Un Yak- 3 pé­da­go­gique

Col­lec­tion d’aé­ro­nefs du mu­sée de l’Air et de l’Es­pace

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire - Par Xa­vier Méal

“Les pra­tiques de res­tau­ra­tion ne sont pas can­ton­nées au type de col­lec­tion pour le­quel elles ont été éla­bo­rées, ex­plique Laurent Ra­bier. Elles sont plu­tôt liées aux pro­blé­ma­tiques que pré­sentent les ob­jets eux-mêmes. Ain­si, au cours de leur vie d’usage, les sculp­tures mé­dié­vales po­ly­chromes ont gé­né­ra­le­ment fait, dans les églises, l’ob­jet de re­peints suc­ces­sifs les éloi­gnant de leur as­pect ori­gi­nal. Il en est de même des avions, qui ont souvent

por­té des li­vrées suc­ces­sives ap­po­sées les unes par- des­sus les autres, y com­pris après leur en­trée dans les col­lec­tions des mu­sées. Sculp­ture ou avion, il peut être in­té­res­sant de re­trou­ver, sous les couches co­lo­rées les plus ré­centes, un état his­to­rique an­té­rieur lorsque ce­lui- ci n’a pas dis­pa­ru, suite à un dé­ca­page par exemple. C’est la rai­son d’être d’une in­ter­ven­tion de dé­ga­ge­ment de po­ly­chro­mie, com­mune dans le cas de la sculp­ture peinte, net­te­ment plus rare pour les avions de mu­sée.”

Un pro­jet pi­vot

Le Ya­kov­lev Yak-3 n° 2530 du mu­sée a connu de nom­breuses dé­co­ra­tions suc­ces­sives (on parle de “re­peints” pour les couches de pein­tures ap­po­sées par- des­sus la pre­mière couche ori­gi­nale), dont quatre ap­po­sées par le mu­sée entre les an­nées 1950 et le dé­but des an­nées 1980. Cette der­nière in­ter­ven­tion s’est en outre dou­blée d’un chan­ge­ment d’iden­ti­té puisque le code peint “18”, ce­lui por­té par l’avion à son ar­ri­vée en France en 1945, a alors été rem­pla­cé par le code “4”. Cette pratique était com­mune à l’époque dans les mu­sées aé­ro­nau­tiques. C’est dans cette der­nière confi­gu­ra­tion que le Yak a été ex­po­sé jus­qu’en mars 2011. Après 2 000 heures de tra­vail, il est res­sor­ti des ate­liers de Du­gny en mai 2015 pour in­té­grer l’ac­tuel Mé­mo­rial Nor­man­die-Nie­men. “L’avion pré­sente dé­sor­mais un as­pect bi­face : son cô­té gauche porte l’ul­time dé­co­ra­tion ap­pli­quée ici même, au mu­sée de l’Air et de l’Es­pace, voi­ci 40 ans. Sur le cô­té droit, le re­trait des couches de pein­ture [dé­ga­ge­ment de couches pic­tu­rales, se­lon l’ex­pres­sion consa­crée par les spé­cia­listes, N.D.A] les plus ré­centes a per­mis de re­trou­ver les mar­quages, cou­leurs et traces d’usage liés à son uti­li­sa­tion entre 1945 et 1946. Ceux-ci té­moignent non seule­ment du voyage re­tour ache­vé au Bour­get le 20 juin 1945, mais éga­le­ment d’une strate his­to­rique plus an­cienne, long­temps in­con­nue. Il s’agit de celle du­rant la­quelle l’avion, af­fec­té au ré­gi­ment de chasse 18 IAP, a por­té le code peint “21”. Le tra­vail ac­com­pli par Ar­naud Mars, mon col­lègue res­tau­ra­teur du pa­tri­moine, donne un ré­sul­tat sai­sis­sant par ce qu’il dé­voile de la ri­chesse et de la mul­ti­pli­ci­té des cou­leurs et mo­tifs ap­po­sés suc­ces­si­ve­ment sur cet avion du­rant sa courte vie d’usage.”

