La nuit de gloire de la Luft­waffe

Le pa­ri des Al­liés d’at­ta­quer Nu­rem­berg dans la nuit du 30 au 31 mars 1944 mal­gré des condi­tions peu pro­pices tour­na au car­nage pour les bom­bar­diers bri­tan­niques : près de 100 d’entre eux tom­bèrent sous les obus des chas­seurs de nuit de la Luft­waffe.

Le Fana de l'Aviation - - His­toire - Par Xa­vier Méal

Pour la Royal Air Force, le nom de code de la cible de cette opé­ra­tion était “Gray­ling”. Nu­rem­berg, sur la ri­vière Pre­gnitz, dont la po­pu­la­tion était alors es­ti­mée à un peu plus de 400 000 âmes, était alors une im­por­tante ville in­dus­trielle, forte de 50 usines et d’au­tant d’ate­liers de pro­duc­tion di­vers. Entre autres, les usines MAN (Ma­schi­nen Aug­sburg-Nürn­berg) y pro­dui­saient toutes sortes de pièces d’ar­me­ments, du tank com­plet au mo­teur Die­sel, de­puis que ses grandes usines de Ber­lin avaient été bom­bar­dées ; les deux usines Sie­mens y pro­dui­saient des mo­teurs élec­triques, des pro­jec­teurs de dé­fense an­ti­aé­rienne et des dé­to­na­teurs pour mines.

Le com­man­dant en chef du Bom­ber Com­mand Ar­thur Har­ris en­ga­gea, dans la nuit du 30 au 31 mars 1944, la qua­si-to­ta­li­té de ses forces : dix Squa­drons du Group 1, huit Squa­drons du Group 3, sept Squa­drons du Group 4, 12 du Group 5, neuf du Group 6 et 12 du Group 8 ap­pe­lé Pa­th­fin­der Force Group (par­mi les­quels des “Mos­qui­to” dits “éclai­reurs”, char­gés de mar­quer la cible) – soit au to­tal 795 “Lan­cas­ter” et “Ha­li­fax” –, ain­si que 38 “Mos­qui­to” dans les rôles d’es­cor­teurs, mais aus­si d’in­trus char­gés de trou­ver les chas­seurs de nuit al­le­mands et de les dé­truire. L’ar­ma­da de­vait abor­der l’Eu­rope conti­nen­tale par les côtes belges, non loin de Bruges, puis lar­guer 3 000 t de bombes sur Nu­rem­berg de 01 h 05 à 01 h 22, avant de re­ga­gner ses bases en sur­vo­lant le Nord de la France. Le der­nier rap­port mé­téo re­çu ce jour-là an­non­çait un ciel cou­vert, no­tam­ment sur Nu­rem­berg, et de forts vents, ce qui au­rait dû en­traî­ner l’an­nu­la­tion de l’opé­ra­tion, mais Sir Har­ris la main­tint.

Une route di­recte sur Nu­rem­berg

À l’is­su de quelques dé­bats, les chefs des Groups avaient op­té pour une route as­sez di­recte sur Nu­rem­berg, pour ne gas­piller ni temps ni car­bu­rant. Il était aus­si es­comp­té un ef­fet de sur­prise. La route sui­vie consis­tait à re­grou­per

l’ar­ma­da sur le Naze, un pro­mon­toire de la côte Est de l’An­gle­terre, lui faire fran­chir la côte belge près de Bruges pour en­suite pi­quer di­rec­te­ment sur Char­le­roi d’où elle pour­sui­vrait sur 430 km jus­qu’à Ful­da – soit 90 mi­nutes de ligne droite. Là, elle chan­ge­rait de cap et vo­le­rait di­rec­te­ment sur Nu­rem­berg. Il était pré­vu que des “Mos­qui­to” at­ta­que­raient les bases de la chasse de nuit de Leu­varde, Twente, Dee­len et Ven­lo peu avant que l’ar­ma­da fran­chisse les côtes belges, et le fasse suf­fi­sam­ment long­temps pour que les bom­bar­diers fassent du che­min vers Nu­rem­berg entre-temps. Au même mo­ment, une force de 50 “Ha­li­fax” fe­rait di­ver­sion en al­lant lar­guer des mines de­vant Texel et He­li­go­land. Peu avant mi­nuit, des “Mos­qui­to” si­mu­le­raient une at­taque de bom­bar­diers sur Aix-la- Cha­pelle et Co­logne, puis une de­mi-heure plus tard sur Kas­sel, en lar­guant des mar­queurs in­cen­diaires dans le but de trom­per les contrô­leurs du sys­tème de dé­fense ra­dar al­le­mand et de leur faire en­voyer le plus gros des forces de la chasse de nuit sur la Ruhr.

