Des V1 al­le­mands contre le Ja­pon

Pour vaincre le Ja­pon, les Amé­ri­cains ado­ptèrent le mis­sile de croi­sière.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire - Par Louis La­place

En 1945, les USSAF se pré­pa­raient au dé­bar­que­ment sur les côtes du Ja­pon et pré­voyaient de pi­lon­ner les dé­fenses avec des bombes vo­lantes al­le­mandes V1…

Ver­fel­tungs­waffe 1 : arme de re­pré­sailles n° 1. Les pre­mières de ces bombes vo­lantes ti­rées de­puis les côtes fran­çaises tom­bèrent sur Londres le 13 juin 1944. Mais l’at­taque de ces pre­miers mis­siles de croi­sière n’était ce­pen­dant pas tout à fait une sur­prise car les ser- vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques avaient eu connais­sance de leurs es­sais dans le Nord de l’Al­le­magne dès 1943, et les Amé­ri­cains en jan­vier ou fé­vrier 1944. Or ces der­niers étu­diaient sans hâte un mis­sile du même genre de­puis sep­tembre 1942 dans le cadre du pro­gramme MX-543 de mis­sile sol-sol pro­pul­sé par un tur- bo­réac­teur d’ori­gine bri­tan­nique. Nor­throp avait ob­te­nu ce mar­ché pour tra­vailler sur l’en­gin dé­si­gné JB-1 ( Jet Bomb, bombe à ré­ac­tion) à par­tir du con­cept d’aile vo­lante qui lui était cher. Un dé­mons­tra­teur sur­nom­mé “Bat” (chauve-sou­ris), pi­lo­té mais sans mo­teur, avait été es­sayé fin août 1943.

Ce pro­gramme qui n’avait pas de prio­ri­té – c’est une évi­dence – fut bous­cu­lé par la mise en ser­vice du V1 al­le­mand. La grande crainte des Amé­ri­cains était que celle-ci ne fût le vec­teur de gaz de com­bat ou d’agent bac­té­rio­lo­giques au point que l’an­ti­dote à l’une des bac­té­ries soup­çon­nées fut pro­duite très vite outre-At­lan­tique en plu­sieurs cen­taines de mil­liers de doses.

Com­pre­nant alors que le pro­gramme MX-543, trop en re­tard, ne pou­vait ré­pondre à un pro­blème nou­veau avec la ra­pi­di­té qui s’im­po­sait, le grand pa­tron des USAAF, le gé­né­ral Hen­ry Har­ley Ar­nold, dit “Hap” Ar­nold, exi­gea la mise au point d’un mis­sile com­pa­rable à n’im­porte quel prix, quitte à tout sim­ple­ment co­pier l’en­gin al­le­mand. Le rôle d’un chef mi­li­taire est de pa­rer im­mé­dia­te­ment toute me­nace nou­velle, en es­sayant de ne pas la sous-es­ti­mer (ce qui, dans l’ur­gence d’une guerre, peut me­ner à sur­es­ti­mer un dan­ger). La vi­tesse avec la­quelle les ordres furent exé­cu-

tés tra­duit donc l’am­pleur ac­cor­dée à cette nou­velle me­nace. Que l’on en juge : en juin 1944, les Amé­ri­cains ob­tinrent une des­crip­tion d’un V1, et, moins d’un mois plus tard, dé­but juillet, ils consul­taient les so­cié­tés de fa­bri­ca­tion d’avions ou d’équi­pe­ments aé­ro­nau­tiques Nor­throp, Ford, Ham­mond, Bell, Re­pu­blic et Jack & Heintz. Dès le len­de­main de cette réu­nion, il était dé­ci­dé de co­pier le Fie­se­ler 103 ou V1 à, éven­tuel­le­ment 3 000 puis 18 000 exem­plaires. “Hap” Ar­nold ini­tiait ain­si le pro­gramme MX-544 du JB-2 alias V1. L’en­gin al­le­mand était suf­fi­sam­ment simple pour se prê­ter à une ré­tro-concep­tion re­mar­qua­ble­ment brève.

