Le lan­ce­ment du pro­gramme

Le choix d’un nou­vel avion de­vant équi­per une force aé­rienne est tou­jours dé­li­cat, car il doit ré­pondre à plu­sieurs cri­tères par­fois contra­dic­toires : le “Mi­rage” 2000 en est une des illus­tra­tions.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 580/mars 2018 - Par Claude Car­lier

1972, l’ar­mée de l’Air lance le pro­gramme d’avion de com­bat du fu­tur. Pour­quoi et com­ment ar­ri­va en 1975 le “Mi­rage” 2000.

Au mois de mai 1972, l’état­ma­jor de l’ar­mée de l’Air émet la fiche pro­gramme d’un Avion de com­bat fu­tur (ACF), bi­réac­teur, à voi­lure fixe, pou­vant in­dif­fé­rem­ment ef­fec­tuer des mis­sions de dé­fense aé­rienne, d’at­taque et de re­con­nais­sance ( Le Fa­na de l’Avia­tion n° 416 à 418). Cette dé­ci­sion met un terme aux pro­grammes “Mi­rage” à géo­mé­trie va­riable de la fin des an­nées 1960 - dé­but des an­nées 1970 : G, G4, G8 ( Le Fa­na de l’Avia­tion n° 536 à 538). À cette époque, le mar­ché des avions de com­bat est, sché­ma­ti­que­ment, scin­dé en deux ca­té­go­ries :

– la classe des 10 t de poids au dé­col­lage lisse, es­sen­tiel­le­ment mo­no­réac­teurs ;

– la classe des 20 t de poids au dé­col­lage lisse, sou­vent bi­réac­teurs.

Jus­qu’au mi­lieu des an­nées 1970, les avions de la fa­mille “Mi­rage” (les mo­no­réac­teurs “Mi­rage” III, “Mi­rage” 5 et “Mi­rage” F1) sont pra­ti­que­ment sans concur­rents oc­ci­den­taux. In­ver­se­ment, le bi­réac­teur McDon­nell Dou­glas F- 4 “Phan­tom” II amé­ri­cain do­mine sans par­tage la deuxième ca­té­go­rie.

Le con­texte na­tio­nal et in­ter­na­tio­nal

Alors que dé­bute le pro­gramme ACF, ul­té­rieu­re­ment re­nom­mé “Su­per Mi­rage”, il ap­pa­raît que l’ar­mée de l’Air ne pour­ra pas fi­nan­ciè­re­ment ac­qué­rir les 250 ACF po­ly­va­lents qu’elle sou­haite, le coût de tels avions à hautes per­for­mances dé­pas­sant les ca­pa­ci­tés fi­nan­cières fran­çaises ain­si que celles de nom­breux clients étran­gers qui pré­fèrent la for­mule mo­no­réac­teur.

À la même époque, l’US Air Force lance le pro­gramme d’un avion de chasse lé­ger (Air Com­bat Figh­ter), de la classe des 10 t, qui abou­tit à la com­mande du Ge­ne­ral Dy­na­mics F-16 ; il ef­fec­tue son pre­mier vol en 1974. Ce mo­no­réac­teur in­tègre de nom­breuses nou­veau­tés tech­no­lo­giques dont des com­mandes de vol élec­triques pi­lo­tées par or­di­na­teur qui lui as­surent une très grande ma­nia­bi­li­té. Le F-16 est dé­sor­mais un concur­rent re­dou­table à l’ex­por­ta­tion pour les “Mi­rage” mo­no­réac­teurs.