Le pre­mier “Lan­cas­ter” dé­col­la d’El­sham Wolds, près de Hull, à 21 h 16. 52 ap­pa­reils re­brous­sèrent che­min pour dé­faillances tech­niques. La flotte s’éten­dait dans le ciel sous la forme d’un flux de 105 km de long, 16 de large et 1 600 m de pro­fon­deur pro­gres­sant à la vi­tesse de 6,5 km par mi­nute. Elle ne pas­sa pas in­aper­çue aux yeux des ra­da- ristes al­le­mands… Comme toutes les nuits, les rap­ports des sta­tions d’écoute al­le­mandes re­mon­tèrent la chaîne de com­man­de­ment, jus­qu’à être re­mis au chef des opé­ra­tions en ser­vice sous forme de syn­thèse.

La pe­tite for­ma­tion de “Ha­li­fax” char­gée de faire di­ver­sion en al­lant épandre des mines de­vant Texel et He­li­go­land fut dé­tec­tée par les sta­tions ra­dar du I. Jagd­korps (1er Corps de chasse aé­rienne) au sud de la mer du Nord. Quant à l’ar­ma­da de bom­bar­diers, es­cor­tée par 20 “Mos­qui­to” “Ser­rate” du Group 100, elle fut d’abord re­pé­rée sur les écrans ra­dars par les sta­tions les plus avan­cées du I. Jagd­korps, no­tam­ment celle de Texel, alors qu’elle était en train de se re­grou­per au-des­sus du pro­mon­toire du Naze. La ca­pa­ci­té du ré­seau al­le­mand à dé­tec­ter les si­gnaux du ra­dar de ter­rain H2S des bom­bar­diers bri­tan­niques per­mit d’es­ti­mer la taille de la flotte à “ap­proxi­ma­ti­ve­ment 700 bom­bar­diers” lors­qu’elle fran­chit le trait de côte de 23 h 10 à 23 h 50.

Au­cune couche nua­geuse pour se ca­cher

À Zeist, aux Pays-Bas, quar­tier gé­né­ral du I. Jagd­korps, le ge­ne­ral­leut­nant Jo­sef Sch­midt prit connais­sance de la for­ma­tion de deux forces de bom­bar­diers bri­tan­niques vers 23 h 00, à peu près en même temps que Sir Ar­thur Har­ris re­çut le rap­port du “Mos­qui­to” de re­con­nais­sance mé­téo­ro­lo­gique qui in­di­quait un ciel clair et une forte lu­mi­no­si­té de la lune – ce qui au­rait dû l’in­ci­ter une nou­velle fois à an­nu­ler le raid. Cha­cune de ces deux forces de­vait fran­chir le trait de côte une de­mi­heure plus tard, mais à des points dis­tants de presque 500 km. Après une brève ana­lyse des condi­tions mé­téo – nuages sur la mer du Nord et ciel clair sur la Ruhr – et des rap­ports des ra­dars et des écoutes ra­dio, Sch­midt en­vi­sa­gea une at­taque en masse des Bri­tan­niques sur la Ruhr, comme ce­la avait été le cas quatre nuits au­pa­ra­vant.

À Chan­tilly, près de Pa­ris, le ge­ne­ral­leut­nant Wer­ner Junk, com­man­dant du II. Jagd­korps, se ral­lia à l’avis de Sch­midt et mit à sa dis­po­si­tion ses quatre groupes de chasse de nuit. Pour le ge­ne­ral­ma­jor Wal­ter Grab­mann, com­man­dant la 3e Di­vi­sion de chasse du I. Jagd­korps, à Dee­len, près d’Arn­hem aux Pays-Bas, il ne fai­sait au­cun doute que le prin­ci­pal dan­ger était la flotte de bom­bar­diers qui se di­ri­geait vers son sec­teur, et il avait

