Les Fran­çais au com­bat avec le Bom­ber Com­mand

Deuxième par­tie. Les pertes sont lourdes au sein des deux uni­tés de bom­bar­de­ment fran­çaises. À chaque mis­sion, les nerfs des équi­pages sont mis à rude épreuve…

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 580/mars 2018 - Par Da­vid Mé­chin

Deuxième par­tie. Les équi­pages des Guyenne et Tu­ni­sie at­taquent les opé­ra­tions sur l’Al­le­magne. Voyage dans l’en­fer de la Rhur.

La 22e mis­sion opé­ra­tion­nelle des “Ha­li­fax” fran­çais, du­rant la nuit du 24 au 25 juillet 1944, marque un tour­nant sym­bo­lique : ils sont en­ga­gés pour la pre­mière fois dans un raid sur l’Al­le­magne, contre la ville de Stutt­gart – non loin de Karls­ruhe, le lieu du raid lan­cé 28 ans plus tôt par l’Es­ca­drille C 66 du cne Hen­ri de Ké­rillis, de­ve­nue une des es­ca­drilles du Sqn 346 Guyenne (lire Le Fa­na de l’Avia­tion n° 577). Les raids sur la France oc­cu­pée vont se pour­suivre du­rant le mois d’août et se ter­mi­ner le 20 sep­tembre 1944, date à la­quelle a lieu une ul­time mis­sion sur San­gatte. Puis, du 25 sep­tembre au 20 oc­tobre 1944, les bom­bar­diers du Group 4 du Bom­ber Com­mand par­ti­cipent une der­nière fois à la ba­taille ter­restre en ef­fec­tuant le ra­vi­taille­ment en car­bu­rant des troupes bri­tan­niques com­bat­tant aux Pays- Bas : des mis­sions peu ap­pré­ciées des équi­pages fran­çais qui doivent ef­fec­tuer des vols avec leur “Ha­li­fax” rem­pli à ras bord de jer­ry­cans pleins d’es­sence – de quoi trans­for­mer leur qua­dri­mo­teur en torche au moindre ac­ci­dent.

Ces mis­sions de por­teur d’es­sence ne consti­tuent ce­pen­dant pas l’ac­ti­vi­té prin­ci­pale des équi­pages. La pro­gres­sion des troupes al­liées étant bien avan­cée, le Bom­ber Com­mand, li­bé­ré de la tu­telle du Su­preme Head­quar­ter Al­lied Ex­pe­di­tion­na­ry Forces, re­trouve son au­to­no­mie pour re­prendre l’ob­jec­tif prin­ci­pal que s’est as­si­gné son chef, le Mar­shal Ar­thur Har­ris : le bom­bar­de­ment stra­té­gique de l’Al­le­magne, sans égard pour la po­pu­la­tion ci­vile. Sur­nom­mé “But­cher Har­ris” (Har­ris le bou­cher) par ses su­bor­don­nés, il dé­cla­re­ra sans am­bi­guï­té à la ra­dio : “Nous al­lons af­fron­ter le IIIe Reich de bout en bout. Nous bom­bar­de­rons l’Al­le­magne ville par ville et de plus en plus ter­ri­ble­ment, afin de lui rendre im­pos­sible la pour­suite de la guerre. C’est notre ob­jec­tif que nous pour­sui­vrons

sans re­lâche.”

La haine de l’Al­le­magne na­zie

Bom­bar­der les po­pu­la­tions al­le­mandes ne pose des pro­blèmes qu’à une pe­tite mi­no­ri­té de na­vi­gants fran­çais. Pour la très grande ma­jo­ri­té d’entre eux, les Al­le­mands ré­coltent ce qu’ils ont se­mé, comme en té­moigne le cne Alexandre Bar­bé, pi­lote et com­man­dant d’avion au Sqn 346 Guyenne : “Lorsque nous bom­bar­dions des villes al­le­mandes et que par­mi nos vic­times nous sa­vions qu’il y al­lait y avoir des femmes et des en­fants du cô­té al­le­mands, la haine de l’Al­le­magne na­zie était chez nous telle que nous n’avions pas de scru­pules sur le plan mo­ral. Je dois dire que c’est ve­nu a

