“Jaguar” et “Mi­rage” III

Entre 1965 et 1991, “Jaguar” et “Mi­rage” IIIE de la Force aé­rienne tac­tique ap­por­tèrent une contri­bu­tion es­sen­tielle à la dis­sua­sion nu­cléaire fran­çaise.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 573/août 2017 - Par Phi­lippe Wod­ka-Gal­lien

Cette his­toire d’une com­po­sante de la force de frappe couvre une pé­riode qui court d’oc­tobre 1965 à sep­tembre 1991. Un quart de siècle plus tard, son hé­ri­tage est im­mense. Au plan opé­ra­tion­nel, à tra­vers la Fa­tac (force aé­rienne tac­tique), l’ar­mée de l’Air ex­plore tous les re­gistres du com­bat aé­rien mo­derne, de­puis le ter­ri­toire na­tio­nal ou en opé­ra­tions ex­té­rieures, di­men­sion per­ma­nente de la stra­té­gie de dé­fense de la France. Les es­cadres de “Mi­rage” 2000, de “Ra­fale” et de C-135 de ra­vi­taille­ment, ex­priment au­jourd’hui cette conti­nui­té.

La Force aé­rienne tac­tique a été un ac­teur clé de la pos­ture de dis­sua­sion de la France. Sa créa­tion en 1965 cor­res­pond à la dé­ci­sion du pays de quit­ter le com­man­de­ment in­té­gré de l’Otan. La Fa­tac marque ain­si l’éman­ci­pa­tion de sa sou­ve­rai­ne­té en ma­tière d’en­ga­ge­ment nu­cléaire en Eu­rope. Sa mis­sion tire par­ti de l’ex­pé­rience ac­quise par ses équi­pages dans les uni­tés de F-100 opé­rant dans le cadre de l’Otan, ce­ci de 1963 à 1966. Sa mon­tée en puis­sance cor­res­pond aus­si à l’ef­fort ma­jeur de re­nou­vel­le­ment vou­lu pour l’ar­mée de l’Air, dans le sillage des Forces aé­riennes stra­té­giques créées un an plus tôt. In­ci­dem­ment, elle donne un concept d’em­ploi au “Jaguar”, le chas­seur-bom­bar­dier franco-bri­tan­nique. Un to­tal de 174 exem­plaires est com­man­dé pour l’ar­mée de l’Air. Il de­vient la fu­ture os­sa­ture de ses moyens of­fen­sifs, vers l’ad­ver­saire à l’Est, mais aus­si dans les opé­ra­tions en Afrique sa­ha­rienne d’abord, dans le Golfe en­suite.

La mis­sion prio­ri­taire de la Fa­tac est de por­ter des at­taques nu­cléaires sur des ob­jec­tifs mi­li­taires ad­verses en sou­tien de la 1re Ar­mée, dans un cadre na­tio­nal, aux cô­tés des al­liés. C’est au pré­sident de la Ré­pu­blique, et à lui seul, que re­vient l’ordre d’em­ploi en fonc­tion de la si­tua­tion po­li­tique et mi­li­taire. Le concept est ré­vi­sé dans les an­nées 1980. Sous l’im­pul­sion de Fran­çois Mit­ter­rand, l’arme tac­tique de­vient “pré­stra­té­gique” en por­tant un mes­sage d’ul­time aver­tis­se­ment, avant le re­cours aux armes stra­té­giques. Cette mis­sion re­dé­fi­nie comme “pré­stra­té- gique” est par­ta­gée avec les “Su­per Éten­dard” de l’Aé­ro­nau­tique na­vale et les ré­gi­ments d’ar­tille­rie do­tés du mis­sile à courte por­tée “Plu­ton”, puis “Ha­dès” au dé­but des an­nées 1990. Dans la stra­té­gie ac­tuelle, la com­po­sante aé­rienne “Ra­fale”/mis­sile ASMP-A a hé­ri­té aus­si de cette vo­ca­tion, res­tau­rer la dis­sua­sion.