or­don­né aux Grup­pen sous son com­man­de­ment de faire dé­col­ler tous leurs avions et de les ras­sem­bler au- des­sus du ra­dio­phare-ba­lise Ida, au nord-est de Bonn. Il en dis­cu­ta avec Sch­midt, qui se ral­lia à son ana­lyse et or­don­na aux trois autres di­vi­sions sous son com­man­de­ment de faire éga­le­ment dé­col­ler tous leurs chas­seurs. À Chan­tilly, le ge­ne­ral­leut­nant Junk ac­cep­ta de faire dé­col­ler éga­le­ment ses quatre Grup­pen, en in­di­quant que les avions qui ne pour­raient re­joindre à temps Ida de­vaient se rendre sur un autre ra­dio­phare-ba­lise, Ot­to, juste au nord de Franc­fort. Ces ordres furent en­voyés au mo­ment où les pre­miers bom­bar­diers bri­tan­niques quit­taient le pro­mon­toire du Naze pour se lan­cer sur la mer du Nord. Si Sch­midt, Junk et Grab­mann avaient pu prendre leur dé­ci­sion aus­si ra­pi­de­ment, c’est es­sen­tiel­le­ment parce que les ra­dars al­le­mands, ce­lui de Texel en par­ti­cu­lier, avaient pu dé­tec­ter les bom­bar­diers bri­tan­niques alors qu’ils étaient en­core en train de se ras­sem­bler au-des­sus du Naze. Ain­si, avant même que le pre­mier bom­bar­dier bri­tan­nique eût fran­chi la côte belge, les chas­seurs de nuits al­le­mands dé­col­laient de qua­si­ment toutes leurs bases, cer­taines très éloi­gnées, comme celles de la ré­gion de Ber­lin, ou en­core de Wes­ter­land sur l’île de Sylt près du Da­ne­mark, ou de Cou­lom­miers, près de Pa­ris. Sur 28 Grup­pen de chasse de nuit dis­po­nibles, seule­ment cinq res­tèrent au sol : les Me 110 du II/ NJG (Nacht­jagd­ges­ch­wa­der) 6 à Ech­ter­din­gen, à cause du brouillard, trois Grup­pen sur mo­no­mo­teurs de la ré­gion de Ber­lin et un qua­trième de la ré­gion de Nu­rem­berg, tous trop éloi­gnés pour l’au­to­no­mie de leurs avions.

La Luft­waffe passe à l’ac­tion

Quand la tête du flux des bom­bar­diers pas­sa la côte entre l’es­tuaire de l’Es­caut et Os­tende, au ni­veau de Bruges, à 23 h 14, les pre­miers chas­seurs des NJG 1 et NJG 4 avaient re­çu ordre de dé­col­ler de leurs bases des Pays-Bas. Du­rant l’heure qui sui­vit, un to­tal de 246 mo­no­mo­teurs et bi­mo­teurs de toutes les uni­tés de chasse de nuit de la dé­fense du Reich furent ras­sem­blés sur des zones d’at­tente, prin­ci­pa­le­ment près de Bonn (phare-ra­dio­phare Ida) et Franc­fort (phare-ra­dio­phare Ot­to). Quatre uni­tés de Jun­kers 88 du III. Jagd­korps (la I/ NJG 2 de­puis Lan­gen­sal­za, les II/ NJG 2 et 10./ NJG 1 de­puis Qua­ken­brück, et la III/ NJG 2 de­puis Twente) furent dé­pê­chées au-des­sus de Ida, ain­si que les He 219 de la I/NJG 1 de­puis Ven­lo et dix Bf 110 de la I/NJG 6 de­puis Mayence-Fin­then, et plu­sieurs Grup­pen de la NJG 4 tem­po­rai­re­ment dé­ta­chés du IV. Jagd­korps.

Avant que les 12 coups de mi­nuit n’eussent re­ten­ti, ces uni­tés furent di­ri­gées vers le flux de bom­bar­diers de­puis leur zone d’at­tente sur Ida, aus­si loin vers l’ouest que pos­sible. Cinq Bf 110 de la II/ NJG 6 (tem­po­rai­re­ment sous contrôle du I. Jagd­korps, comme d’autres Grup­pen de la NJG 6) dé­col­lèrent d’Ech­ter­din­gen vers 23 h 30 et furent di­ri­gés vers Ot­to, tout comme le furent les avions du I/ NJG 3 qui avaient dé­col­lé de Vech­ta, ceux du II/NJG 3 par­tis de Lan­gen­die­bach, et ceux III/ NJG 3 de Satde et du IV/ NJG 3 de Wes­ter­land (tous des Grup­pen du II. Jagd­korps) ; puis ces avions furent di­ri­gés vers le flux de bom­bar­diers au nord-est de Gies­sen, 50 km au nord de Franc­fort.