La ri­chesse et la mul­ti­pli­ci­té des cou­leurs et mo­tifs ap­po­sés suc­ces­si­ve­ment

C’est sans doute là une li­mite de li­si­bi­li­té de l’avion du point de vue du pu­blic. Ain­si ex­po­sé, le cô­té droit du Yak 3 ra­conte certes par lui-même son his­toire, mais si per­sonne n’est là pour l’ex­pli­quer au non-spé­cia­liste, le ré­sul­tat peut pa­raître her­mé­tique. Laurent Ra­bier en convient vo­lon­tiers : “C’est un pro­blème de mé­dia­tion à amé­lio­rer par un dis­po­si­tif pé­da­go­gique plus adap­té afin de don­ner les clés de com­pré­hen­sion au vi­si­teur, par exemple en réa­li­sant une frise de pro­fils illus­trant les di­verses strates his­to­riques vi­sibles.”

Plus fon­da­men­ta­le­ment, il consi­dère le Yak-3 comme un pro­jet pi­vot, un ja­lon im­por­tant dans l’évo­lu­tion du mu­sée dans le sens de sa pro­fes­sion­na­li­sa­tion du point de vue des mé­tiers du pa­tri­moine, mais pas une ex­pé­rience à re­nou­ve­ler à l’iden­tique. En ef­fet, “la vé­ri­table li­mite de cette in­ter­ven­tion est de na­ture dé­on­to­lo­gique : le cô­té droit du Yak pré­sente dé­sor­mais un as­pect qui n’a été le sien à au­cun mo­ment de sa vie d’usage.” En­ta­mé alors que le res­pon­sable de col­lec­tion n’était pas en­core en poste, ce tra­vail a ré­sul­té d’un en­chaî­ne­ment de cir­cons­tances, en par­tie ac­ci­den­telles, qui ex­pliquent les choix ef­fec­tués. “Alors que le pro­jet ini­tial por­tait sur une res­tau­ra­tion fon­da­men­tale, Ar­naud Mars s’est très vite ren­du compte qu’il y avait des couches ori­gi­nales sous les re­peints da­tant de la vie mu­séale, ce qui a chan­gé la por­tée de l’in­ter­ven­tion. Et de fil en ai­guille, toutes ces strates his­to­riques ayant été dé­ga­gées au prix d’un tra­vail de bé­né­dic­tin, exé­cu­té avec beau­coup de soin mais sans qu’un choix clair ait pu être fait au préa­lable, on abou­tit fi­na­le­ment à la confu­sion que vous évo­quez plus haut. Il a man­qué, en préa­lable à l’in­ter­ven­tion, une étude scien­ti­fique de l’ob­jet.”

Évo­lu­tion de l’ap­proche du mu­sée

De­puis plu­sieurs an­nées, l’ap­proche du mu­sée a évo­lué et en par­ti­cu­lier à l’oc­ca­sion de la pré­pa­ra­tion de l’ex­po­si­tion tem­po­raire “Res­tau­rer les avions de mu­sée” dont Laurent Ra­bier et Ar­naud

Mettre à pro­fit le sa­voir des res­tau­ra­teurs de sculp­tures mé­dié­vales po­ly­chromes

Mars ont as­su­ré le com­mis­sa­riat scien­ti­fique. “Le Yak-3 est un pi­vot en ce qu’il nous a ame­nés à ré­flé­chir en pro­fon­deur à la mé­tho­do­lo­gie de la prise de dé­ci­sion en ma­tière de res­tau­ra­tion, par exemple en ce qui concerne les dé­ga­ge­ments de couches pic­tu­rales. Par­mi les spé­cia­listes de ce do­maine fi­gurent les res­tau­ra­teurs de sculp­tures mé­dié­vales po­ly­chromes. Si cette ques­tion est nou­velle pour nous, eux s’ap­puient sur un de­mi- siècle de pra­tiques. Nous pou­vons mettre à pro­fit leur sa­voir et nous en ins­pi­rer.”