Quelques jours plus tard, l’USAAF dis­po­sa de l’épave d’un V1, trans­por­tée de­puis l’Eu­rope aux États-Unis par un car­go ra­pide. À cette époque, les lan­ce­ments des V1 contre le Royaume-Uni at­tei­gnaient leur apo­gée (il y en eut 9 521 en tout).

Dès le 1er août 1944, le pul­so­réac­teur du V1 avait été re­pro­duit par Ford (Pulse Jet 31) et com­men­çait à fonc­tion­ner au banc ! La pro­duc­tion de 1 000 JB-2 fut alors for­mel- le­ment pré­pa­rée. Au mi­lieu du mois, le sys­tème de pi­lo­tage au­to­ma­tique était tes­té avec suc­cès par Jack & Heintz à bord d’un Beech C- 45 ; les cher­cheurs du MIT (Mas­sa­chus­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy) furent mis dans la boucle pour conce­voir un sys­tème de té­lé­gui­dage qui de­vait dif­fé­ren­cier la JB-2 du V1 ; Nor­throp mit en pro­duc­tion des cha­riots de lan­ce­ment et des rampes longues de 150 m, l’une ho­ri­zon­tale, l’autre in­cli­née, car au­cune in­for­ma­tion pré­cise sur le dis­po­si­tif de lan­ce­ment ori­gi­nal n’était en­core dis­po­nible. On sa­vait sim­ple­ment que le pul­so­réac­teur ne pou­vait fonc­tion­ner qu’une fois en mou­ve­ment ; des tra­vaux de souf­fle­rie et en la­bo­ra­toires per­mirent de dé­ter­mi­ner avec pré­ci­sion la puis­sance brute de ce mo­teur (900 ch) avec une consom­ma­tion de 1 300 kg de car­bu­rant/ heure, soit en­vi­ron 1 000 l à l’heure.

Lan­ce­ment du pre­mier en­gin en oc­tobre 1944

Des ex­perts ar­mu­riers firent épais­sir l’en­ve­loppe de la charge ex­plo­sive et sub­sti­tuer à son sys­tème d’ar­me­ment élec­trique ori­gi­nal un dis­po­si­tif mé­ca­nique plus fiable ; quelques autres dif­fé­rences mi­neures dis­tin­guaient le JB-2 du V1, la prin­ci­pale étant une voi­lure d’une en­ver­gure su­pé­rieure de 60 cm et une corde à peine plus longue. La so­cié­té de pro­duits chi­miques Mon­san­to es­saya avec suc­cès dès la mi-sep­tembre les fu­sées ac­cé­lé­ra­trices uti­li­sées pour pro­pul­ser l’en-

gin le long de sa rampe ; mais, avant la fin du mois, une rampe al­le­mande étant tom­bée entre leurs mains – si l’on peut ain­si dire –, les Amé­ri­cains en­tre­prirent de la co­pier elle aus­si.

Le 12 oc­tobre 1944, le pre­mier JB-2 fut ti­ré de­puis la base aé­rienne Eglin, en Flo­ride, où 13 exem­plaires avaient été li­vrés peu au­pa­ra­vant par Willis-Over­land. Dé­sor­mais, après l’échec du JB-1 dont le pre­mier pro­to­type s’était écra­sé si­tôt après son lan­ce­ment, il était pré­vu de confier à ce sous-trai­tant de Re­pu­blic la fa­bri­ca­tion de 75 000 JB-2 au rythme de 5 000 par mois ! Ce­pen­dant, la pluie de V1 sur Londres se cal­mait et fi­nit par presque ces­ser ; les Al­liés oc­cu­pant la ré­gion cô­tière d’où ils étaient ti­rés vers l’An­gle­terre, 2 448 de ces mis­siles furent en­core lan­cés par les Al­le­mands contre la Bel­gique et tout par­ti­cu­liè­re­ment le port d’An­vers. Un autre dan­ger, bien plus grand, alors qua­si­ment im­pa­rable, se des­si­nait contre les Al­liés : la fu­sée ba­lis­tique V2 qui at­ti­sa l’in­té­rêt des Amé­ri­cains pour ce genre de mu­ni­tion.