23 avril 1974, quatre États eu­ro­péens membres de l’Otan, la Bel­gique, les Pays-Bas, le Da­ne­mark et la Nor­vège, vou­lant rem­pla­cer leurs avions de com­bat des an­nées 1960, en par­ti­cu­lier leurs Lock­heed F-104 “Star­figh­ter” amé­ri­cains, s’en­tendent pour ache­ter en com­mun 348 nou­veaux ap­pa­reils. Pour la presse, c’est “le con­trat du siècle”. Les ÉtatsU­nis alignent le F-16 tan­dis que la France pro­pose un “Mi­rage” F1 mo- der­ni­sé, en par­ti­cu­lier par l’adop­tion du nou­veau mo­teur Snec­ma M53, le “Mi­rage” F1E. Les com­mandes élec­triques, la puis­sante mo­to­ri­sa­tion de l’avion amé­ri­cain, le poids po­li­tique des États-Unis fai­sant la dif­fé­rence, le mar­ché échappe à la France en 1975. Le risque est dé­sor­mais, faute d’un avion vé­ri­ta­ble­ment concur­rent et ex­por­table, de perdre le mar­ché des ap­pa­reils mo­no­réac­teurs, ce qui met­trait un terme à l’in­dus­trie fran­çaise des avions de com­bat, avec pour consé­quence une perte d’in­dé­pen­dance na­tio­nale.

“Mi­mi” et “Ma­mi”

Dans ce con­texte, in­quiète de l’ave­nir du pro­gramme ACF, la so­cié­té Das­sault – son ap­pel­la­tion com­plète à cette époque est Avions Mar­cel Das­sault-Bre­guet Avia­tion

(AMD-BA) – avait lan­cé, en 1973, sur fonds propres, des études d’avant-pro­jets d’un avion à aile del­ta, mo­no­réac­teur Snec­ma M53 (fu­tur “Mi­rage” 2000) co­dé “Mi­mi” et d’un del­ta bi­réac­teur M53 (fu­tur “Mi­rage” 4000) co­dé “Ma­mi”, tous deux de­vant être équi­pés de com­mandes de vol élec­triques. Hen­ri Dé­plante, an­cien di­rec­teur gé­né­ral tech­nique Das­sault, pré­cise : “Nous avions, dès 1974, dé­ci­dé de “re­tra­vailler” le del­ta en souf­fle­rie. Bien nous en prit ! Car vite ap­pa­rurent tous les avan­tages que l’on pou­vait re­ti­rer de nos mé­thodes d’op­ti­mi­sa­tion des formes et de notre spé­cia­li­sa­tion en ser­vo­mé­ca­nismes ou aides au pi­lo­tage.” Les com­mandes élec­triques ne sont pas une nou­veau­té pour la so­cié­té Das­sault qui avait dé­jà, par­tiel­le­ment, do­té plu­sieurs de ses avions de tels dis­po­si­tifs (lire en­ca­dré ci-contre).

Se­lon Jo­seph Rit­zen­tha­ler, alors di­rec­teur tech­nique du dé­par­te­ment équi­pe­ments Das­sault : “En 1974, Mar­cel Das­sault nous avait dé­cla­ré, de­vant l’in­cer­ti­tude de la com­mande de l’ACF, qu’il fal­lait étu­dier un nou­veau “Mi­rage” tout en pré­ci­sant : “Je veux des com­mandes de vol élec­triques.” Il avait ti­ré les le­çons de l’avan­tage du F-16 dans ce do­maine. Nous avons alors fon­cé avec ce qui al­lait de­ve­nir le “Mi­rage” 2000.”

Une dé­ci­sion dans l’in­té­rêt du pays

ces deux ap­pa­reils, Mar­cel Das­sault tente de re­nou­ve­ler l’opé­ra­tion “Mi­rage” III/“Mi­rage” IV des an­nées 1950, en rem­pla­çant ces deux ap­pa­reils par deux nou­veaux mo­dèles, “Mi­rage” 2000 et “Mi­rage” 4000. À la fin de 1974, il est consul­té par le pré­sident de la Ré­pu­blique, Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, sur l’uti­li­té de pour­suivre le pro­gramme ACF. Il lui écrit, le 4 no­vembre, qu’il y est fa­vo­rable, es­ti­mant que la dé­fense de la France ne peut pas être as­su­rée sans un bi­mo­teur d’in­ter­cep­tion de moyenne puis­sance, mais pré­cise : “Le dé­lé­gué mi­nis­té­riel pour l’Ar­me­ment nous a fait ob­ser­ver que l’ar­mée de l’Air ayant be­soin d’un bi­mo­teur, il était na­tu­rel de lui don­ner sa­tis­fac­tion, mais que, du fait qu’il ne sub­sis­te­ra au­cun cré­dit pour réa­li­ser un mo­no­mo­teur, nous ris­quons de perdre notre clien­tèle à l’ex­por­ta­tion de mo­no­mo­teurs qui s’élèvent au­jourd’hui à plus de 1 500 “Mi­rage”, et qui font vivre l’en­semble de l’in­dus­trie aé­ro­nau­tique.

