L’al­bum d’une vie

Un al­bum pho­tos, ré­cem­ment don­né par sa fille, nous per­met de re­tra­cer la car­rière d’un pi­lote fran­çais dis­pa­ru en ser­vice aé­rien com­man­dé en 1944.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire - Par Gilles Col­la­ve­ri

Le par­cours d’un pi­lote fran­çais entre 1936 et 1944.

Pierre Ma­zières est né le 30 jan­vier 1918 à La Londe-lès-Maures (Var). Pas­sion­né par l’aviation de­puis sa plus tendre en­fance, il par­ti­cipe à l’illus­tra­tion de plu­sieurs ou­vrages et se lance dans la car­rière mi­li­taire en s’en­ga­geant dans l’ar­mée de l’Air.

Pierre Ma­zières re­joint en 1936 l’école de for­ma­tion des sous-of­fi­ciers du per­son­nel na­vi­gant ins­tal- lée à Istres. Il y re­çoit une ins­truc­tion mi­li­taire et tech­nique pen­dant 20 mois. Il est bre­ve­té (n° 25786) le 30 juillet 1937.

De 1936 à 1938, il vole sur Po­tez 25 et Mo­rane-Saul­nier 230. Il mène la vie ty­pique d’un jeune élève pi­lote : en­traî­ne­ment au saut en pa­ra­chute de­puis la “tour de saut”, par­tage du quo­ti­dien avec ses ca­ma­rades ou au­tour d’une “po­pote”.

La pro­mo­tion 1937 “Car­lier” est di­plô­mée sous ses yeux.

Il as­siste à des “che­vaux de bois”, par­fois des accidents comme ce­lui du

ser­gent Pra­lon qui sort mi­ra­cu­leu­se­ment in­demne de son De­woi­tine 500 en sep­tembre 1938 à Sa­lon.

Pierre Ma­zières croise aus­si des ap­pa­reils di­vers et va­riés, par­fois “exo­tiques” : Loire 46, Han­riot 436, Ro­ma­no 82, Bloch 152, Bré­guet 27… et voit pas­ser des avions plus ré­cents : NC 900, Léo45, un Amiot 350, par­fois aus­si des avions ci­vils, comme un De­woi­tine 338 de pas­sage à Toulon.

Il se lie à Ber­trand de Fa­le­tans qui vo­le­ra au sein du groupe Nor­man­die- Nié­men et y pé­ri­ra le 30 juin 1944 de ma­nière hé­roïque, en se sa­cri­fiant pour ten­ter de sau­ver son mé­ca­ni­cien em­bar­qué dans le fu­se­lage de son Yak 3. Au dos de cette pho­to de Ber­trand de Fa­le­tans faite par Pierre Ma­zières, une dé­di­cace émou­vante : “J’ai mis quelque temps à avoir confiance… mais elle vous est ac­quise à ja­mais, mon cher Ma­zières.” Si­gné : ““B. de Fa­le­tans”

Fin 1939, il vole à Pau sur NAA 67 puis, entre no­vembre 1939 et mai 1940, il est af­fec­té au GAO (groupe aé­rien d’ob­ser­va­tion) 546 à Sé­zan­neSaint-Ré­my (Marne) et vole sur Po­tez 63-11. Après avoir été fian­cé trois ans, il se ma­rie en jan­vier 1940. Lorsque l’ar­mée al­le­mande en­va­hit la France, Pierre Ma­zières ef­fec­tue plu­sieurs mis­sions de com­bat ris­quées au cours des­quelles il est bles­sé et au titre des­quelles il ob­tient

Je pré­viens Le Corre : “Gaffe, on les at­taque” (…) À moi la cor­ri­da. J’ap­puie sur la dé­tente

deux ci­ta­tions. Il ef­fec­tue en par­ti­cu­lier le 4 juin 1940 une re­con­nais­sance sur Po­tez 63-11 avec le lieu­te­nant de Pange. Ce der­nier, qui conti­nue­ra sa car­rière au Nor­man­die-Nié­men, la re­late dans son ou­vrage Nous en avons tant vu…

“Vire, vire, crie l’ob­ser­va­teur, les boches”

Voi­ci le compte ren­du sai­sis­sant de cette mis­sion du 4 juin, ré­di­gé par Pierre Ma­zières :

