Un sculp­teur d’ex­cep­tion

Jo­sé Le Piez, sculp­teur d’arbres, a eu dix jours pour re­don­ner vie à l’un des plus vieux dou­glas de France, qui me­na­çait de s’ef­fron­drer. Dé­sor­mais, une ri­vière est gra­vée dans le tronc. À cô­té, on peut faire de la mu­sique et hu­mer les pro­fon­deurs du tron

Le Courrier de l'Eure - - La Une - So­lène Agnès-Le­ma­rié

163 ans, 41 mètres de haut. Ce dou­glas a de quoi im­pres­sion­ner. « C’est la pres­sion maxi­mum » , avoue Jo­sé Le Piez, ar­tiste sculp­teur. Sa mis­sion : don­ner une seconde vie à cet arbre. Plan­té en 1854, il a pris la foudre il y a une di­zaine d’an­nées. At­ta­qué au pied, il est de­ve­nu dan­ge­reux.

Une ri­vière ver­ti­cale qui sym­bo­lise l’arbre

Au­ré­lie Gros­jean, mé­dia­trice cultu­relle au do­maine d’Harcourt, a dé­cou­vert Jo­sé Le Piez via son site in­ter­net. « Il a un rap­port in­té­res­sant à l’arbre. On vou­lait qu’il y ait un par­tage avec le pu­blic, qui doit s’ap­pro­prier les lieux » , ex­plique-t-elle. C’était donc à cet ar­tiste que se­rait confié un des plus vieux dou­glas de France. « On a eu une dis­cus­sion pour sa­voir ce qu’on vou­lait faire, se rap­pelle-t-il. On a choi­si la thé­ma­tique de l’eau, mais, le reste, c’est de l’im­pro­vi­sa­tion. »

D’où, la vague, sur le tronc res­té en­ra­ci­né. « C’est une ri­vière ver­ti­cale, comme les arbres le sont. Dans leur tronc, 7 000 litres d’eau cir­culent. Les arbres ré­gulent les flux d’eau sur Terre. C’est une fonc­tion fon­da­men­tale que l’on ne connaît que trop peu. »

5 h 30 de tra­vail d’une seule traite

Cette vague a été réa­li­sée à la fin de ses dix jours sur place, mer­cre­di 12 juillet. « Ce­la fai­sait deux-trois jours que j’hé­si­tais à me lan­cer… Et ce ma­tin, d’un coup, je me suis dit : j’y vais ! » Il a ain­si tra­vaillé d’une seule traite, de 9 h à 14 h 30 pour for­mer cette vague de 6 mètres de long. « Je re­des­cends juste pour faire le plein de ma tron­çon­neuse ! Si je fais une longue pause, ça se voit, ça rompt l’har­mo­nie de la sculp­ture. »

Une vé­ri­table per­for­mance. « La tron­çon­neuse n’est pas faite pour faire des courbes, et puis, je dois sup­por­ter son poids. Je manque aus­si de re­cul, ce qui mo­di­fie les pers­pec­tives » , dé­taille Jo­sé Le Piez.

Jo­sé Le Piez se dit « pas­seur d’arbre » , c’est- à- dire qu’il ac­com­pagne l’arbre, mais aus­si le pu­blic, dans le pas­sage à une seconde vie. « Les gens sont tou­chés par­fois plus qu’on ne le croit. Cer­tains y ont des souvenirs d’en­fance… »

An­cien ma­gi­cien et ar­bo­riste

« Être avec l’arbre, ce n’est pas rien. Je dis que j’écoute la voix de l’arbre, c’est-à-dire que je me mets à son tem­po. Tout en haut, je suis comme un oi­seau. J’ai vu une biche hier ! » Cet amou­reux des arbres et de la na­ture n’a pas tou­jours été sculp­teur. À 50 ans, il a été ma­gi­cien puis ar­bo­riste de Pa­ris, avant de « dé­cou­vrir » , ou plu­tôt d’in­ven­ter, l’ar­bras­son, il y a vingt ans. « C’est un ins­tru­ment que l’on ca­resse… Ar­bras­son, c’est comme une for­mule ma­gique ! »

Sa pas­sion pour les sons se re­trouve aus­si dans son tra­vail au do­maine d’Harcourt. Avec une par­tie du tronc dé­cou­pé, Jo­sé Le Piez a créé une sorte de cau­seuse, où l’on peut faire de la mu­sique en bi­nôme. « On uti­lise ce­la dans la fo­rêt Ama­zo­nienne, no­tam­ment, pour com­mu­ni­quer de loin. Ça sert aus­si à ex­plo­rer l’es­pace fo­res­tier, en fonc­tion de la ré­so­nance. » À trois jours de la fin de sa mis­sion, il lui res­tait en­core une par­tie du tronc, pour la­quelle il at­ten­dait en­core l’ins­pi­ra­tion !

Ve­nu de Bor­deaux

C’est sans hé­si­ter qu’il est ve­nu en Nor­man­die pour ce dou­glas. Ori­gi­naire du Ju­ra, il a un nom bre­ton, mais vit à Bor­deaux ! Mais, ré­cem­ment, les pro­jets en Nor­man­die se mul­ti­plient pour lui. « C’est une belle ré­gion. C’est un pays qui m’ap­pelle. Quant au do­maine d’Harcourt, c’est un bon­heur ! Un en­droit ma­gni­fique, his­to­rique, es­thé­tique… Et il y a des arbres de par­tout. Par exemple, le dou­glas est ori­gi­naire de Co­lom­bie-Bri­tan­nique. » L’ar­bo­re­tum com­porte en ef­fet 3 000 arbres de 470 es­pèces dif­fé­rentes.

Tout à gauche, un « puit » pour pro­fi­ter des odeurs du coeur de l’arbre. Au centre, le dou­glas en ques­tion, dont la par­tie su­pé­rieure a été dé­cou­pée. À sa gauche, un autre dou­glas, plan­té la même an­née et qui, lui, se porte bien.

Jo­sé Le Piez as­sis sur un ins­tru­ment où l’on peut jouer en bi­nôme, fa­bri­qué à par­tir du tronc du dou­glas.

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