Le I. Jagd­korps en­voya quatre groupes de­puis Sten­dhal (1./NJG 5), Par­chim (II/NJG 5, lan­cé sur alerte vers 23 h 30-23 h 40), Er­furt (IV/

NJG 5, qui dé­col­la peu après 23 h 00) et We­neu­chen (NJGr. 10) ; ils furent ras­sem­blés au- des­sus du ra­dio­phare-ba­lise Ot­to et di­ri­gés vers le flux de bom­bar­diers sur la zone entre les ra­dio­phares-ba­lises Ot­to et Ida. Fi­na­le­ment, le II/ NJG 1 de Saint Trond fut ras­sem­blé au-des­sus de la sta­tion ra­dar Ba­zi, si­tuée à l’est de We­zel, avant d’être di­ri­gé vers la sta­tion ra­dar Mur­mel­tier (à Mal­mé­dy), puis vers le flux de bom­bar­diers au sud d’Aix-la- Cha­pelle. En plus de cette masse de bi­mo­teurs en­voyée par le I. Jagd­korps, des élé­ments de trois Ges­ch­wa­dern sur mo­no­mo­teurs furent éga­le­ment em­ployés. Sous le contrôle du III. Jagd­korps, quelque 20 Bf 109 de la I/JG 300 dé­col­lèrent de Bonn-Han­ge­lar entre 23 h 55 et 00 h 10 et se ren­dirent sur Ot­to, où ils furent re­joints par des Fw 190 de la II/JG 300 ve­nus de Rheine. Les deux Grup­pen furent en­suite di­ri­gés vers Franc­fort, où il leur fut or­don­né d’at­ter­rir. Les Bf 109 de la III/JG 300, ba­sés à Rheine et Wies­ba­den-Er­ben­heim, furent ras­sem­blés par les contrô­leurs du III. Jagd­korps sur la ba­lise lu­mi­neuse Nord­pol, près de Wit­ten­berg à l’est de Des­sau, et di­ri­gés vers le flux de bom­bar­diers – ces chas­seurs avaient re­çu ins­truc­tion de se po­ser en Al­le­magne cen­trale une fois leur mis­sion ac­com­plie. Le II. Jagd­korps en­voya un unique groupe sur mo­no­mo­teurs, le III/JG 300 d’Ol­den­bourg, qui fut ras­sem­blé sur Ot­to, mais c cette uni­té fut ra­pi­de­ment contrainte de se po­ser car l’au­to­no­mie de ses avions était trop li­mi­tée. Fi­na­le­ment, le I. Jagd­korps en­voya trois Grup­pen sur mo­no­mo­teurs : le II/ JG 302 de­puis Lud­wig­slust, le III/ JG 301 de­puis Zerbst et le I/JG 302 de­puis Jü­ter­borg ; ils furent ras­sem­blés sur la ba­lise lu­mi­neuse Nord­pol, mais ne furent en­ga­gés que de fa­çon li­mi­tée car il leur fut or­don­né d’at­ter­rir après que l’at­taque sur Nu­rem­berg eut com­men­cé.

Or… la route des bom­bar­diers de la RAF pas­sait pré­ci­sé­ment entre Ot­to et Ida.

Le flight lieu­te­nant Ne­ville Sparks, aux com­mandes d’un “Lan­cas­ter” éclai­reur du Squa­dron 83, ra­con­ta lors de son dé­brie­fing : “Nous vo­lions à 19 000 pieds [5 790 m], dé­pas­sant le plus gros de la force 3 000 [915 m] à 4 000 pieds [1 220 m] au des­sus. Con­trai­re­ment à ce qui nous avait été in­di­qué comme pré­vi­sion mé­téo­ro­lo­gique, il n’y avait au­cune couche nua­geuse dans la­quelle ils au­raient pu se ca­cher des chas­seurs en­ne­mis. Ils étaient clai­re­ment vi­sibles, scin­tillant dans le clair de lune.

Le dé­but du car­nage entre Char­le­roi et Ful­da

C’est lors de la longue branche Char­le­roi-Ful­da que le car­nage a com­men­cé. Nous avons vu les étin­celles des tirs de ca­nons, cer­taines as­sez dis­tantes et d’autres di­rec­te­ment au- des­sus de nous, sui­vies d’ex­plo­sions, de flammes, d’avions en per­di­tion et plein de feux épar­pillés au sol aus­si loin que nos yeux

Les étin­celles des tirs de ca­non, sui­vies d’ex­plo­sions et d’avions en per­di­tion