Leur mé­tho­do­lo­gie est la sui­vante : le dé­ga­ge­ment de la po­ly­chro­mie ori­gi­nale d’une sculp­ture est pré­cé­dé d’une étude préa­lable ap­pro­fon­die conduite de ma­nière in­ter­dis­ci­pli­naire. Elle com­prend no­tam­ment une étude des po­ly­chro­mies suc­ces­sives, com­plé­tée par des ana­lyses de la­bo­ra­toire. Un simple exa­men sous loupe bi­no­cu­laire du bord des la­cunes (zones où la pein­ture manque) per­met au res­tau­ra­teur de dis­tin­guer les dif­fé­rentes couches co­lo­rées. Sur la base de cette ob­ser­va­tion vi­suelle, un ta­bleau dé­cri­vant les po­ly­chro­mies suc­ces­sives de l’oeuvre, puis une res­ti­tu­tion gra­phique de cha­cun des états his­to­riques (l’équi­valent des pro­fils dans le cas des avions) sont réa­li­sés. Les exa­mens et ana­lyses de la­bo­ra­toire ont pour ob­jet, par le biais de pré­lè­ve­ments de ma­tière de très pe­tite taille, d’ap­pro­fon­dir la com­pré­hen­sion de la po­ly­chro­mie et de ca­rac­té­ri­ser la na­ture de ses com- po­sants. Et ain­si, cer­taines ré­ponses es­sen­tielles sont ap­por­tées aux ques­tions que se posent res­tau­ra­teurs et res­pon­sables de col­lec­tion.

Une étude préa­lable avant toute in­ter­ven­tion

Dans un ar­ticle pu­blié en 2011, le Dr Na­dia Ber­to­ni Cren, res­tau­ra­teur d’oeuvres d’art et cher­cheur as­so­cié au CNRS, ex­plique que “lors d’un dé­ga­ge­ment de couches pic­tu­rales d’une sculp­ture en bois po­ly­chrome, nous nous trou­vons dans une si­tua­tion sem­blable à celle d’une fouille ar­chéo­lo­gique. Si nous n’avons pas pré­vu à l’avance un re­le­vé sys­té­ma­tique des in­for­ma­tions conte­nues dans les strates que nous sup­pri­mons, nous per­drons un grand nombre de don­nées. La res­tau­ra­tion, au lieu d’être “le mo­ment pri­vi­lé­gié de connais­sance de l’oeuvre d’art” (Ce­sare Bran­di), peut se trans­for­mer en un mo­ment cru­cial d’ef­fa­ce­ment des don­nées his­to­riques.” Ce­ci vaut éga­le­ment pour un avion.

À la ques­tion de sa­voir quel ap­pa­reil pour­rait, à la suite du Yak-3, faire l’ob­jet d’un fu­tur dé­ga­ge­ment de couches pic­tu­rales, Laurent Ra­bier ré­pond qu’au­cun pro­jet de ce type n’est ac­tuel­le­ment en­vi­sa­gé. “Tou­te­fois, nous sa­vons que sous les pein­tures ac­tuelles de cer­tains avions se cachent des couches plus an­ciennes qu’il pour­rait être in­té­res­sant d’étu­dier… sans for­cé­ment pro­cé­der à l’in­ter­ven­tion de dé­ga­ge­ment d’ailleurs. Notre P-51D “Mus­tang”, par exemple, est ar­ri­vé au mu­sée, suite à une sai­sie des douanes, por­teur d’une li­vrée ci­vile. Sor­ti d’usine en 1944, il a été af­fec­té à la 8th Air Force en Gran­deB­re­tagne pour la­quelle il n’a pas vo­lé. Il a en­suite été li­vré à l’ar­mée de l’air sué­doise, puis a été re­ven­du à Is­raël qui l’a uti­li­sé au com­bat au sein de deux es­ca­drons suc­ces­sifs. Il est au­jourd’hui pré­sen­té dans une li­vrée amé­ri­caine fic­tive ap­po­sée ici même, sans rap­port avec son iden­ti­té réelle. Si cet avion n’a pas été dé­ca­pé avant de re­ce­voir cer­taines de ses dif­fé­rentes dé­co­ra­tions, on peut lo­gi­que­ment sup­po­ser qu’il y a beau­coup à dé­cou­vrir en ef­fec­tuant une étude stra­ti­gra­phique.”