“4 juin 1940. Vers onze heures, alors que je dors cou­ché dans l’herbe sous l’aile pro­tec­trice d’un Po­tez, j’en­tends ar­ri­ver une au­to. Le lieu­te­nant Bous­quet des­cend, me ré­veille et on ap­pelle les deux autres membres de l’équi­page ; sous- lieu­te­nant de Pange, ob­ser­va­teur, ser­gent Le Corre, mi­trailleur. On dé­plie les cartes sur l’em­pen­nage du taxi et Bous­quet nous ex­plique la mis­sion : al­ler voir si le pont de Mantes est sau­té. Re­con­nais­sance sur un axe pa­ral­lèle à la Seine et re­cherche d’élé­ments avan­cés en­ne­mis sur un axe sud- nord. Les mé­ca­nos pré­parent le taxi, je m’ha­bille, je grille une der­nière ci­ga­rette. Je suis ex­trê­me­ment ner­veux. Tous ceux qui sont par­tis en mis­sion connaissent ce sen­ti­ment qui dure du dé­part jus­qu’à l’ins­tant où l’on met le cul dans l’avion. Je pense à Jouy, à mes pa­rents. Al­lez fi­ni les sen­ti­ments, je suis par­ti, je monte à bord.

Je me fais pas­ser un re­vol­ver ; j’ai ju­ré de ne pas me lais­ser faire pri­son­nier et je suis dé­ci­dé à te­nir pa­role.

Main­te­nant, je suis à l’aise. J’es­saye mes mo­teurs je règle mes hé­lices. Tout l’équi­page est à bord. Je roule len­te­ment pour prendre la piste, après un der­nier geste d’au re­voir aux mé­ca­nos qui me disent “merde” en signe de porte-bon­heur. Je dé­colle, rentre les roues, fais un pe­tit pas­sage et cap au nord avant d’ar­ri­ver à Mantes. J’arme mes quatre mi­trailleuses. Le temps est clair, le so­leil de prin­temps brille. Un vrai temps à se faire tom­ber une dou­zaine de Mes­ser­sch­mitt sur le coin de la gueule. Voi­là la Seine, puis Mantes : le pont n’a pas sau­té.

Cap au nord puis vi­rage à gauche pour prendre l’axe. Au loin un pa­te­lin bom­bar­dé crache ses fu­mées vers le ciel.

Je na­vigue en zig­za­guant pour dé­rou­ter les boches qui pour­raient nous ti­rer du sol. Al­ti­tude 100 mètres, 2 300 tours au comp­te­tours ce qui fait 260 à 280 km/ h. Je sur­veille le ciel, d’un coup d’oeil cir­cu­laire, le sol, mes ins­tru­ments et sur­tout ma tem­pé­ra­ture d’huile, car l’air est chaud et pour la plus belle fille du monde je ne vou­drais pas lais­ser chauf­fer mes mo­teurs.

Tout à coup, après avoir pas­sé un co­teau, sur une route trans­ver­sale, j’aper­çois une au­to- mi­trailleuse, deux voi­tures lé­gères et quatre ou cinq ca­mions.

“At­ten­tion, je ne sais pas ce que c’est”, me crie l’ob­ser­va­teur, je pique des­sus. Des hommes sautent des ca­mions. “Vire, vire, crie à nou­veau l’ob­ser­va­teur, les boches”. Je vire sec à gauche et re­tourne en ar­rière, plein gaz. De Pange pointe sur la carte l’en­droit où on a aper­çu les fri­do­lins. Je re­garde mes mo­teurs et aper­çois une fuite d’huile sur le ca­pot du mou­lin gauche. Nom de Dieu, il ne man­quait plus que ça (je de­vais ap­prendre à l’at­ter­ris­sage que les sa­lo­pards m’avaient ti­ré et que j’avais éco­pé deux balles dans le mo­teur). Je sur­veille ma tem­pé­ra­ture d’huile, tou­jours nor­male. Ah ! ce brave Gnome & Rhône. Je re­com­mence mes zig­zags. Même al­ti­tude, même ré­gime.