Ce­la res­sem­blait à une em­bus­cade. La chose la plus ter­rible que j’ai ja­mais vue

pou­vaient voir. Mon na­vi­ga­teur, “Doc” Wat­son, a mar­qué pas moins de 57 croix sur sa carte jus­qu’à ce que nous ar­ri­vions au-des­sus de la cible. Chaque croix re­pré­sente un bom­bar­dier qua­dri­mo­teur que nous avons vu être abat­tu par les chas­seurs al­le­mands. D’où nous étions, ce­la res­sem­blait à une em­bus­cade. La chose la plus ter­rible que j’ai ja­mais vue. Se­lon la pré­vi­sion mé­téo, la lune de­vait éclai­rer à la moi­tié de sa force maxi­male ; en fait, elle éclai­rait au­tant qu’elle le pou­vait. La nuit, éga­le­ment, était par­fai­te­ment claire : pas un nuage, une vi­si­bi­li­té fan­tas­tique…”

La chasse de nuit al­le­mande rap­por­ta le pre­mier contact avec le flux de bom­bar­diers près de Liège. Ce fut le dé­but d’une ba­taille qui al­lait du­rer une heure et de­mie, jus­qu’à 1 h 30 du ma­tin. Sur les 400 km entre Na­mur et Nu­rem­berg, 79 9 bom­bar­diers al­laient tom­ber­ber sous les coups des chas­seurs rs de nuit al­le­mands. Après la guerre,erre le ge­ne­ral Sch­midt com­men­ta, de fa­çon ima­gée : “Les avions en­ne­mis en flammes ser­vaient de fu­sées éclai- rantes, illu­mi­nant le flux de bom­bar­diers pour les chas­seurs al­le­mands qui étaient en ap­proche.” L’un­te­rof­fi zier Erich Handke, du III/ NGJ 1, té­moi­gna un peu plus tard : “Nous avions dé­col­lé de Laon et nous di­ri­gions vers le ra­dio­phare-ba­li lise Ida quand nous avons a ap­pris du com­men­taire p per­ma­nent des contrô­leurs ra ra­dar que les bom­bar­diers éta étaient à cinq mi­nutes de­vant no nous. Je n’avais même pas en­co en­core al­lu­mé le SN-2 [ra­dar FuG 220 “Lich­ten­stein”] quand “Schor “Schorsch” Petz [le mi­trailleur] m’a ta­pé dans le dos et a poin­té du doigt : “Il est là, le pre­mier !” J’ai alors vu un bom­bar­dier qui vo­lait au-des­sus de nous. Alors que nous

vi­rions pour prendre un cap plus à l’est, nous en avons vu un autre juste de­vant, en­vi­ron 200 m au­des­sus. J’ai al­lu­mé le SN-2 ; nous nous étions lais­sés dis­tan­cer de 2 000 m dans le vi­rage et les avions per­dus de vue. Quand l’écran à tube ca­tho­dique du ra­dar a eu ter­mi­né de chauf­fer, im­mé­dia­te­ment trois cibles sont ap­pa­rues. J’ai don­né les in­di­ca­tions pour al­ler vers la plus proche. Puis Drewes [ grup­pen­kom­man­deur du III/ NJG 1] l’a vu à 600 m. Le temps était ex­cellent : un ciel brillant d’étoiles, une de­mi- lune, quelques pe­tits nuages et pas de brume. C’était sim­ple­ment idéal, presque trop lu­mi­neux.

C’était un “Lan­cas­ter”, qui vo­lait ma­gni­fi­que­ment droit, ce qui nous a per­mis de nous po­si­tion­ner fa­ci­le­ment sous lui. À en­vi­ron 50 m, Drewes a ou­vert le feu avec notre “Schräge Mu­sik” [ lire en­ca­dré ci- des­sous] et son aile gauche a im­mé­dia­te­ment pris feu. Cinq mi­nutes plus tard, le “Lan­cas­ter” est par­ti en pi­qué dans une grande ex­plo­sion au mi­lieu d’une zone où l’at­taque ve­nait juste de dé­bu­ter, pro­ba­ble­ment Aix­la- Cha­pelle.