Pre­mière prise d’alerte nu­cléaire

Au plus fort de sa mon­tée en puis­sance, la Fa­tac aligne ain­si jus­qu’à 350 ap­pa­reils : chas­seurs­bom­bar­diers (“Mi­rage” IIIE et “Jaguar”), avions de guerre élec­tro­nique (“Ga­briel”), avions de re­con­nais­sance (“Mi­rage” IIIR et F1CR). Ils sont ras­sem­blés dans six es­cadres, dont deux à vo­ca­tion nu­cléaire. En oc­tobre 1972, la 4e Es­cadre de chasse de Luxeuil sur “Mi­rage” IIIE per­çoit ses pre­mières bombes AN 52, ce qui en fait la pre­mière uni­té opé­ra­tion­nelle de la Fa­tac à ca­pa­ci­té nu­cléaire. Le 6 avril 1973, la pre­mière prise d’alerte nu­cléaire est as­su­rée par l’Es­ca­dron 2/4 La Fayette, sui­vie

par les “Jaguar” du 1/7 Pro­vence le 1er sep­tembre 1974. Son gé­né­ral dis­pose alors d’un état-ma­jor com­plet ba­sé à Metz en abri dur­ci. Le gé­né­ral Mi­chel For­get, com­man­dant de la Fa­tac de 1979 à 1983 ex­plique :

“La pla­ni­fi­ca­tion de la frappe par armes nu­cléaires tac­tiques était fixée par les di­rec­tives de l’état-ma­jor des ar­mées [EMA], puis ap­prou­vée par ce der­nier. La frappe pré­vue était unique, mas­sive et non re­nou­ve­lable, exé­cu­tée en prin­cipe en même temps que celle des “Plu­ton”. L’ordre était don­né par l’EMA, après l’ac­cord du pré­sident de la Ré­pu­blique.”

Les ob­jec­tifs dé­vo­lus aux avions de la Fa­tac sont de na­ture mi­li­taire, et visent en par­ti­cu­lier des bases aé­riennes si­tuées de l’autre cô­té du Ri­deau de fer, la plu­part en Al­le­magne de l’Est. Au plus fort de sa pos­ture nu­cléaire, à par­tir de 1981, la Fa­tac ras­semble cinq es­ca­drons : deux avec “Mi­rage” IIIE et trois sur “Jaguar”. Deux armes nu­cléaires ont suc­ces­si­ve­ment équi­pé la Fa­tac : l’AN 52 sur “Jaguar” et “Mi­rage” IIIE, puis l’ASMP sur “Mi­rage” 2000 avant que ceux-ci ne passent sous le com­man­de­ment des FAS au dé­but des an­nées 1990.

Pour les “Jaguar” et les “Mi­rage” IIIE, l’exé­cu­tion de la mis­sion pré­voit un raid à très basse al­ti­tude avec bombes nu­cléaires AN 52. Pour ga­ran­tir la cré­di­bi­li­té de la frappe, les chas­seurs-bom­bar­diers nu­cléaires fran­çais sont sou­te­nus par des ap­pa­reils spé­cia- li­sés : des avions de re­con­nais­sance, et d’autres de guerre élec­tro­nique of­fen­sive. Il s’agit de “Jaguar” do­tés de brouilleurs of­fen­sifs “Boa” ou de mis­siles an­ti­ra­dar “Mar­tel”, un mis­sile qui équi­pait aus­si les “Mi­rage” IIIE. Leur mis­sion : neu­tra­li­ser les dé­fenses sol-air ad­verses et ain­si ou­vrir le pas­sage aux avions ar­més de l’AN 52. Une uni­té de la gen­dar­me­rie na­tio­nale est spé­cia­le­ment char­gée de la sur­veillance des armes, qui sont sto­ckées dans des abris par­ti­cu­liè­re­ment pro­té­gés.

Saut ca­pa­ci­taire ma­jeur, le “Mi­rage” 2000N ap­porte un sys­tème de na­vi­ga­tion et d’at­taque der­nier cri : ra­dar de sui­vi de ter­rain “An­ti­lope” V cou­plé à des cen­trales de na­vi­ga­tion et un cal­cu­la­teur de

mis­sion, au­to­pro­tec­tion in­té­grée à la cel­lule (dé­tec­teur “Ser­val”, brouilleur et lance-leurre). Son mis­sile lar­ge­ment su­per­so­nique peur at­teindre sa cible à plus de 300 km du point de lan­ce­ment.