Le mes­sage les­té tombe de­vant le per­ron du PC

Je passe un co­teau et dans la val­lée j’aper­çois deux voi­tures lé­gères et quelques ca­mions, les types des ca­mions sautent au sol. “Les boches, les boches”, me crie de Pange dans le té­lé­phone de bord. Je vire à la ver­ti­cale, puis de Pange me dit : “Elles marchent vos mi­trailleuses ?” ; je lui ré­ponds : “Je crois, il n’y a qu’à les es­sayer.” “Al­lez on y va”. Je pré­viens Le Corre : “Gaffe, on les at­taque” ; je des­cends, je vire, je me ra­dine mo­teur ré­duit pour faire moins de bruit, je re­vire, me voi­ci dans la val­lée, voi­ci le pa­te­lin, ah ! les ca­mions, je pique à nou­veau, je suis main­te­nant à 50 mètres d’al­ti­tude.

À moi la cor­ri­da. J’ap­puie sur la dé­tente. Le cla­que­ment de mes quatre mi­trailleuses me sur­prend. Ça fait un bou­can ter­rible dans l’ha­bi­tacle.

“On nous tire de­vant à gauche”, me dit de Pange.

Et je vois d’un pe­tit champ des fu­mées blanches qui montent vers moi. J’en­tends la mi­trailleuse de Le Corre qui claque der­rière moi. Sur qui tire-t-il bon Dieu ?

À ce mo­ment Le Corre me dit “je suis tou­ché”. J’en­tends “boum” dans la car­lingue, et je res­sens une dou­leur cui­sante à la fesse gauche.

Je saute le co­teau en rase-mottes et je tire sur les ma­nettes à fond.”

“Les vaches !” Une an­goisse d’un de­mi-quart de se­conde m’étreint. Je vire sec à gauche. Je suis la col­line plus haute que moi et des­cends. Deux hommes grimpent dans cette col­line. À moi les deux feld­grau ; j’ap­puie sur la dé­tente que je lâche à dix mètres à peine d’eux. Je saute le co­teau en rase-mottes et je tire sur les ma­nettes à fond. De Pange note sur la carte la po­si­tion des boches.

Je de­mande à Le Corre “ça va ? pas trop tou­ché ?” Il me ré­pond : “Ça va”. Je ré­duis le mo­teur gauche et je vole avec le pa­lon­nier à fond à droite.

Cap sur le PC du gé­né­ral de la di­vi­sion cui­ras­sée qui avait de­man­dé la mis­sion. Je passe la main sous les fesses, pas de sang. Ce n’est pas grave. On ar­rive aux en­vi­rons du PC et on perd cinq mi­nutes à le cher­cher. On trouve en­fin le châ­teau. Pas­sage en rase-mottes pour lan­cer le mes­sage les­té qui tombe de­vant le per­ron. On re­passe à nou­veau pour voir s’ils l’ont ra­mas­sé, on nous fait signe du sol qu’ils l’ont trou­vé. Ça gaze. Cap sur le ter­rain.

Un taxi à droite ! Merde ! Un Hein­kel

Je de­mande à Le Corre “ça va ?”. Pas de ré­ponse. Je re­nou­velle ma de­mande, tou­jours pas de ré­ponse. Je me re­tourne et re­garde dans la glace du cô­té, je le vois en train de le­ver son casque et de se dé­gra­fer. Tant mieux il n’est ni mort ni éva­noui. Coup d’oeil sur les ther­mo­mètres d’huile. Ah ! Ça, je m’en dou­tais ! Le mo­teur gauche com­mence à chauf­fer. Je ré­duis pour évi­ter la ca­rafe en campagne.

Voi­ci la Seine. Un taxi à droite ! Merde ! Un Hein­kel, je plonge en rase-mottes. Il passe sa route et rentre chez lui, m’a-t-il dé­dai­gné ? Ne m’at-il pas vu ? Ou hé­site-t-il avant de m’at­ta­quer ?

Ah ! voi­ci la route ! Le pa­te­lin ! Le PC du ‘pi­taine. Je passe sur les toits en ra­sant les che­mi­nées, je dé­gage en ba­lan­çant les ailes. Les co­pains ont com­pris que je rentre. Je fais ma prise de ter­rain. Je change de pas, j’ouvre mes vo­lets.

