Ap­pren­tis sans em­ployeur

Les res­tau­rants n’em­bauchent plus les mi­neurs en ap­pren­tis­sage. L’ab­sur­di­té de la Loi est pas­sée par là.

Le Bocage Libre - - Actualites -

“On a pas mal d’en­tre­prises qui ap­pellent pour dire qu’ils re­fusent nos élèves.” Pour Ber­nard Po­ti­ron, di­rec­teur dé­lé­gué aux for­ma­tions pro­fes­sion­nelles et tech­niques du ly­cée Jean-Joo­ris à Dives-sur-Mer, c’est l’in­com­pré­hen­sion la plus to­tale. Avant notre ap­pel, il igno­rait qu’un dé­cret ré­cent in­ter­dit aux dé­bits d’al­cool d’em­ployer des jeunes de moins de 18 ans que ce soit au bar, en ser­vice ou en cui­sine. Les éta­blis­se­ments peuvent tou­te­fois de­man­der un agré­ment au­près de la pré­fec­ture pour les plus de 16 ans. Mais écoles comme en­tre­prises n’en ont pas été aver­ties.

“Ils ont vou­lu pro­té­ger les jeunes sans dis­tinc­tion”

An­toine Mau­ger, pro­prié­taire du res­tau­rant Le Cro­co à Saint-Lô, a dé­cou­vert cette me­sure en re­ce­vant un cour­rier de la Chambre de com­merce et d’in­dus­trie (CCI) re­fu­sant de si­gner le contrat de son nou­vel ap­pren­ti de 15 ans. “Et lun­di, il a ap­pris qu’il était re­fu­sé au CFA”, se dé­sole An­toine Mau­ger qui doit trou­ver un nou­vel ap­pren­ti. “On est pris de court. C’est dé­jà dif­fi­cile de trou­ver des ap­pren­tis, alors un qui a la mo­ti­va­tion, on n’a qu’une en­vie, c’est de le prendre peu im­porte son âge”, dit-il. “La branche est très mo­bi­li­sée, c’est une ca­tas­trophe pour notre pro­fes­sion”, as­sure de son cô­té Yann France, pré­sident de l’Union des Mé­tiers et des In­dus­tries de l’Hô­tel­le­rie (UMIH) qui parle d’une aber­ra­tion pour les jeunes. JeanMi­chel Guer­ry, pa­tron du Flo­ren­tin à Bayeux, em­ploie deux jeunes de 17 et 19 ans et passe donc entre les mailles du fi­let. Il trouve néan­moins ce texte sur­pre­nant, même s’il a été pré­ve­nu par la CCI. Dans un do­cu­ment da­té de la mi-mai, la CCI lui trans­met les consignes de la Di­rec­tion ré­gio­nale des en­tre­prises, de la concur­rence, de la consom­ma­tion, du tra­vail et de l’em­ploi (DIRECCTE). Jus­qu’ici, seul le bar était concer­né par l’in­ter­dic­tion d’em­ployer des mi­neurs, avec dé­jà des dé­ro­ga­tions pour les plus de 16 ans. “Mais ça, c’était quand il y avait trois for­ma­tions dis­tinctes. Au­jourd’hui, il n’y a plus qu’un CAP qui re­groupe tous les mé­tiers de la res­tau­ra­tion. Notre pro­blème, c’est avec le mi­nis­tère de la Santé, ils ont vou­lu pro­té­ger les jeunes sans dis­tinc­tion”, ex­plique Mi­chel Be­du, dé­lé­gué na­tio­nal des af­faires so­ciales de l’UMIH. Il rap­pelle que les moins de 16 ans re­pré­sentent 25 à 30 % des jeunes en for­ma­tion dans le sec­teur. Mi­chel Be­du juge ce texte pa­ra­doxal. Il ap­pa­raît dans le pro­jet de loi “Pour la li­ber­té de choi­sir son ave­nir pro­fes­sion­nel”. “On es­saie d’en­cou­ra­ger les jeunes à faire de l’ap­pren­tis­sage mais on ne nous laisse pas les em­bau­cher.” Mi­chel Be­du es­père néan­moins une so­lu­tion im­mi­nente. “La DIRECCTE de­vrait nous en­voyer une cir­cu­laire per­met­tant d’em­bau­cher l es jeunes comme avant, en at­ten­dant le nou­veau vote de la loi”, as­sure-t-il. Une tem­po­ri­sa­tion né­ces­saire en pleine pé­riode de si­gna­ture des contrats pour la ren­trée. Mais jusque-là, les en­tre­prises et les CFA nagent en eaux troubles. “On est dans le flou, on n’a au­cune di­rec­tive”, s’in­quiète Yann France. “C’est un vrai pro­blème, on n’a pas été in­for­mé”, s’in­surge Isa­belle Phuit re­spon- sable du Cam­pus 2 du groupe FIM à Saint-Lô. Elle conti­nue de re­ce­voir des jeunes de moins de 16 ans qui ont quit­té le col­lège et trou­vé un em­ployeur, et es­père pou­voir les gar­der. Pour les 23 élèves qui ont si­gné un contrat l’an­née der­nière, les em­ployeurs n’ont pas l’in­ten­tion de rompre les contrats.

Re­fus des CV

“Le mi­nis­tère s’est en­ga­gé à chan­ger la loi cet été”, in­dique-t-elle, ce qui pour­rait sau­ver cer­tains contrats en at­tente. Le texte adop­té à l’As­sem­blée na­tio­nale le 19 juin était en dis­cus­sion à la com­mis­sion des af­faires so­ciales du Sé­nat cette se­maine. Mais pour les jeunes qui sont en­core en re­cherche d’em­ployeurs, la si­tua­tion est com­pli­quée. Ber­nard Po­ti­ron ne sait pas comment faire face à l’af­flux d’élèves dont les dos­siers sont re­je­tés par les res­tau­rants “qui n’ont pas l’agré­ment et ne le de­mandent pas, donc ils re­fusent tous les CV sys­té­ma­ti­que­ment.”

Mar­ty Jeanne, 17 ans, tra­vaille au Flo­ren­tin à Bayeux. Si la loi avait été vo­tée l’an­née der­nière, il n’au­rait pas pu com­men­cer sa for­ma­tion.

Le Cam­pus 2 du groupe FIM à Saint-Lô.

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