Ce­la pro­cu­rait tou­jours un sen­ti­ment si­nistre de se main­te­nir seule­ment 30 à 50 m sous un “Lan­cas­ter”, en s’at­ten­dant à un in­évi­table feu d’ar­ti­fice, mais ce­la ne s’est ja­mais pro­duit. J’ame­nais tou­jours mes pi­lotes jus­qu’à en­vi­ron 200 m sous l’avion en­ne­mi. Quand nous n’étions plus qu’à 50 m sous l’aile gauche du bom­bar­dier, nous ou­vrions le feu, vi­sant entre les deux mo­teurs dans le ré­ser­voir d’es­sence, et plon­gions sur notre gauche pour nous as­su­rer que l’avion en feu ne nous per­cute pas. Avec ce genre d’at­taque, nous ti­rions tou­jours les pre­miers, alors qu’en théo­rie le mi­trailleur de queue du bom­bar­dier de­vait nous avoir re­pé­rés le pre­mier.

“Obli­gés de grim­per pour l’at­ta­quer à l’an­cienne”

Nous avons pour­sui­vi au cap 100 et, dix mi­nutes plus tard, nous avons re­pé­ré une autre cible loin au­des­sus de nous, vo­lant sur le même cap. Jus­qu’alors, nous vo­lions à l’al­ti­tude de 5 500 m, mais là il nous a fal­lu grim­per un bon mo­ment avant d’at­teindre le “Lan­cas­ter”, qui vo­lait à 7 000 m. De nou­veau nous nous sommes po­si­tion­nés 50 m sous notre cible, mais notre ca­non s’est en­rayé après avoir ti­ré deux obus. Ce­pen­dant, le “Lan­cas­ter” a dû être tou­ché parce qu’il a per­du de l’al­ti­tude d’un coup. Nous ne nous étions pas écar­tés, donc il nous a pro­ba­ble­ment vus, parce qu’il est sou­dai­ne­ment par­ti en vi­rage ser­ré. Nous nous sommes im­mé­dia­te­ment col­lés sous lui pen­dant qu’il vo­lait très len­te­ment à 5 500 m. Main­te­nant, il nous fal­lait grim­per pour at­ta­quer “à l’an­cienne”, de­puis son ar­rière, là où on est ex­po­sé aux tirs de son mi­trailleur de queue. Nous étions dé­sor­mais ha­bi­tués à la nou­velle mé­thode d’at­taque “Schräge Mu­sik”, qui était une tech­nique bien plus sûre. Mais cette fois, nous vou­lions ti­rer di­rec­te­ment dans l’aile, parce que ti­rer dans le fu­se­lage, où se trou­vaient toutes ces bombes, était trop dan­ge­reux.

Fi­na­le­ment, Drewes est mon­té à la bonne al­ti­tude et, d’une dis­tance de 50 m, a ti­ré dans l’aile droite qui a im­mé­dia­te­ment com­men­cé à brû­ler. Bien que nous n’ayons pas rom­pu im­mé­dia­te­ment, l’équi­page du “Lan­cas­ter” n’a ap­pa­rem­ment pas eu le temps de la moindre ac­tion dé­fen­sive parce que le bom­bar­dier est par­ti en pi­qué et a ex­plo­sé en une mul­ti­tude de mor­ceaux. Au- des­sous de nous se trou­vait un champ par­se­mé de nom breuses bombes in­cen­diaires. Nous étions quelque part près de Vo­gels­berg. A utour de nous, les bom­bar­diers conti­nuaient de tom­ber comme des mouches. Un peu plus tard, nous avons ac­quis une autre cible et l’avons sui­vie. Puis Drewes l’a prise en vi­suel, un “Lan­cas­ter”, à une dis­tance de 700 m. Entre-temps, nous avions pu dé­coin­cer un des ca­nons qui ti­raient vers le haut, donc de nou­veau nous nous sommes po­si­tion­nés 50 m sous lui. Après une longue ra­fale, il est tom­bé en flammes de­puis 5 500 m avec toutes ses bombes à bord. Deux hommes ont pu en sau­ter avant qu’il ne s’écrase 20 km au nord de Bam­berg. Comme nous n’avions plus de contacts ra­dar, nous sommes ren­trés et nous sommes po­sés à Ha­nau-Lan­gen­die­bach, où 40 autres équi­pages nous ont re­joints.”