Des bases ex­trê­me­ment pro­té­gées

À la dif­fé­rence des FAS, la Fa­tac n’ap­plique pas un ni­veau d’alerte 24 heures sur 24 en ali­gnant des avions ar­més prêts à dé­col­ler en quelques mi­nutes comme pour les “Mi­rage” IV. En re­vanche, les per­son­nels sont as­su­jet­tis à une as­treinte per­met­tant à la fois de s’en­traî­ner et de vivre nor­ma­le­ment, tout en étant aptes à ré­agir aux ordres d’une mon­tée en puis­sance. Dans l’hy­po­thèse d’un conflit en centre Eu­rope, face aux forces du pacte de Var­so­vie, re­lève au­jourd’hui le gé­né­ral For­get, “le pro­blème ma­jeur était de veiller aux taux d’at­tri­tion des forces afin de pré­ve­nir l’état-ma­jor des ar­mées du mo­ment où ce taux s’ap­pro­che­rait du seuil cri­tique, c’est- à-dire du seuil en des­sous du­quel la Fa­tac ne se­rait plus en me­sure d’exé­cu­ter la frappe sus­cep­tible d’être or­don­né par l’EMA. Ce mo­ment dé­pen­dait à la fois de l’in­ten­si­té des en­ga­ge­ments aé­riens… et de l’in­ten­si­té des ac­tions aé­riennes ad­verses contre nos ins­tal­la­tions. D’où l’im­por­tance d’une liai­son per­ma­nente, en cours d’opé­ra­tion, entre l’EMA et la Fa­tac”.

La Fa­tac de­vait donc, en cas de conflit, main­te­nir une ré­serve de “Jaguar” et de “Mi­rage” IIIE suf­fi­sante à ca­pa­ci­té nu­cléaire, ain­si que leurs avions d’es­corte, tan­dis que plu­sieurs di­zaines d’autres dé­col­laient pour des frappes conven­tion­nelles de re­tar­de­ment. En ré­ponse à cet im­pé­ra­tif, les bases aé­riennes fran­çaises de la Fa­tac sont par­ti­cu­liè­re­ment pro­té­gées et or­ga­ni­sées pour faire face aux agres­sions, et tou­jours pou­voir as­su­rer leurs mis­sions : avions sous des abris bé­ton­nés dis­per­sés, ré­seau d’alerte ra­dar as­so­cié à des sys­tèmes sol-air (mis­siles “Cro­tale” et “Mis­tral” et ca­nons de 20 mm), ins­tal­la­tions sous pro­tec­tion NBC [nu­cléaire- bac­té­rio­lo­gique - chi­mique] ca­mou­flages, et com­man­dos de l’air do­tés de vé­hi­cules de com­bat blin­dés de type VAB [vé­hi­cule de l’avant blin­dé]. De même, comme le dé­taille le gé­né­ral For­get, “la Fa­tac dis­pose de moyens de trans­mis­sions pro­té­gés ga­ran­tis­sant l’exer­cice d’un strict contrôle gou­ver­ne­men­tal et une grande ra­pi­di­té de réac­tion. À ce titre, ses avions à ca­pa­ci­té nu­cléaire étaient do­tés d’un sys­tème de co­dage ac­ces­sible à l’in­té­rieur de la ca­bine du pi­lote.”

Pré­pa­ra­tion des forces

L’en­traî­ne­ment des équi­pages et des mé­ca­nos s’or­ga­nise au­tour des exer­cices “Punch” et de la coupe “Cen­taure” qui ras­semble tous les es­ca­drons nu­cléaires de la Fa­tac. “Cen­taure” pré­voit des raids à très basse al­ti­tude – 1 000 pieds [300 m] – ponc­tués par un tir d’arme AN 52 fac­tice. Les ob­jec­tifs sont les champs de tir de la base aé­rienne de Ca­zaux, et pour les tirs de nuit ceux sur les camps mi­li­taires de Suippes et de Cap­tieux. Par­mi les cri­tères du clas­se­ment, la hié­rar­chie prend par­ti­cu­liè­re­ment en compte la ri­gueur dans l’ap­pli­ca­tion des pro­cé­dures, l’exac­ti­tude du ti­ming et la pré­ci­sion du tir. La Fa­tac contri­bue à l’ef­fi­ca­ci­té des Forces aé­riennes

stra­té­giques par ses moyens de ren­sei­gne­ment image ou d’ori­gine élec­tro­ma­gné­tique, mis­sion de ses “Mi­rage” IIIR, “Mi­rage” F1CR, ou en­core de ses avions “Ga­briel” et centres d’écoute au sol im­plan­té en Al­le­magne de l’Ouest. Dans l’ac­tion conven­tion­nelle, elle met en pra­tique dès les an­nées 1970 la ré­vo­lu­tion des af­faires mi­li­taires re­po­sant sur les armes air-sol de pré­ci­sion : armes an­ti­ra­dar, mis­siles AS30 la­ser, bombes gui­dées la­ser. À par­tir des an­nées 1980, de nou­veaux équipements de guerre élec­tro­nique viennent équi­per les avions de la Fa­tac, ren­for­çant ain­si leur au­to­pro­tec­tion, tels que les na­celles de brouillages “Ba­rax” (Das­sault Elec­tro­nique) et “Bar­ra­cu­da” (Thom­son- CSF), et qui se­ront aus­si mon­tés sur les “Mi­rage” IV.

