Les avions re­ni­fleurs bri­tan­niques

Les Bri­tan­niques s’in­té­res­sèrent aux es­sais nu­cléaires fran­çais. Ils tra­quaient les nuages ra­dio­ac­tifs en par­tant du Pé­rou. Re­tour sur des mis­sions peu connues.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 573/août 2017 - Par To­ny But­tler. Tra­duit de l’an­glais par Alexis Ro­cher.

Les es­sais nu­cléaires at­mo­sphé­riques ef­fec­tués de­puis les an­nées 1950 furent sou­vent sui­vis de vols pour col­lec­ter des échan­tillons et me­su­rer le po­ten­tiel des bombes. Ce­la né­ces­si­tait de tra­ver­ser les “dé­bris” de l’ex­plo­sion, une tâche très dan­ge­reuse pour l’avion et son équi­page, à cause de l’ex­po­si­tion aux rayon­ne­ments et aux ef­fets ra­dio­ac­tifs. Ain­si, pour suivre les es­sais nu­cléaires bri­tan­niques ef­fec­tués dans le Pa­ci­fique au mi­lieu des an­nées 1950, un En­glish Elec­tric “Can­ber­ra” PR.Mk.7 fut équi­pé d’un filtre spé­cial. La RAF pré­le­vait éga­le­ment des échan­tillons lors d’es­sais me­nés par d’autres pays. Ain­si, à la fin des an­nées 1960, les “Can­ber­ra” B.Mk 6 du Squa­dron 45 dé­ployés à Kai Tak (aé­ro­port de Hong Kong) sur­veillaient les es­sais chi­nois. Au sein de la RAF, ces mis­sions d’échan­tillon­nage étaient connues le plus fré­quem­ment sous le nom de snif­fing. Les Bri­tan­niques s’in­té­res­sèrent aux es­sais fran­çais et, pour les sur­veiller, dé­ci­dèrent de s’ins­tal­ler au Pé­rou, pays avec le­quel ils en­tre­te­naient de bonnes re­la­tions di­plo­ma­tiques. La po­si­tion était in­té­res­sante car les vents do­mi­nant ra­me­naient vers le conti­nent su­da­mé­ri­cain le nuage. Me­nées de­puis Li­ma, les opé­ra­tions Al­che­mist en 1970, At­tune en 1971, puis Aro­ma en 1972 per­mirent d’en sa­voir plus.

“Né­ces­saire de pré­le­ver des échan­tillons”

At­tune fut lan­cée en mars 1971, quand l’état-ma­jor du Strike Com­mand à High Wy­combe dé­cla­ra dans une note que “le gou­ver­ne­ment fran­çais de­vrait ef­fec­tuer une sé­rie d’es­sais nu­cléaires dans le Pa­ci­fique entre le 1er juin et le dé­but de sep­tembre 1971. Il est né­ces­saire de pré­le­ver des échan­tillons d’air des dé­bris pro­duits par ces ex­plo­sions”. Le lieu de cette sé­rie de tests était l’atoll de Mo­ru­roa, à en­vi­ron 5 790 km du Pé­rou.

L’opé­ra­tion At­tune s’éten­dit de mai à sep­tembre 1971. Elle per­mit de sur­veiller trois es­sais : “Dio­né” (5 juin), “En­ce­lade” (12 juin) et “Ja­pet” (4 juillet). Les noms de code cor­res­pon­dants pour les mis­sions bri­tan­niques furent Ka­ti­na, Char­lock et La­gon­da. Un dé­ta­che­ment du Sqn 543 do­té de d’Hand­ley Page “Vic­tor” re­çut l’ordre de re­joindre l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal de Li­ma pour une pé­riode d’en­vi­ron 16 se­maines. Du per­son­nel de l’Ato­mic

Wea­pons Re­search Es­ta­blish­ment (AWRE) d’Al­der­mars­ton, ain­si que du Me­teo­ro­lo­gi­cal Of­fice de Bra­ck­nall, était aus­si du voyage. Le No. 38 Group Sup­port Unit de l’Air Sup­port Com­mand (ASC) as­su­rait la lo­gis­tique et le trans­port des 68 membres du dé­ta­che­ment et des quelque 15 t de ma­té­riels ache­mi­nés de­puis les bases de Ben­son et Wy­ton.

