Quand la CIA fil­mait Mu­ru­roa

Afin d’al­ler fil­mer la mise en place du site d’es­sais nu­cléaires fran­çais en Po­ly­né­sie, deux U-2 spé­cia­le­ment mo­di­fiés dé­col­lèrent du porte-avions Ran­ger en mai 1964.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 573/août 2017 - Par Chris Po­cock. Tra­duit de l’an­glais par Xa­vier Méal

Après que Ga­ry Po­wers eut été abat­tu au-des­sus de l’Union so­vié­tique le 1er mai 1960, l’avion es­pion Lock­heed U-2 de­vint cé­lèbre. Cette pu­bli­ci­té ne fut pas du goût de la CIA qui conti­nuait à mettre en oeuvre cet avion de re­con­nais­sance à très haute al­ti­tude, mal­gré le dé­ve­lop­pe­ment du SR-71 “Black­bird” qui vo­lait à Mach 3 et l’avè­ne­ment des sa­tel­lites de re­con­nais­sance. En 1963, la flotte des U-2 était donc en­core très ac­tive, ef­fec­tuant des mis­sions au-des­sus de la Chine, de Cu­ba, du Ti­bet et de l’Asie du Sud-Est. Mais une ques­tion se po­sait : que se pas­se­rait-il si un gou­ver­ne­ment re­fu­sait le droit d’at­ter­rir à un U-2 en cas de pro­blème ? La so­lu­tion : mettre en oeuvre les U-2 de­puis les porte-avions amé­ri­cains…

Kel­ly John­son, qui avait conçu l’avion es­pion et di­ri­geait le cé­lèbre bu­reau d’études des “Skunk Works” de Lock­heed, avait pro­po­sé cette idée dès 1957. Six ans plus tard, il re­çut en­fin le feu vert, avec le sou­tien de Jim Cun­nin­gham, an­cien pi­lote du Ma­rine Corps, ayant l’ex­pé­rience des ca­ta­pul­tages et d’ap­pon­tages, et qui di­ri­geait alors le pro­gramme du U-2 pour la CIA.

De la fin de 1963 jus­qu’à ce que la CIA l’ar­rête de vol en 1974, les pi­lotes et équipes au sol du U-2 furent en­traî­nés aux opé­ra­tions sur por­tea­vions. Mais du­rant tout ce temps, cette ca­pa­ci­té ne fut uti­li­sée qu’une seule et unique fois pour es­pion­ner les sites d’es­sais nu­cléaires fran­çais en Po­ly­né­sie, en mai 1964.

Mo­di­fi er le U-2 et mettre au point les tech­niques de mise en oeuvre de­puis un porte-avions ne fut pas chose ai­sée. Si sa grande voi­lure et son rap­port pous­sée/masse éle­vé lui per­met­taient de se pas­ser de ca­ta­pul- tage, l’ap­pon­tage consti­tuait un vrai pro­blème. Le pi­lote de­vait ef­fec­tuer un dé­cro­chage à quelques di­zaines de cen­ti­mètres au-des­sus du pont, car ses ailes im­menses ne ces­saient ja­mais de vo­ler ! Conce­voir une tech­nique adé­quate pour l’ap­pon­tage avec crosse et brin d’ar­rêt prit huit mois, avec beau­coup d’es­sais et d’er­reurs. La CIA re­cru­ta au sein de l’US Na­vy et en­traî­na spé­cia­le­ment un of­fi­cier d’ap­pon­tage.

Au dé­but de 1964, les “Skunk Works” mo­di­fièrent deux avions dans la confi­gu­ra­tion U-2G – deux ap­pa­reils sup­plé­men­taires furent mo­di­fiés un peu plus tard. Une crosse d’ap­pon­tage fut mon­tée, et le train d’at­ter­ris­sage, le fu­se­lage et le cône de queue furent ren­for­cés pour ré­sis­ter aux ap­pon­tages. Pour ai­der le pi­lote à vi­ser avec pré­ci­sion les câbles d’ar­rêt, des des­truc­teurs de por­tance ac­tion­nés par hy­drau-

lique furent ajou­tés sur les ailes, et l’am­pli­tude d’abais­se­ment des vo­lets fut por­tée de 30 à 45°.