Les trois “Lan­cas­ter” abat­tus cette nuit-là par l’ober­leut­nant Mar­tin Drewes, grup­pen­kom­man­deur du III/NJG 1, aux com­mandes de son Bf 110, furent ses 18e, 19e et 20e vic­toires. À l’ins­tar de Drewes, Handke et Petz, nombre d’autres équi­pages ob­tinrent plu­sieurs vic­toires. Ce fut

Au­tour de nous les bom­bar­diers conti­nuaient à tom­ber comme des mouches

le cas de l’ober­leut­nant Gün­ther Kö­be­rich, qui avait dé­col­lé de Qua­cken­brück à 23 h 41 aux com­mandes d’un Ju 88R2 du II/ NJG 2, un mo­dèle très ré­cent équi­pé en usine du “Shräge Mu­sik”. Il abat­tit deux “Lan­cas­ter” coup sur coup, avec comme mi­trailleur l’ober­feld­we­bel Kra­mell et comme ra­dio et opé­ra­teur ra­dar l’ober­feld­we­bel Wal­ter Hei­den­reich qui ra­con­ta en 1963 dans le ma­ga­zine al­le­mand Jä­ger­blatt : “Juste avant Aix- laC­ha­pelle, j’ai eu un contact sur le SN-2 à une dis­tance d’en­vi­ron 5 km. Je me sou­viens as­sez clai­re­ment que le bip sur mon ra­dar avait une forme étrange, in­ha­bi­tuelle. Lors des opé­ra­tions de nuit, nous étions sou­vent confron­tés à des si­tua­tions confuses et je dis­cu­tais na­tu­rel­le­ment de ces échos ra­dars par­ti­cu­liers avec l’équi­page et leur de­man­dais alors d’être par­ti­cu­liè­re­ment vi­gi­lants.

Nous nous sommes rap­pro­chés lit­té­ra­le­ment mètre par mètre, mais nous n’avons rien vu jus­qu’à ce que nous en­trions dans une poche d’air plus claire où, à notre plus grand éton­ne­ment, l’étrange écho ra­dar s’est ré­vé­lé être deux avions vo­lant en for­ma­tion ser­rée. Il s’agis­sait de “Lan­cas­ter” et nous avons sup­po­sé qu’ils étaient des “Pa­th­fin­der” .

Nous nous sommes mis avec pré­cau­tion sous ce­lui de gauche et avons ti­ré d’en­vi­ron 80 m. La pre­mière ra­fale a fait mouche et l’aile gauche de notre op­po­sant a pris feu. Nous avons dé­ga­gé à droite et quelques se­condes plus tard nous nous sommes re­trou­vés sous le se­cond avion. Aus­si étrange que ce­la puisse pa­raître, il avait conti­nué à vo­ler dans la même di­rec­tion. Nous avons agi ra­pide-

Les ex­plo­sions nous ont ré­vé­lé les cartes de vi­site de nos op­po­sants, des “Pa­th­fin­der”

ment et avons fait par­ler de nou­veau nos ca­nons in­cli­nés.

Tout s’est pas­sé exac­te­ment comme quelques se­condes au­pa­ra­vant et nous avions sous les yeux deux avions en­ne­mis vo­lant très près l’un de l’autre et en feu, mais main­te­nant tou­jours leur tra­jec­toire ini­tiale. Nous nous sommes po­si­tion­nés 300 m sur leur droite et avons main­te­nu une tra­jec­toire pa­ral­lèle à la leur. Nous n’avons pas vu d’équi­page éva­cuer, bien que, se­lon notre opi­nion, ils avaient le temps de le faire et nous ne les avions at­teints que dans les ailes. Il s’est écou­lé un temps consi­dé­rable avant que les deux avions per­cutent le sol dans de ter­ribles ex­plo­sions. Le “Lan­cas­ter” n° 1 est par­ti sur la gauche et le n° 2 sur la droite ; ils se sont écra­sés au nord et au sud du Rhin. Nous les avons no­tés abat­tus à 0 h 46 et 0 h 47.

Pen­dant quelques se­condes, il a fait clair comme en plein jour, même jus­qu’à notre al­ti­tude. Les ex­plo­sions nous ont ré­vé­lé les cartes de vi­site de nos op­po­sants. Des cas­cades d’“arbres de Noël” en tech­ni­co­lor se sont consu­mées au sol pen­dant quelque temps, donc il s’agis­sait bien de “Pa­th­fi nder” ! C’était par­ti­cu­liè­re­ment gra­ti­fi ant de les avoir abat­tus ! Nous pen­sions alors avoir in­ter­cep­té l’avant-garde de la for­ma­tion de bom­bar­diers en­ne­mis, mais mal­gré les re­cherches in­ten­sives que nous avons me­nées en­suite, nous n’avons pas ac­quis d’autres cibles sur notre ra­dar. En réa­li­té, nous étions tom­bés sur deux “Pa­th­fin­der” re­tar­da­taires.”

