col­lec­ti­vi­té sont par­fois bien su­pé­rieurs à leur uti­li­té réelle. Le dé­pla­ce­ment des po­pu­la­tions prend alors tout son sens. Pro­blème : au­jourd’hui, la pro­po­si­tion n’a au­cune exis­tence ju­ri­dique. “Le pre­mier ob­jec­tif est d’ac­qué­rir cette re­con­nais­sance. On parle de sub­mer­sion ma­rine, d’éro­sion cô­tière, entre autres phé­no­mènes... Nous de­vons donc au plus vite en trou­ver la dé­fi­ni­tion la plus pré­cise pos­sible.”

Une fois ce­lui-ci ré­glé, les élus pour­ront s’at­te­ler à la mise en place de so­lu­tions concrètes.

Sur le mo­dèle de ce que réa­lise ac­tuel­le­ment le Ré­seau d’Ob­ser­va­tion du Lit­to­ral Nor­man­die Hauts de France (voir ar­ticle ci-des­sous), “l’idée est donc de mettre en oeuvre une sorte de boite à ou­til pour élus lo­caux grâce à une car­to­gra­phie la plus pré­cise pos­sible à ho­ri­zon de plu­sieurs an­nées”, ajoute Sté­phane Bu­chou. Par­mi celles-ci, l’une d’entre elles ne man­que­ra pas de faire par­ler si elle se confirme : une indemnisation pla­fon­née pour in­ci­ter les par­ti­cu­liers ou pro­fes­sion­nels à se dé­pla­cer vers des ter­rains plus sûrs. “Rien n’est ar­rê­té mais ce se­rait la so­lu­tion pour les cas les plus ur­gents. Pour ceux qui se­raient tou­chés plus tard, l’indemnisation se­rait dé­gres­sive.” La car­to­gra­phie du lit­to­ral ef­fec­tuée par les pro­fes­sion­nels per­met­trait de sa­voir pen­dant com­bien de temps le bien se­rait en­core uti­li­sable. Si le pro­prié­taire ac­cepte le dé­pla­ce­ment au plus vite, la somme qu’il tou­che­ra se­ra im­por­tante ; s’il at­tend jus­qu’à l’ef­fon­dre­ment de sa bâ­tisse, il ne tou­che­ra rien. “A un mo­ment, on n’est pas là pour faire plai­sir mais pour être res­pon­sables, aver­tit le dé­pu­té. Ca passe par­fois par des an­nonces qui ne font pas plai­sir à en­tendre.”

Une ca­rotte fi­nan­cière

Ces pro­po­si­tions ne laissent pas in­sen­sibles sur le ter­rain. Ja­cky Bi­dot, pré­sident de la com­mu­nau­té de com­munes de Cou­tances Mer et Bo­cage ad­met que les in­dem­ni­sa­tions “se­ront un jour ou l’autre une ré­flexion à prendre en compte pour que les gens ac­ceptent de quit­ter leur en­vi­ron­ne­ment. Mais ça de­vra se faire in­tel­li­gem­ment, avec du consen­sus plu­tôt que de l’ar­bi­traire”, aver­tit-il. C’est no­tam­ment le mes­sage pas­sée dans les écoles du sec­teur où l’ave­nir du lit­to­ral est le su­jet des ci­toyens de de­main.

La ques­tion du lieu où dé­pla­cer ri­ve­rains et en­tre­pre­neurs se pose éga­le­ment, sur­tout dans les sec­teurs où la den­si­té des construc­tions est forte. “Dans les com­munes lit­to­rales, on a des contraintes très fortes en ma­tière d’ur­ba­nisme, ex­plique le pré­sident de la com­mu­nau­té de com­munes Gran­ville Terre et Mer Jean-Ma­rie Sé­vin.

Avec la loi ELAN en cours d’exa­men, il pour­rait y avoir des évo­lu­tions per­ti­nentes de la Loi Lit­to­ral pour per­mettre aux ha­bi­tants de bord de mer de se re­plier pas trop loin du lit­to­ral.” La pos­si­bi­li­té de construire dans cer­taines “dents creuses” (voir ar­ticle ci-des­sous) of­fri­rait de nou­veaux ter­rains pour ré­gler une par­tie de ce pro­blème de re­pli. Ce­pen­dant tout le monde n’est pas convain­cu par cette pro­po­si­tion. Pierre Poz­zo, di­ri­geant du groupe Poz­zo Im­mo­bi­lier com­prend l’idée mais n’est pas op­ti­miste quand à sa mise en place, en par­ti­cu­lier chez les pro­fes­sion­nels. “Le consom­ma­teur est un zap­peur, il est là pour se faire plai­sir avant tout, avance-t-il. Sa glace, il veut la man­ger les pieds dans l’eau, pas dans les terres. Les res­tau­ra­teurs vont res­ter au bord de mer car c’est là où sont les clients, si­non leur ou­til ne tourne pas.”

Si la ré­flexion est donc bien avan­cée sur le su­jet, les in­ter­ro­ga­tions res­tent en­core nom­breuses. Com- ment pla­fon­ner l’indemnisation ? Quel bud­get to­tal l’Etat pour­ra in­ves­tir dans ces primes ? D’autres en­ti­tés par­ti­ci­pe­ront-elles à leur fi­nan­ce­ment ? Les per­sonnes et en­tre­prises se­ront-elles dé­pla­cées de force quand la si­tua­tion de­vien­dra trop dan­ge­reuse ? Une chose est sûre : il se­ra im­pos­sible d’in­dem­ni­ser tout le monde, sous peine de rui­ner l’Etat. Si l’Etat est bien conscient de l’ur­gence de la si­tua­tion en de nom­breux en­droits, les an­nonces officielles ne sont tou­jours pas ar­rê­tées. Pen­dant ce temps là, la na­ture ne se gène pas pour re­prendre ses droits.

Les en­ro­che­ments, une so­lu­tion utile mais pour com­bien de temps ? A Agon-Cou­tain­ville, comme en de nom­breux lit­to­raux de la ré­gion, la mer se re­trouve très proche des ha­bi­ta­tions.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.