Au dé­but de 1964, le Ran­ger ap­pa­reilla de­puis San Fran­cis­co pour la très se­crète opé­ra­tion Fish Hawk. Il n’em­por­tait que son équi­page, une de­mi-dou­zaine de F-4 “Phan­tom” II, quelques autres avions, et n’était es­cor­té que d’un unique des­troyer. Le reste de l’es­cadre aé­rienne du porte-avions de­meu­ra sur ses bases. Le Ran­ger em­bar­qua éga­le­ment un kit de sou­tien spé­cial, conçu pour que les U-2 puissent être dé­ployés en toute au­to­no­mie, consti­tué de deux ca­mions em­por­tant le car­bu­rant spé­cial de l’avion, des ca­mé­ras et l’équi­pe­ment pour dé­ve­lop­per les films. Les spé­cia­listes re­quis pour la mise en oeuvre de cha­cun des deux U-2 prirent éga­le­ment place à bord : une équipe de main­te­nance de Lock­heed et une de sou­tien phy­sio­lo­gique char­gée d’ha­biller le pi­lote avec sa com­bi­nai­son spé­ciale très étroite qui de­vait le pro­té­ger en cas de dé­pres­su­ri­sa­tion du poste de pi­lo­tage à l’al­ti­tude opé­ra­tion­nelle – aux alen­tours de 70 000 pieds (21 330 m). Les ana­lystes pho­to de la CIA fai­saient éga­le­ment par­tie de l’équipe.

L’US Na­vy in­sis­ta pour que les mou­ve­ments du Ran­ger et de son es­corte de­meurent to­ta­le­ment se­crets. Ce qui im­pli­quait qu’un si­lence ra­dio soit main­te­nu sur toute la du­rée de l’opé­ra­tion – soit près de trois se­maines ! La CIA conçut un sys­tème de té­lé­type cryp­té qui pou- vait as­su­rer les be­soins mi­ni­maux de com­mu­ni­ca­tion avec la terre et avec le groupe de com­mu­ni­ca­tion du U-2 dé­ployé au quar­tier gé­né­ral du pro­jet, à Wa­shing­ton DC.

Le 12 mai, les pi­lote de la CIA Jim Barnes et Al Rand firent dé­col­ler les deux U-2G du quar­tier nord de la base d’Ed­wards, où la CIA en­tre­po­sait sa pe­tite flotte. Une fois ap­pon­tés, ils furent abri­tés dans les en­trailles du porte-avions qui pour­sui­vit sa route vers le sud-ouest et pas­sa l’équa­teur dans le plus grand se­cret.

Si la France avait alors an­non­cé son in­ten­tion de pro­cé­der à des es­sais nu­cléaires dans l’at­mo­sphère en Po­ly­né­sie fran­çaise, elle n’en avait ré­vé­lé au­cuns dé­tails, et sur­tout pas le lieu exact au mi­lieu de cet ar­chi­pel

long de 1 600 km. Pour cette rai­son, la CIA uti­li­se­rait une nou­velle ca­mé­ra conçue pour le U-2, qui fil­mait en haute ré­so­lu­tion et sté­réo sur une zone très large. Bap­ti­sée “Del­ta” II, elle était dé­ri­vée des ca­mé­ras pa­no­ra­miques em­por­tées par les pre­miers sa­tel­lites de re­con­nais­sance amé­ri­cains.

À la fin de mars 1964, un rap­port de la CIA met­tait en avant la “consi­dé­rable im­por­tance mi­li­taire et po­li­tique” du pro­gramme d’ar­me­ment nu­cléaire. Mais, ajou­tait ce rap­port, la France se heur­te­rait à de “sé­vères pro­blèmes lo­gis­tique” en me­nant un pro­gramme d’es­sai dans un en­droit aus­si iso­lé de tout. Mal­gré le se­cret fran­çais, la CIA avait eu connais­sance de l’em­pla­ce­ment ap­proxi­ma­tif du site d’es­sai – l’ar­chi­pel des Tua­mo­tou – ain­si que de quelques-unes des bases de sou­tien, comme l’atoll de Mu­ru­roa, Pa­peete, l’atoll d’Hao, où un port et une piste d’at­ter­ris­sage étaient en cours de construc­tion.

Le 19 mai, alors que le Ran­ger était en­core à 800 milles nau­tiques [1 480 km] de la zone vi­sée, Jim Barnes dé­col­la pour une mis­sion à rayon maxi­mal qui de­vait cou­vrir une large por­tion de l’océan Pa­ci­fique et des atolls. Mais la mé­téo­ro­lo­gie n’était pas bonne, et la cible pri­maire cou­verte par les nuages. Heu­reu­se­ment, les pla­ni­fi­ca­teurs de la mis­sion avaient pré­vu un se­cond pas­sage sur cette cible, et une trouée dans les nuages per­mit d’ob­te­nir de bonnes images.