La terre monte vers moi à 160 à l’heure. Voi­ci le sol. Je tire dou­ce­ment sur le manche. Pour­vu que je n’aie pas un pneu de cre­vé. Un choc sourd, ça y est, je roule main-

te­nant dans l’herbe verte du jeune blé. Coups de frein. Che­val de bois pour pla­cer l’avion. Les mé­ca­nos ac­courent, j’étouffe. Je coupe les mou­lins. Les hé­lices se calent. Le tin­ta­marre des mo­teurs s’est tu. Je n’en­tends plus que le vent dans les arbres. J’ouvre mon ha­bi­tacle vi­tré et je gueule : “Dé­pê­chez-vous, Le Corre est bles­sé”. Tout le monde ac­court, on le sort, il a une balle dans la cuisse. La car­lingue a au fond une tache rouge.

“Onze balles dans le taxi. Je l’avais échap­pé belle.”

Une au­to m’em­mène avec de Pange au pré. Je m’oc­cupe du taxi, des pa­ra­chutes. Je touche mes fesses, pas de sang. Pour­tant la dou­leur est cui­sante. Je m’en vais dou­ce­ment. Je me sens re­vivre. Heu­reux. Il fait si bon. Sou­dain je pars d’un rire ner­veux : “Ah les vaches, je les ai eus !”.

On rit tous dans la ba­gnole. J’ar­rive au PC. On me sert à la po­pote des of­fi­ciers un bon Pernod. Le pi­taine me fé­li­cite : “Vous avez fait une très belle mis­sion”.

Il y avait onze balles dans le taxi. Celle qui m’avait tou­ché avait ren­con­tré la car­casse du siège, s’était écra­sée mais son noyau per­fo­rant avait tra­ver­sé le siège et la fesse. Il y avait des trous dans tous les sens.

J’ouvre mon ha­bi­tacle vi­tré et je gueule : “Dé­pê­chez-vous, Le Corre est bles­sé”

Preuve évi­dente que l’on m’avait ti­ré du fond de la val­lée. Je l’avais échap­pé belle ; ma bles­sure n’était pas grave. Le mor­ceau d’acier de­vait sor­tir deux jours plus tard.

Pierre Ma­zières ef­fec­tue sa der­nière mis­sion de guerre sur Po­tez 63-11 le 14 juin 1940. En voi­ci le ré­cit :

“La der­nière mis­sion que j’ai faite s’est ef­fec­tuée le 14 juin 1940. L’équi­page était ain­si com­po­sé : lieu­te­nant Las­sègues, ob­ser­va­teur, ser­gent Gros­jean, mi­trailleur, et moi, pi­lote. Nous sommes à La Co­lombe, pe­tit pa­te­lin si­tué au nord de la Loire. À mi­di je suis en train de dé­jeu­ner et je m’ap­prête à at­ta­quer une por­tion de ro­que­fort lorsque le ca­pi­taine Prat s’amène et dit : “Ma­zières et Gros­jean dé­pê­chez-vous, vous par­tez de suite.” Je laisse le fro­mage, l’ap­pé­tit cou­pé par une nou­velle aus­si brusque. Je bois un grand coup de rouge et je vais me pré­pa­rer. Je prends le taxi que j’ai eu le 9 juin, le mo­teur est ré­pa­ré mais les trous du fu­se­lage et des ailes ne sont pas bou­chés ; les mé­ca­nos ont des­si­né au­tour de cha­cun une pe­tite croix gam­mée.

Las­sègues ar­rive, m’ex­plique la mis­sion. Cher­cher les boches sur deux axes. Un nord- ouest et l’autre plein nord jus­qu’à Dreux. Re­tour au ter­rain, pas de mes­sage les­té à lan­cer. Je note sur un pa­pier les di­vers caps à suivre.

Les mo­teurs tournent, je règle les hé­lices, un point fixe au poil ! un der­nier geste d’au re­voir. J’arme mes mi­trailleuses ; si je vois les boches, j’es­père bien leur en­voyer en­core une gi­clée.

Je dé­braye le li­mi­teur, je mets la sauce pro­gres­si­ve­ment et d’un seul coup je tire les ma­nettes à fond. Le taxi prend de la vi­tesse, dé­colle. Je passe au grand pas, je rentre le train, un pas­sage en rase-mottes et cap sur Châteaudun, pleine de monde. Le pla­fond est à 800 mètres mais une lé­gère brume voile le sol. Nous des­cen­dons à 100 mètres pour ob­ser­ver. Voi­là la route qui est notre axe. Je la sur­vole en zig­zags.

Las­sègues ne se re­con­naît pas. “Je crois que nous sommes pau­més”. Nous fai­sons de­mi-tour.