Deux “Vic­tor” avec trois équi­pages dis­po­nibles de­vaient as­su­rer les pré­lè­ve­ments. Il fut consi­dé­ré que quatre sor­ties en 48 heures se­raient né­ces­saires lors de chaque dé­to­na­tion afin de lo­ca­li­ser le nuage et de pré­le­ver les échan­tillons. Une fois l’avion au sol, le per­son­nel de l’AWRE de­vait ex­pé­dier le plus ra­pi­de­ment pos­sible les échan­tillons afin que les scien­ti­fiques d’Al­der­mars­ton cal­culent le ren­de­ment de l’arme.

Les “Vic­tor” im­pli­qués lors de l’opé­ra­tion At­tune étaient des B (SR) Mk 2 de re­con­nais­sance stra­té­gique, dont neuf exem­plaires avaient été conver­tis à par­tir de la ver­sion stan­dard de bom­bar­de­ment.

Pour la col­lecte des échan­tillons, les “Vic­tor” furent équi­pés à Wy­ton de na­celles gref­fées à l’avant des ré­ser­voirs sup­plé­men­taires mon­tés sur les ailes. Elles avaient été dé­ve­lop­pées par l’AWRE à Al­der­mas­ton. Elles conte­naient, entre autres, du pa­pier bu­vard conçu pour ab­sor­ber les par­ti­cules nu­cléaires. Des cap­teurs de rayon­ne­ment pre­naient aus­si place dans la cel­lule. Ceux-ci étaient connec­tés à des comp­teurs mis en oeuvre par l’Air Elec­tro­nics Of­fi­cer. Ils me­su­raient l’in­ten­si­té de la ra­dio­ac­ti­vi­té lors d’un vol à tra­vers un nuage et four­nis­saient éga­le­ment des in­for­ma­tions som­maires sur son azi­mut et son élé­va­tion. La col­lecte des échan­tillons de­vait se faire à l’ar­rière du nuage, où l’in­ten­si­té de la ra­dio­ac­ti­vi­té était plus la faible.

À la re­cherche du nuage

Avant un es­sai nu­cléaire, les Fran­çais étaient te­nus de dé­li­vrer un avis de sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale aux na­vires pré­sents dans la ré­gion, cette no­ti­fi­ca­tion per­met­trait d’in­for­mer le Sqn 543. À la suite du tir, et avant le dé­col­lage du “Vic­tor”, les mé­téo­ro­logues pré­di­saient l’en­droit où les cou­rants aé­riens se­raient les plus puis­sants. Les pre­mières ten­ta­tives de col­lecte de­vaient être faites à une al­ti­tude éle­vée pour trou­ver les vents les plus forts, puis, si be­soin, l’avion des­cen­dait pour pour­suivre le pré­lè­ve­ment.

La bombe (type AN 51) de l’es­sai “Dio­né” ex­plo­sa à 19 h 15 GMT le 5 juin. Les deux “Vic­tor” de la mis­sion Ka­ti­na dé­col­lèrent à la re­cherche du nuage ra­dio­ac­tif. Au­cun contact ne put être éta­bli par le pre­mier avion pi­lo­té par le flight lieu­te­nant Dixon ( Ka­ti­na One, code XM715), qui ex­plo­ra une zone rec­tan­gu­laire entre les la­ti­tudes 18 à 23° sud et les lon­gi­tudes 90 à 98° ouest, à une al­ti­tude de 11 890 m. Ce­pen­dant, des chan­ge­ments im­por­tants dans la confi­gu­ra­tion du vent furent trans­mis au deuxième “Vic­tor” ( Ka­ti­na Two, XL161). Pi­lo­té par le flt lt Tom Bar­nard, son équi­page com­pre­nait le flying of­fi­cer Ju­lian Col­lis (co­pi­lote), les flight lieu­te­nant Ro­ger Wil­son (na­vi­ga­teur), Pete Gal­la­gher (na­vi­ga­tor ra­dar) et Mike Beer (l’air elec­tro­nics of­fi­cer, le res­pon­sable

des équipements élec­tro­niques). En sui­vant une ligne de vol en W à par­tir de l’ar­rière du nuage, l’ap­pa­reil ex­plo­ra la ré­gion si­tuée entre le 17° sud et le 84° ouest, à nou­veau à 11 890 m. En­suite, lors d’une mon­tée au ni­veau 460 (14 020 m), l’équi­page aper­çut un nuage jaune ver­dâtre et lo­ca­li­sa des dé­bris à 16° au sud et 84° ouest à 13 410 m, avec une forte den­si­té de pro­duit de fis­sion par mètre cube.