Après un vol qui avait du­ré 6 heures et 20 mi­nutes, Barnes re­vint ap­pon­ter sans en­combres, grâce à son ex­cel­lente na­vi­ga­tion. Le film de 70 mm de la ca­mé­ra de sui­vi fut dé­ve­lop­pé à bord et exa­mi­né par les spé­cia­listes de la CIA, puis ils pas­sèrent à ce­lui de la ca­mé­ra “Del­ta” II. La cou­ver­ture nua­geuse et la brume obs­cur­cis- saient 45 % des images, no­tam­ment celles de quatre cibles clefs. En consé­quence, une se­conde mis­sion fut lan­cée le 22 mai, avec Al Rand aux com­mandes. Cette fois, les nuages furent pré­sents sur 90 % de la na­vi­ga­tion, mais de bonnes images des quatre cibles clefs furent ob­te­nues, grâce au double pas­sage pla­ni­fié.

Lors de leur re­tour sur le Ran­ger, Barnes comme Rand ef­fec­tuèrent des ap­pon­tages par­faits, ac­cro­chant le troi­sième brin, bien que le por­tea­vions fût sou­mis à des sou­bre­sauts de plus de 2 m pro­vo­qués par une mer for­mée.

Le Ran­ger ren­tra à San Fran­cis­co, avec trois se­maines d’avance, les deux U-2 ayant dé­col­lé avant qu’il ne fût en vue du port. La plu­part des membres d’équi­page ne connais­saient pas les rai­sons qui leur avaient va­lu cette croi­sière in­ha­bi­tuelle dans le Pa­ci­fique. Il leur avait été in­ter­dit de prendre des pho­tos, et il leur fut in­ter­dit de men­tion­ner dans une quel­conque conver­sa­tion, chez eux ou ailleurs, ce dé­ploie­ment. Des an­nées plus tard, un des pi­lotes de F- 4 se sou­vint : “Je n’ai ja­mais réus­si à sa­voir où nous avions été, si ce n’est que nous avions fran­chi l’équa­teur et que nous avions en consé­quence fait la tra­di­tion­nelle cé­ré­mo­nie du “pas­sage de la ligne”. Nous avons fait plu­sieurs vols du­rant cette croi­sière, juste pour main­te­nir les com­pé­tences, mais sans quit­ter le cir­cuit de piste. Nous étions très loin, au mi­lieu de nulle part.”

Le quar­tier gé­né­ral du pro­jet dé­cla­ra plus tard que cette ex­cur­sion peu or­di­naire avait de su­perbes ré­sul­tats. À la fin de sep­tembre, Jim Cun­nin­gham re­çut une mé­daille pour le rôle clef qu’il avait joué dans l’ac­qui­si­tion par le U-2 de la ca­pa­ci­té aé­ro­na­vale et pour le mon­tage de l’opé­ra­tion Fish Hawk.

Chris Po­cock est l’au­teur de 50 Years of the U-2 – The Com­plete Il­lus­tra­ted His­to­ry of the Dra­gon La­dy, chez Schif­fer Pu­bli­shing, 2005.

DR/COL­LEC­TION CHRIS POCOK

Mo­di­fier le U-2 pour le rendre apte à l’ap­pon­tage ne fut pas une mince af­faire. À par­tir du porte-avions Ran­ger, l’avion fut dès lors en me­sure d’al­ler es­pion­ner les ins­tal­la­tions fran­çaises d’es­sais nu­cléaires dans le Pa­ci­fique.

DR/COL­LEC­TION CHRIS POCOK

Avec une com­mande de la CIA, Lock­heed mit au point le U-2G pour opé­rer sur porte-avions.

CIA

Cette pho­to des ins­tal­la­tions fran­çaises prise par un sa­tel­lite KH-7 date de mai 1967. Néan­moins elle est as­sez proche de celles que les U-2 firent en 1964.

DR/COL­LEC­TION CHRIS POCOK

DR/ COL­LEC­TION CHRIS POCOK

L’ap­pon­tage du U-2 était la par­tie la plus dif­fi­cile de la mis­sion, comme le montre cette sé­quence faite sur le Ran­ger en 1964.

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