Néan­moins, le sort du IIIe Reich était scel­lé, sa chute était très proche. Lors­qu’elle fut ac­quise, il fut ques­tion d’uti­li­ser les JB-2 contre le Ja­pon, no­tam­ment pour la pré­pa­ra­tion du dé­bar­que­ment en­vi­sa­gé sur l’île prin­ci­pale. Mais les ex­plo­sions des bombes ato­miques sur Hi­ro­shi­ma puis Na­ga­sa­ki mirent fin à la Deuxième Guerre mon­diale et à la pro­duc­tion des JB-2 dont 1 200 exem­plaires avaient alors été construits.

Ils al­laient ser­vir à di­verses ex­pé­riences et d’autres mé­thodes de lan­ce­ment furent alors étu­diées par le 1st Gui­ded Mis­sile Group, tel le lar­gage par avion que les Al­le­mands

avaient d’ailleurs uti­li­sé. Mais, pour les Air Forces, les JB-2 n’avaient plus d’autre uti­li­té que de mettre au point un sys­tème de gui­dage de mis­sile par ra­dar. Les V1 étaient, dès leur lan­ce­ment, aban­don­nés à une sorte d’hor­loge à tam­bours qui com­man­dait l’ar­rêt du mo­teur et, donc, la chute ; ce n’était ni très fiable ni as­sez pré­cis. Après cette ex­pé­ri­men­ta­tion, les JB-2 furent aban­don­nés par les USAAF vers 1948, lais­sant la place à ce­lui qu’ils avaient contri­bué à mettre au point, le bom­bar­dier sans pi­lote Mar­tin MGM-1 “Ma­ta­dor”.

Entre- temps, dès 1945, l’US Na­vy s’était in­té­res­sée au JB-2 en le re­dé­si­gnant KGW-1, KUW-1, LTV-1 et en­fin LTV-N-2 “Loon” (grand plon­geon, un oi­seau ma­rin). Deux sous-ma­rins ré­cents, les SS-337 Car­bo­ne­ro et, sur­tout, SS-348 Cusk (1) furent mo­di­fiés pour par­ti­ci­per à par­tir de 1947 dans l’océan Pa­ci­fique au Sub­ma­rine Gui­ded Mis­sile

(1) Car­bo­ne­ro est un autre nom don­né au Pol­la­chius Vi­rens ou lieu noir. Cusk est un des noms don­né au Brosme (membre de la fa­mille de la mo­rue).

Pro­gram (mis­siles té­lé­gui­dés pour sous-ma­rins). Ces deux sub­mer­sibles à pro­pul­sion par die­sel, longs de 95 m, em­por­taient le “Loon” dans un conte­neur cy­lin­drique étanche juste der­rière le kiosque, pour le ti­rer sur une rampe pla­cée de­vant lui.

Le Cusk exé­cu­ta le pre­mier tir d’un mis­sile par un sous-ma­rin le 12 fé­vrier 1947 avec un “Loon” jaune vif qui s’en­vo­la comme pré­vu, ob­ser­vé par l’équi­page d’un avion ac­com­pa­gna­teur.

Le 7 juillet 1948, un autre es­sai fi­nit moins bien ; un “Loon”, dé­pour­vu de charge mi­li­taire, ex­plo­sa sur sa rampe au mo­ment du lan­ce­ment. Ce­pen­dant le sous-ma­rin, plon­geant en ca­tas­trophe, noya l’in­cen­die du car­bu­rant ré­pan­du sur sa coque. En­vi­ron 600 “Loon” furent lan­cés de­puis le Cusk !