Voi­là à nou­veau Châteaudun, un tour de ville et nous sur­vo­lons la route, la bonne route cette fois.

La route est calme, à part quelques ré­fu­giés qui se cachent dans les foins en en­ten­dant le bruit du taxi. Nous ar­ri­vons au ter­mi­nus de l’axe. Rien à si­gna­ler.

Je fais de­mi- tour. Je re­prends l’autre axe, le der­nier. Je sur­veille le ciel, la terre, les mo­teurs. Je des­cends plus bas. Ré­gime 2 300 tours, ré­gime de ba­lade. Rien sur la route.

Des Mes­ser­sch­mitt. Ah ! les vaches !

Voi­ci là-bas Dreux dans le fond, en­core 4 ou 5 ki­lo­mètres et nous ren­trons. Si seule­ment je pou­vais faire un car­ton, j’ai une re­vanche à prendre. Tiens le ciel se dé­couvre. Un grand trou bleu est sur Dreux. Je lève la tête et j’aper­çois, de­vant et au­des­sus de moi, neuf Dor­nier qui se ra­dinent dou­ce­ment, ils doivent al­ler bom­bar­der par-là. Je ne dis rien et sur­veille le ciel. Les Dor­nier ne sont pas dan­ge­reux mais sont-ils ac­com­pa­gnés ou non par la chasse, voi­là le hic ! Qu’est-ce que c’est ? Le Dor­nier de droite se dé­tache, dans ma di­rec­tion, zig­zague, pique vers moi. Il veut m’at­ta­quer ! Mais il est fou ce ty­pe­là ! Je suis mieux ar­mé que lui et plus ma­niable. Ou­vrons l’oeil.

Voi­là qui est fran­che­ment mau­vais : dans le trou bleu des sil­houettes ap­pa­raissent qui gros­sissent à vue d’oeil et ils piquent dans tous les sens. Des Mes­ser­sch­mitt. Ah ! les vaches ! Ça, je m’en dou­tais ! J’en compte une di­zaine qui piquent vers moi.

Oh ! Mais l’at­taque se pré­cise ! Et si je pro­fi­tais de la mau­vaise vi­si­bi­li­té pour en­voyer une gi­clée à l’un d’eux ? Gaffe ! les voi­là qui se pré­parent à at­ta­quer en pa­trouille ! Mer­ci mais ils sont trop. Douze contre un. Soixante- douze mi­trailleuses contre huit. Le com­bat est trop in­égal et l’on ne m’a pas don­né d’ordre pour at­ta­quer. Ils se rap­prochent de nous. Tant pis. Je gueule à Gros­jean : “Le Dor­nier”. Je vire en pi­quant, se­mi-ren­ver­se­ment. Je re­dresse en rase- mottes et je fonce plein sud. Las­sègues tourne le cou dans tous les sens pour les aper­ce­voir. Je vole à un mètre du sol, ré­gime 2300, plus, ça se­rait dan­ge­reux. Gros­jean me dit : “Les mé­chants nous ont vus”. Les

mé­chants ce sont les Mes­ser­sch­mitt. Je lui dis “sur­veille-les et pré­viens­moi s’ils se rap­prochent trop”.

Je tire mes ma­nettes à fond et je vire en rase- mottes : 360 km/ h en rase-mottes, c’est du sport. Si c’était en temps de paix, je ne cou­pe­rais pas à 15 jours d’ar­rêt de ri­gueur.

Je plonge der­rière les croupes, je me dé­file der­rière les ran­gées d’arbres, cette mau­vaise vi­si­bi­li­té est un atout pour moi.

Par­fois Gros­jean me dit “ils nous ont per­dus”. Tant mieux. Loin des yeux, près du coeur. Mais où som­mes­nous ? Ah ! Voi­là la route qui mène à Châteaudun.

Voi­ci le ter­rain. Ma­noeuvre d’at­ter­ris­sage. Je passe sur les arbres. Mais je suis trop vite, après quelques mètres de pa­lier, je m’en aper­çois, je re­mets la sauce, un tour de piste de mieux. Je re­passe sur les arbres à les frô­ler ; je tire sur le manche, un bruit sourd, j’ai tou­ché le sol. Je roule. Un coup de frein et au mo­teur, je re­trouve les co­pains. “Nous avons en­core eu chaud au­jourd’hui”.