Les bases de la Fa­tac sont né­ces­sai­re­ment dans les plans de frappes des forces nu­cléaires so­vié­tiques, donc dans la ligne de mire de mis­siles SS1 “Scud”, SS23, ou SS20 “Sa­ber”. Mais ces bases étant proches de grandes ag­glo­mé­ra­tions fran­çaises (Metz, Nancy, Stras­bourg), des frappes nu­cléaires pour les neu­tra­li­ser au­raient né­ces­sai­re­ment pro­vo­qué d’im­por­tantes vic­times ci­viles, ce qui au­rait eu pour ef­fet vrai­sem­bla­ble­ment de dé­clen­cher une ri­poste équi­va­lente par des armes nu­cléaires stra­té­giques sur l’ad­ver­saire. En sep­tembre 1991, la Fa­tac perd le com­man­de­ment de la 1re Ré­gion aé­rienne, ain­si que sa mis­sion nu­cléaire, ses trois es­ca­drons de “Mi­rage” 2000N pas­sant alors sous com­man­de­ment des Forces aé­riennes stra­té­giques. Elle est dis­soute en 1991, re­ver­sant tous ses moyens à un nou­veau com­man­de­ment, la Force aé­rienne de com­bat. S’agis­sant de la mis­sion nu­cléaire pré­stra­té­gique, elle est as­su­rée par les FAS sur “Mi­rage” 2000N, puis “Ra­fale”, dans un scé­na­rio de dis­sua­sion qui pré­voit des tirs de mis­siles ASMP-A que l’on ima­gine li­mi­tés, compte te­nu de la dis­pa­ri­tion de me­naces conven­tion­nelles mas­sives. Le dé­ploie­ment d’une arme air-sol unique, l’ASMP, puis l’ASMP-A, rend éga­le­ment pos­sible la nou­velle doc­trine qui va­lo­rise la vo­ca­tion stra­té­gique de l’arme nu­cléaire. Pour la France, elle ne doit pas être une arme de ba­taille, au risque alors d’af­fai­blir le concept fran­çais de la dis­sua­sion. Re­pre­nant à son compte l’hé­ri­tage de la Fa­tac, les FAS ou la FAC donnent au pou­voir po­li­tique les ins­tru­ments in­dis­pen­sables à une po­li­tique ac­tive de dé­fense et sé­cu­ri­té : de l’ac­tion face à des ad­ver­saires asy­mé­triques à l’exer­cice de la dis­sua­sion nu­cléaire.

FA­TAC/YVES LE MAO/P.H.

Un “Mi­rage” IIIE ar­mé d’une bombe nu­cléaire tac­tique AN 52. On dis­tingue en bout d’aile une na­celle lance-leurres “Phi­mat”. Ce fut en oc­tobre 1972 que le “Mi­rage” IIIE fut dé­si­gné pour la mis­sion de frappe nu­cléaire tac­tique.

AR­MÉE DE L’AIR

For­ma­tion de “Mi­rage” IIIE de l’Es­ca­dron de chasse 3/3 Ar­dennes ar­més de mis­siles an­ti­ra­dars AS-37 “Mar­tel”.

VINCENT DHORNE

Le “Mi­rage” IIIE n° 617 pi­lo­té par le lt-col. Co­pel pour le tir de la bombe AN 52 réelle le 28 août 1973 sur Mu­ru­roa.

Un “Jaguar” do­té d’une bombe nu­cléaire tac­tique d’exer­cice. En bout d’aile, pour ren­for­cer son au­to­pro­tec­tion, il a re­çu une na­celle Thom­son-CSF “Bar­ra­cu­da”.

AR­MÉE DE L’AIR

Un “Jaguar” ar­mé du mis­sile an­ti­ra­dar AS-37 “Mar­tel”.

NE DHOR NT VINCE

Le “Jaguar” A n° 17 de l’EC 1/7 pi­lo­té par le cdt Gau­tier pour le tir de la bombe AN 52 réelle le 25 juillet 1974 à Mu­ru­roa. On no­te­ra le ri­deau de pro­tec­tion an­ti-flash sur l’en­semble de la ver­rière.

AR­MÉE DE L’AIR

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