C’est donc à la mise au point de moyens de gui­dage de mis­siles sol­sol ou sur­face-sur­face que ser­virent les der­niers V1, afin d’ou­vrir la voie aux pre­miers mis­siles de croi­sière 100 % amé­ri­cains au mi­lieu des an­nées 1950. L’his­to­rique du Car­bo­ne­ro as­so­cie ain­si ce na­vire non pas à des es­sais de “Loon”, mais à la mise au point, de 1952 à 1957, du mis­sile nu­cléaire sur­fa­ce­sur­face “Re­gu­lus” dont le sys­tème de gui­dage fut tes­té avec les “Loon”. Le 3 mai 1950, un nou­vel es­sai his­to­rique et dé­ter­mi­nant fut réus­si : le Cusk ti­ra un “Loon” et plon­gea aus­si­tôt en im­mer­sion pé­ri­sco­pique, c’est-à-dire à une pro­fon­deur suf­fi­sante pour ne lais­ser émer­ger que le pé­ri­scope dé­ployé. Grâce au sys­tème ra­dar AN/ BPQ-2 ins­tal­lé au centre de sa coque, il gui­da en­suite le mis­sile sur une dis­tance de près de 170 km jus­qu’à sa cible.

USAF

Image sau­gre­nue : un B-17 avec des mis­siles de croi­sière V1. Il s’agit en fait d’es­sais me­nés en 1944 aux États-Unis avec le JB-2, ver­sion du mis­sile al­le­mand réa­li­sée par les Amé­ri­cains.

USAF

Le JB-2 sur son cha­riot de tir. Les Amé­ri­cains es­sayèrent plu­sieurs moyens de lan­ce­ments.

US ARMY

La dé­cou­verte des V1 et de ses dé­ri­vés comme le Fi 103R “Rei­chen­berg”, ver­sion avec pi­lote em­bar­qué, im­pres­sion­na les Amé­ri­cains.

US NA­VY

Pré­pa­ra­tion d’un JB-2 pour l’US Na­vy à Point Mu­gu, en Ca­li­for­nie, en 1948.

USAF

Pen­dant l’été 1944, les in­gé­nieurs amé­ri­cains co­pièrent le V1 et lan­cèrent une cam­pagne de tir à par­tir de B-17 sur la base d’Eglin, en Flo­ride.

Le tir à par­tir d’un sous-ma­rin per­met­tait au mis­sile de croi­sière de se rap­pro­cher de son ob­jec­tif. Le sous-ma­rin Cusk fut mo­di­fié pour trans­por­ter et ti­rer des LTV-N-2 “Loon”, va­riante du V1 étu­diée pour l’US Na­vy.

US NA­VY

Le pre­mier tir à par­tir du Cusk se dé­rou­la en fé­vrier 1947. Le mis­sile était en­tre­po­sé dé­mon­té et était as­sem­blé juste avant le tir.

US NA­VY

US NA­VY

Ci-contre, en des­sous et page de droite : le 7 juillet 1948, le Cusk pré­pare un LTV-N-2 “Loon” pour un tir d’es­sai qui manque de tour­ner au drame quand une ex­plo­sion se pro­duit. Le sous-ma­rin ne fut pas cou­lé… Ce mis­sile n’en­tra fi­na­le­ment pas en ser­vice mais ou­vrait la voie au mis­sile de croi­sière “Re­gu­lus”.

US NA­VY

NA­TIO­NAL AIR AND SPACE MU­SEUM

Le Na­tio­nal Air and Space Mu­seum conserve un “Loon” de­puis 1965. Le pro­gramme fut aban­don­né en 1950.

US NA­VY

NA­TIO­NAL MU­SEUM OF THE US AIR FORCE

Un JB-2 ex­po­sé par le Na­tio­nal Mu­seum of the US Air Force de­puis 1956. Re­pu­blic et Ford fa­bri­quèrent 1 000 de ces mis­siles pour l’US Army et l’US Na­vy.

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