Je coupe. Qu’est-ce qu’il fait bon. J’ai tout éteint. Le ca­pi­taine est là. On dis­cute le coup. Ce de­vait être ma der­nière mis­sion.”

Puis, le GAO 456 éva­cue pro­gres­si­ve­ment vers le Sud : le 15 juin, il est à Cha­vannes, dans le Cher, le 17 à

Li­moges, le 18 à Agen, le 19 aux Ey­zies (Dor­dogne), en­fin le 21 les avions se posent à Pau et le GAO est can­ton­né à Les­telle Be­tha­ram, près de Tarbes, jus­qu’à sa dis­so­lu­tion, le 14 juillet

1940. Pour Pierre Ma­zières, c’est une longue pé­riode d’in­ac­ti­vi­té for­cée. Il va tra­vailler à La Londe dans la pro­prié­té Po­tez. Deux en­fants naissent pen­dant cette pé­riode : un gar­çon en 1943 et une fille en 1944.

Il entre en ré­sis­tance en 1943 et devient agent de liai­son.

Lorsque le Sud- Ouest de la France est li­bé­ré à l’été 1944, il se pré­sente spon­ta­né­ment à l’un de s ses an­ciens chefs, le cdt Saget, qui est en train de mettre sur pied un groupe consti­tué de Jun­kers 88 ré­cu­pé­rés. En ef­fet, les usines de SaintMar t i n- du- Touch à Tou­louse, où les De­woi­tine 520 étaient as­sem­blés, ef fec­tuaient aus­si la main­te­nance et de la ré­par ra­tion de Jun­kers 88 pour le compte de l’oc­cu­pant. En par­tant, ce der­nier a aban­don­né de nom­breux avions et un stock de pièces dé­ta­chées. L’ar­mée de l’Air se re­cons­ti­tue alors comme elle le peut avec ces ma­té­riels re­pris à l’en­ne­mi : le Groupe Do­ret va vo­ler avec des De­woi­tine 520 et le Groupe Dor avec des Jun­kers 88.

Pierre Ma­zières n’a pas pi­lo­té de­puis bien­tôt 4 ans. Peu im­porte, l’heure est au com­bat. On lui confie

un Jun­kers 88 re­peint aux cou­leurs fran­çaises et il re­part en opé­ra­tions. Le 13 no­vembre 1944, il a seule­ment vo­lé 3 heures de­puis la li­bé­ra­tion. Il s’ap­prête à dé­col­ler avec le Jun­kers 88 n° 6 quand l’ac­ci­dent sur­vient.

L’ex­trait sui­vant pro­vient de l’ou­vrage de Pierre Du­mol­lard, Jun­kers 88 et 188 fran­çais :

“Le lun­di 13 no­vembre, trois avions de­vaient se rendre en­semble à Co­gnac- Châ­teau­ber­nard : le n° 2 du com­man­dant Dor pour une mis­sion pho­to, le n° 5 du com­man­dant Saget pour une liai­son avec l’état­ma­jor du co­lo­nel Ade­line, et le n° 6 du ca­pi­taine Ober­ty afin de re­ce­voir ses ins­truc­tions et pour­suivre sa mis­sion sur Royan.

Les pre­miers se­cours vers le lieu de la chute

Les trois avions furent mis en route à 10 h 40 ; les n° 2 et 5 se ren­daient dé­jà sur la ligne d’en­vol, lorsque le n° 6 cou­pa son mo­teur gauche : une patte d’at­tache du ca­pot était mal fixée et pro­vo­quait des vi­bra­tions.

Après un pe­tit res­ser­rage, il re­mit en route puis re­joi­gnit les deux autres. Le dé­col­lage s’ef­fec­tua face à l’ouest, dans l’ordre 2, 5 et 6.

Le com­man­dant Dor, qui avait dé­jà vi­ré de 180° et était re­joint par le sui­vant, aper­çut alors le n° 6 qui vi­rait de 90° en di­rec­tion des avions de tête, en­vi­ron 50 mètres en contre­bas. Il le per­dit en­suite de vue en pre­nant le cap de Co­gnac, et re­mar­qua peu après une haute co­lonne de fu­mée

noire sur Co­lo­miers. Pen­sant aus­si­tôt à l’ac­ci­dent, il se di­ri­gea vers elle et consta­ta que l’avion brû­lait au sol. Dor et Saget ren­trèrent aus­si­tôt.