Éjec­té de son avion et seul sur­vi­vant

Ce que Hei­den­reich dé­crit comme des arbres de Noël étaient les mar­queurs lu­mi­neux uti­li­sés par les “Pa­th­fin­der” pour mar­quer les cibles pour les autres bom­bar­diers qui les sui­vaient. Les deux “Lan­cas­ter” étaient les ma­tri­cules ND476 co­dé GT-V et ND406 co­dé GT-S du Squa­dron 156 “Pa­th­fin­der”. Sur les 15 hommes qui com­po­saient les deux équi­pages, un seul sur­vé­cut : le ser­geant Woo­lis­croft, opé­ra­teur ra­dio du ND406, qui avait été éjec­té de son avion par l’ex­plo­sion d’une des bombes et avait pu dé­ployer son pa­ra­chute. Presque à court d’es­sence, Kö­be­rich se po­sa à Cas­sel/ Ro­th­wes­ton. Cette mis­sion fut la der­nière pour l’équi­page al­le­mand. Une se­maine plus tard, le di­manche de Pâques, des B-17 amé­ri­cains inon­dèrent de bombes la base de Qua­ken­brück. Kö­be­rich, qui avait été pro­mu staf­fel­ka­pi­tân le 1er avril, fut dé­nom­bré par­mi les morts, et Kra­mell fut bles­sé. Hei­den­reich eut la chance d’être par­ti en per­mis­sion une heure avant l’at­taque.

DR/COLL. CHRIS GOSS

L’opé­ra­tion

Gray­ling, qui vi­sait Nu­rem­berg dans la nuit du 30 au 31 mars, com­pre­nait plu­sieurs vo­lets, no­tam­ment des at­taques de di­ver­sions pour leur­rer les dé­fenses al­le­mandes. Les “Mos­qui­to” furent en par­ti­cu­lier en­ga­gés sur Aix-la-Cha­pelle et Co­logne.

DR/COLL. CHRIS GOSS

En mars 1944, la dé­fense du IIIe Reich était bien or­ga­ni­sée. Ici la salle de contrôle de Grove, au Da­ne­mark. Des chas­seurs de nuit étaient sta­tion­nés non loin d’elle et pou­vaient in­ter­ve­nir le cas échéant.

BUN­DE­SAR­CHIV

Le ge­ne­ral­leut­nant Jo­sef Sch­midt (à droite), res­pon­sable de la chasse dans la dé­fense aé­rienne de l’Al­le­magne, avait sous sa di­rec­tion la chasse de nuit (Nacht­jagd) de­puis la fin 1943, lorsque Kamm­hu­ber, qui avait di­ri­gé sa mise en place, fut dis­gra­cié.

DR/COLL. CHRIS GOSS

Un ra­dar “Freya”, l’un des maillons es­sen­tiels dans la dé­tec­tion des bom­bar­diers. Il avait une por­tée de 160 km.

MW46409 © NA­TIO­NAL POR­TRAIT GAL­LE­RY

Ar­tur Har­ris, chef du Bom­ber Com­mand. L’opé­ra­tion contre Nu­rem­berg s’ins­cri­vait dans la grande of­fen­sive de bom­bar­de­ment bri­tan­nique lan­cée contre l’Al­le­magne.

DR

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IWM

Le “Lan­cas­ter” Mk III co­dé LM418 du Squa­dron 619 par­ti­ci­pa à l’opé­ra­tion contre Nu­rem­berg. Il dé­col­la de Co­ning­sby à 22 h 13 et re­vint sur l’An­gle­terre seule­ment sur deux mo­teurs. Il s’écra­sa non loin de Wood­brige. Son équi­page se com­po­sait du sgt J. Par­ker (pi­lote), sgt N. M. Rice, flt sgt G. A. Grigg, flt sgt A. D. Au­mell (Royal Ca­na­dian Air Force), sgt W. A. Sharp, sgt. A. Dick­son, et sgt. J. H. Wood.

DR

Mar­tin Drewes, de la III/NJG 1, rem­por­ta trois vic­toires contre des “Lan­cas­ter”.

DR

Le Ju 88 fut aus­si lar­ge­ment em­ployé comme chas­seur de nuit. Ici un Ju 88 R-1 de la IV/NJG 3.

Un Me 110 G4. Cette ver­sion em­por­tait un ra­dar FuG 202/220 “Lich­ten­stein” dont les an­tennes sont vi­sibles sur le nez.

DR/DEH­LA

La NJG 3, do­tée de Ju 88, fut en­ga­gée dans la nuit du 30 au 31 mars. Ici un Ju 88 G-4 équi­pé d’un ra­dar SN-2.

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