Nous sommes si cons­cients de ce pro­blème qu’en même temps que

Nous avions, dès 1974, dé­ci­dé de “re­tra­vailler” le del­ta en souf­fle­rie. Bien nous en prit !

nous si­gne­rons le mar­ché de l’ACF, nous nous en­ga­geons à construire à nos frais et sans l’aide de l’État un mo­no­mo­teur “Mi­rage” 2000, del­ta mo­derne dont les per­for­mances éton­nantes sont ap­pré­ciées par tous les ser­vices de la Dé­fense et de l’état­ma­jor. Ain­si sommes-nous as­su­rés de conser­ver et de dé­ve­lop­per notre clien­tèle mo­no­mo­teurs.

De plus, s’il ad­ve­nait qu’un jour l’ar­mée de l’Air veuille ac­qué­rir des “Mi­rage” 2000, nous nous en­ga­geons à les lui cé­der aux prix prêts à vo­ler (fly away) de l’ex­por­ta­tion plus les taxes, sans faire sup­por­ter à l’État au­cun des frais fixes qui se­ront oc­ca­sion­nés par la réa­li­sa­tion de cet ap­pa­reil.”

Le pré­sident Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, par­ti­san d’un avion mo­no­mo­teur, car da­van­tage ex­por­table, consulte à nou­veau Mar­cel Das­sault sur un éven­tuel ar­rêt du pro­gramme ACF. Ce der­nier ré­pond le 24 no­vembre : “J’ai l’hon­neur de vous faire sa­voir que, sui­vant vos conseils, j’ai beau­coup ré­flé­chi.

Avec un re­gret pour l’ACF, vous seul étant ca­pable d’en­vi­sa­ger ce pro­blème dans son en­semble, je sais que la dé­ci­sion que vous pren­drez se­ra la meilleure dans l’in­té­rêt du pays.”

Le 18 dé­cembre 1975, le conseil de Dé­fense pré­si­dé par le pré­sident de la Ré­pu­blique dé­cide l’aban­don du pro­gramme bi­mo­teur ACF et se ral­lie à la so­lu­tion “Mi­rage” 2000. Pour le “Mi­rage” 4000, se­lon Jean Ca­brière, le pré­sident Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, re­ce­vant Mar­cel Das­sault au pa­lais de l’Ély­sée, lui au­rait dit en tête-à-tête : “Je ne com-

DAS­SAULT AVIA­TION

Mar­cel Das­sault se fait pré­sen­ter la ma­quette de l’ACF (Avion de com­bat du fu­tur) au Sa­lon du Bour­get 1975. L’ar­mée de l’Air avait lan­cé en 1972 l’étude de l’ACF, alias “Su­per Mi­rage”, chas­seur bi­réac­teur ca­pable d’at­teindre Mach 2,5.

DAS­SAULT AVIA­TION

Le “Bal­zac” V001, dé­mons­tra­teur à dé­col­lage et at­ter­ris­sage ver­ti­caux. Ce fut l’un des pre­miers chas­seurs Das­sault équi­pés de com­mandes élec­triques.

AUD RATIN ALAIN

Le “Su­per Mi­rage” ima­gi­né avec une li­vrée pro­to­type de Das­sault. Il au­rait dû ri­va­li­ser avec le F-15 amé­ri­cain et le MiG-25 so­vié­tique. Il fut aban­don­né fin 1975 pour le “Mi­rage” 2000.

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