Dé­jà, les pre­miers se­cours se di­ri­geaient vers le lieu de la chute, sans au­cun es­poir d’ailleurs. Il était 11 h 00. Les corps des quatre membres de l’équi­page, le ca­pi­taine Ober­ty, les ad­ju­dants Gal­land et Ni­col, et le ser­gent- chef Ma­zières, furent dé­ga­gés entre mi­di et une heure. L’avion sem­blait avoir pi­qué en vi­rage à gauche, avoir tou­ché le sol avec l’ex­tré­mi­té gauche de son plan fixe, puis avec le mo­teur comme l’in- di­quaient les traces d’hé­lices ; il était en­tré dans le mur d’une pro­prié­té dont il avait dé­truit par­tiel­le­ment une grange et s’était épar­pillé dans le pe­tit parc.

Le groupe dé­plo­rait ses pre­miers morts en ser­vice aé­rien com­man­dé.”

Dans son car­net, Pierre Ma­zières avait écrit :

“J’ai es­poir qu’un de ces jours je pour­rai vo­ler à nou­veau, jus­qu’à ce que je dis­pa­raisse dans un ac­ci­dent, la seule mort que je dé­sire parce que mou­rir dans un lit, c’est moche”.

Lors de ses ob­sèques à Co­lo­miers, son épouse de­mande qu’une pièce de son avion soit mise dans sa tombe, et par dé­cret du 22 fé­vrier 1945, Pierre Ma­zières est dé­co­ré de la mé­daille mi­li­taire à titre post­hume. La to­ta­li­té de l’al­bum pho­to de Pierre Ma­zières est vi­sible sur le site

fb. me/ae­ro­cherche

Re­mer­cie­ments à la fi lle de Pierre Ma­zières, Clau­dine, qui nous a of­fert non seule­ment les ob­jets, les des­sins et les ou­vrages de son père, mais aus­si son ami­tié ; Paul Pe­tit qui est à l’ori­gine de notre dé­marche ; Jose Four­nier pour son ana­lyse poin­tue des pho­tos de Pierre Ma­zières, Fran­çois De­las­salle et son épouse, et la fa­mille Be­gni Cal­vet.

Le 13 no­vembre 1944, le Ju 88 de Pierre Ma­zières dé­colle de Tou­lou­seB­la­gnac.

STÉ­PHANE BEILLIARD

Le sgt Pierre Ma­zières à l’époque où il était af­fec­té au GAO 546.

DR/COLL. MA­ZIÈRES

PIERRE MA­ZIÈRES

Un MS 225 de la 3e Es­ca­drille du Groupe de chasse II/8 ba­sé à Ma­ri­gnane.

PIERRE MA­ZIÈRES

Un Ro­ma­no 82 d’en­traî­ne­ment au pi­lo­tage à Istres. À l’ar­rière-plan un han­gar Ar­no­din clas­sé au­jourd’hui mo­nu­ment his­to­rique.

DR/COLL. MA­ZIÈRES

Pierre Ma­zières en te­nue d’avia­teur.

PIERRE MA­ZIÈRES

Un Po­tez 25 de l’école de pi­lo­tage d’Istres.

PIERRE MA­ZIÈRES

Le Han­riot 436 n° 104 à Istres.

PIERRE MA­ZIÈRES

La tour d’en­traî­ne­ment au saut en pa­ra­chute d’Istres.

PIERRE MA­ZIÈRES

Pierre Ma­zières prêt à dé­col­ler.

PIERRE MA­ZIÈRES

Che­val de bois pour ce Po­tez 25.

PIERRE MA­ZIÈRES

Bre­guet 27 n° 113 du GAO 546 en vol. On voit bien, à l’ar­rière du fu­se­lage, l’in­signe de l’uni­té.

PIERRE MA­ZIÈRES

Pierre Ma­zières réa­li­sa de nom­breuses illus­tra­tions comme ce Po­tez 63-11.

DR/COLL. PIERRE MA­ZIÈRES

Ber­trand de Fa­le­tans, ami de Pierre Ma­zières, vo­la au sein du Nor­man­dieNié­men.

PIERRE MA­ZIÈRES

Le Po­tez 63-11 n° 238 du GAO 546. C’est sur un ap­pa­reil de ce type que Pierre Ma­zières ef­fec­tua ses mis­sions en juin 1940.

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