My­riam Serck-De­waide, di­rec­trice gé­né­rale ho­no­raire de l’Ins­ti­tut royal du pa­tri­moine ar­tis­tique de Bruxelles et grande spé­cia­liste en ma­tière de dé­ga­ge­ment de couches pic­tu­rales sur les sculp­tures po­ly­chromes, in­siste, dans les actes du col­loque d’Amiens sur la po­ly­chro­mie des por­tails go­thiques, sur l’im­por­tance de l’étude ap­pro­fon­die des oeuvres à l’oc­ca­sion de leur en­tre­tien, de leur conser­va­tion ou de leur res-

Nous nous trou­vons dans une si­tua­tion sem­blable à celle d’une fouille ar­chéo­lo­gique”

tau­ra­tion. Elle af­firme que les études “ne peuvent pas être faites pos­té­rieu­re­ment. Ces re­cherches ne servent pas uni­que­ment et di­rec­te­ment au choix des trai­te­ments de conser­va­tion et de res­tau­ra­tion, elles rentrent dans le do­maine de la re­cherche his­to­rique.” C’est très exac­te­ment pour les mêmes rai­sons que le mu­sée de l’Air et de l’Es­pace pro­cède dé­sor­mais, avant chaque in­ter­ven­tion si­gni­fi­ca­tive sur un avion de ses col­lec­tions, à une étude préa­lable… qu’elle concerne ou non l’exa­men de po­ly­chro­mie en vue d’un dé­ga­ge­ment. On voit ain­si que, comme l’in­di­quait le pré­am­bule de l’ex­po­si­tion “Res­tau­rer les avions de mu­sée”, si chaque in­ter­ven­tion consti­tue un cas spé­ci­fique et ar­gu­men­té, la mé­tho­do­lo­gie de la res­tau­ra­tion d’un avion du mu­sée, avec ses li­mites et ses com­pro­mis, n’est pas fon­da­men­ta­le­ment éloi­gné de celle d’une oeuvre d’art.

XA­VIER MÉAL

Le Yak-3 n° 2350 tel qu’il est vi­sible dans le Mé­mo­rial Nor­man­dieNie­men du mu­sée de l’Air et de l’Es­pace.

MU­SÉE DE L’AIR ET DE L’ES­PACE - LE BOUR­GET / FRÉ­DÉ­RIC CABEZA

Le cô­té gauche du Yak-3 le pré­sente dans sa ver­sion “der­nier re­peint mu­sée”.

DR

L’exa­men stra­ti­gra­phique per­met d’ana­ly­ser les couches pic­tu­rales dans leur stra­ti­fi­ca­tion et dans leur sé­quence.

MU­SÉE DE L’AIR ET DE L’ES­PACE - LE BOUR­GET / FRÉ­DÉ­RIC CABEZA

URSULA MARIAK

Ursula Mariak, conser­va­teur­res­tau­ra­teur ha­bi­li­té mu­sées de France, pro­cède à un dé­ga­ge­ment de couche pic­tu­rale sous bi­no­cu­laire sur une sta­tue en bois po­ly­chrome. Ar­naud Mars, conser­va­teur­res­tau­ra­teur ha­bi­li­té mu­sées de France du mu­sée de l’Air et de l’Es­pace, dé­gage les couches pic­tu­rales du cô­té droit du Yak-3 (… au scal­pel).

VIA AR­NAUD MARS

Le dé­ga­ge­ment des couches pic­tu­rales a per­mis de faire ap­pa­raître la toute pre­mière li­vrée du Yak-3, qui com­por­tait une étoile jaune et le nu­mé­ro 21, que por­tait le chas­seur au sein du ré­gi­ment de chasse 18 IAP.

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