Drouillet pi­rate de l’air

Ce 26 avril 1936, un avion sai­si s’évade du ter­rain de Villa­cou­blay, au nez et à la barbe des au­to­ri­tés… Aux com­mandes le “Ro­cam­bole” de l’air : Re­né Drouillet.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire - Par Jean-Phi­lippe Chi­vot

Il de­vait li­vrer un “Stag­ger­wing” à l’em­pe­reur d’Éthio­pie…

En ces temps de bruits de bottes, Re­né Drouillet, 37 ans, an­cien de l’Aé­ro­pos­tale et pi­lote du re­ven­deur fran­çais de l’amé­ri­cain Bee­ch­craft, avait trou­vé un filon pour écou­ler les tout nou­veaux Bee­ch­craft B17 “Stag­ger­wing”, l’avion de grand tou­risme d’alors, plus ra­pide qu’un chas­seur, une sorte de “Fal­con” de l’avant-guerre. Ces avions très coû­teux étaient dif­fi­ciles à vendre dans une Eu­rope en crise et au bord de la guerre. Or Drouillet ve­nait fin 1935 d’al­ler en Éthio­pie en faire es­sayer un exem­plaire à Hai­lé Sé­las­sié, Roi des rois, em­pe­reur du pays, 42 ans, fran­co­phone, que Mus­so­li­ni ten­tait dif­fi­ci­le­ment ma­nu mi­li­ta­ri de chas­ser de son trône. L’Éthio­pie n’avait pas de routes et une seule ligne de che­min de fer construite par la France entre Dji­bou­ti et Addis Ab­be­ba. C’est dire l’im­por­tance cru­ciale de l’avia­tion dans ce conflit du bout du monde.

Convain­cu, l’em­pe­reur lui avait fait re­mettre 50 sacs de pièces d’ar­gent pour ache­ter le pre­mier “Stag­ger­wing” d’une sé­rie de six et Drouillet avait quit­té fin no­vembre l’Éthio­pie pour al­ler faire son mar­ché aux États-Unis au­près d’Olive Beech, la femme de Wal­ter Beech, vé­ri­table com­mer­ciale de la mai­son.

Après avoir payé son dû pour l’ac­qui­si­tion d’un pre­mier ap­pa­reil dé­but jan­vier 1936 et si­gné un en­ga­ge­ment de non-ex­por­ta­tion vers l’Éthio­pie, alors sous em­bar­go amé­ri­cain, Re­né Drouillet se fit li­vrer le 22 fé­vrier au Havre par le pa­que­bot Cham­plain le Beech B17 R n° de sé­rie 66 dé­mon­té. Aus­si­tôt Drouillet le fit ré­as­sem­bler par son mé­ca­ni­cien sur le ter­rain du Havre-Blé­ville et, le 26 fé­vrier à 11 h 15, il dé­col­la pour un aé­ro­drome qu’il connais­sait bien, Villa­cou­blay-Mo­rane, où il avait été pen­dant 3 ans ins­truc­teur de pi­lo­tage.

Or les au­to­ri­tés l’at­ten­daient et, dès mi­di, en guise de ré­cep­tion, mirent sous scel­lés son bel avion tout neuf. Drouillet, grand ba­ra­ti­neur de­vant l’éter­nel, s’in­sur­gea, éle­va le ton et vou­lut connaître la rai­son d’un tel ac­cueil car, ayant ré­cem­ment di­vor­cé et n’ayant pas payé sa pen­sion ali­men­taire, il pen­sait à une ma­noeuvre de son ex-épouse. On lui de­man­da alors sa li­cence de pi­lote et on lui fit re­mar­quer que la date de va­li­di­té de sa vi­site mé­di­cale était dé­pas­sée et que, de toute fa­çon, il avait pi­lo­té sans au­to­ri­sa­tion sur le ter­ri­toire fran­çais un ap­pa­reil im­ma­tri­cu­lé aux États-Unis.

Drouillet prit donc un avo­cat et ce­lui-ci se ren­dit, le 24 avril, de­vant le juge d’ins­truc­tion au­quel il de­man­da de per­mettre à son client de pro­cé­der à une ins­pec­tion in­dis­pen­sable de l’avion, son net­toyage, sa vi­dange, faute de quoi l’ap­pa­reil se­rait dé­té­rio­ré et qu’il y avait

COLL. JEAN-PHI­LIPPE CHI­VOT

Un “Stag­ger­wing” comme ce­lui de Drouillet dé­colle en moins de 300 m.

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