L’équi­page de XL161 pu prendre des pho­tos et des échan­tillons en com­bi­nant les ob­ser­va­tions vi­suelles du nuage avec les in­for­ma­tions four­nies par les comp­teurs. Au terme de 30 mi­nutes de col­lecte, il fut temps de ren­trer à Li­ma. Ka­ti­na Two, qui avait dé­col­lé à 3 heures, se po­sa au terme d’un vol de 6 heures et 10 mi­nutes.

Les “Vic­tor” ra­dio­ac­tifs

Une fois au sol, les spé­cia­listes de l’AWRE en­voyèrent les échan­tillons col­lec­tés à l’am­bas­sade bri­tan­nique, qui les ré­par­tit de la fa­çon sui­vante : na­celle gauche : six poches en Gran­deB­re­tagne, deux poches à New York. Na­celle droite : six poches en Gran­deB­re­tagne, deux poches à New York, une res­tant sur place. Une fois les échan­tillons re­cueillis, les vi­tesses des vents et d’autres in­for­ma­tions mé­téo­ro­lo­giques per­mirent de no­ter que le nuage tra­ver­se­rait la côte de l’Amé­rique du Sud à 18° sud à mi­nuit, le 8 juin 1971.

Le rap­port de la mis­sion in­dique que de la ra­dio­ac­ti­vi­té fut dé­tec­tée sur les vêtements de l’équi­page, en par­ti­cu­lier sur les bras et les gants. Ce­pen­dant, le site In­ter­net créé par l’an­cien membre de l’équi­page du XL161, Mike Beer, pré­cise clai­re­ment que les “Vic­tor” au re­tour du Pé­rou étaient “lit­té­ra­le­ment ra­dio­ac­tifs”. Les équi­pages étaient in­vi­tés à ne pas tou­cher les cel­lules et il fut pré­co­ni­sé de vo­ler dans la pluie pour es­sayer de net­toyer les dé­pôts ra­dio­ac­tifs, une ap­proche pas très sa­tis­fai­sante se­lon Mike Beer. Dans la ca­bine de l’équi­page, une pompe per­met­tait de fil­trer l’air. Le ni­veau d’ex­po­si­tion à la ra­dio­ac­ti­vi­té fut conti­nuel­le­ment me­su­ré, néan­moins Mike Beer confirme qu’“il n’était pas sans dan­ger de vo­ler dans de telles condi­tions pen­dant de longues pé­riodes”. At­tune et les autres opé­ra­tions per­mirent aux Bri­tan­niques de me­su­rer as­sez pré­ci­sé­ment le ni­veau tech­nique et la puis­sance des bombes fran­çaises.

Quand le Sqn 543 fut dis­sous, le rôle de col­lec­teur d’échan­tillons échoua aux Avro “Vul­can” du Sqn 27. Comme la France avait ces­sé de me­ner des tirs at­mo­sphé­riques en 1974, les opé­ra­tions concer­naient dé­sor­mais uni­que­ment la Chine. Mais ce­ci est une autre his­toire.

DR/COL­LEC­TION TER­RY PANOPALIS

Le “Vic­tor” B (SR) Mk 2 XL161 du Sqn 543 avant qu’il ne soit mo­di­fié pour l’opé­ra­tion At­tune en 1971.

DR/COL­LEC­TION TER­RY PANOPALIS

DR/COL­LEC­TION JEFF J.KEW

Les ins­tal­la­tions bri­tan­niques sur l’aé­ro­port de Li­ma en 1971. On dis­tingue au pre­mier plan les tentes en blanc ain­si que les deux “Vic­tor” (flèche).

At­tune comp­ta le Vic­tor B (SR) Mk 2 code XM715 pour me­ner les vols vers les nuages ra­dio­ac­tifs après les tirs fran­çais lors de l’été 1971.

DR/COL­LEC­TION TER­RY PANOPALIS

Le “Vic­tor” XL161 en sep­tembre 1971 avec ses na­celles de pré­lè­ve­ment ins­tal­lées au bout de ses ré­ser­voirs d’ailes. Dé­tail de la na­celle de pré­lè­ve­ment. Elle per­met­tait de ré­cu­pé­rer des échan­tillons qui don­naient beau­coup d’in­for­ma­tions sur les ca­rac­té­ris­tiques des bombes fran­çaises.

DR/COL­LEC­TION MIKE BEER

L’équi­page du XL161 im­pli­qué dans la mis­sion Ka­ti­na le 5 juin 1971. De gauche à droite Mike Beer, Tom Bar­nard, Ro­ger Wil­son et Dave Hay­ward.

L’au­teur re­mer­cie Jeff Jef­ford et le site www. vic­torxm715. co. uk de Mike Beer.

DR/COL­LEC­TION TER­RY PANOPALIS

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