pos­te­rio­ri. Quand j’ai eu l’oc­ca­sion de vi­si­ter la Ruhr après la guerre, là j’ai com­men­cé à me po­ser des ques­tions. Mais sur le mo­ment, nous avions eu l’oc­ca­sion de vi­si­ter les dé­gâts qu’avait faits l’avia­tion al­le­mande dans le Sud de l’An­gle­terre, où il y avait eu beau­coup de vic­times aus­si, de sorte qu’il nous sem­blait que c’était oeil pour oeil et dent pour dent. Nous n’avions pas pour les po­pu­la­tions al­le­mandes les mêmes re­mords de conscience qui sont ve­nus après, car nous nous sommes ren­du compte qu’on avait uti­li­sé un mar­teau pour tuer une mouche, et qu’on y était al­lé très fort sur les po­pu­la­tions ci­viles.”

Des raids qui de­mandent 7 heures de vol

D’oc­tobre 1944 à avril 1945, les équi­pages fran­çais vont ain­si par­ti­ci­per tous les mois à un peu moins d’une di­zaine de bom­bar­de­ments sur des villes al­le­mandes, en se concen­trant jus­qu’à la fin de l’an­née 1944 sur les usines de car­bu­rant syn­thé­tique. Ils sont in­té­grés dans chaque raid dans un groupe réunis­sant d’une à plu­sieurs cen­taines de bom­bar­diers, sur des mis­sions les ame­nant prin­ci­pa­le­ment sur les villes de la Ruhr, en bom­bar­dant quel­que­fois des ob­jec­tifs plus éloi­gnés tels que Chem­nitz en Saxe, Ham­bourg ou Kiel sur la mer Bal­tique. La plu­part de ces raids ont lieu de nuit mais un quart des sor­ties a lieu en plein jour, sur­tout vers la fin de la guerre lorsque les dé­fenses al­le­mandes sont amoin­dries. Pour des ob­jec­tifs aus­si éloi­gnés, les équi­pages fran­çais sont en l’air jus­qu’à 7 heures consé­cu­tives et ef­fec­tuent leurs vols tous feux éteints dans une im­mense for­ma­tion où il faut veiller à évi­ter les col­li­sions. Les voyages al­lers comme re­tours com­prennent de nom­breux dé­tours pour trom­per les dé­fenses al­le­mandes. Une fois sur l’ob­jec­tif, les cibles sont mar­quées par des es­ca­drilles spé­cia­li­sées sur “Mos­qui­to” ou “Lan­cas­ter”, les “Pa­th­fin­der”, qui larguent au préa­lable des fu­sées ou bombes éclai­rantes. Ce­ci aide gran­de­ment les bom­bar­diers qui ar­rivent sur l’ob­jec­tif dans un flot qui se ré­duit tel un en­ton­noir à l’ap­proche de l’ob­jec­tif. Les bombes sont lar­guées au com­man­de­ment du Mas­ter Bom­ber, un équi­page de bom­bar­diers choi­sis par­mi les plus ex­pé­ri­men­tés.

L’ob­jec­tif est un en­droit d’un stress in­tense, où la Flak est la plus dense et les chas­seurs enne- mis tou­jours en ma­raude – la plus grande an­goisse est d’être pris dans la lu­mière d’un pro­jec­teur de DCA qui éclaire l’avion “comme en plein jour”, se­lon le té­moi­gnage du cne Alexandre Bar­bé, qui pré­cise qu’heu­reu­se­ment la chasse et la DCA al­le­mande n’étaient pas tou­jours bien co­or­don­nées, ce qui per­met­tait au bom­bar­dier de s’en ti­rer en pro­fi­tant de la confu­sion !

(…) il nous sem­blait alors que c’était oeil pour oeil et dent pour dent.

Une fois les bombes lar­guées, le dan­ger ne dis­pa­raît pas : com­mence le long voyage re­tour, tou­jours feux éteints, à la mer­ci d’une col­li­sion avec un autre ap­pa­reil de la for­ma­tion. Mais éga­le­ment à la mer­ci de la chasse al­le­mande, par­ti­cu­liè­re­ment la nuit du 3 mars 1945, peu avant la fin du conflit, lors de la­quelle les Al­le­mands lancent l’opé­ra­tion Gi­se­la. Un peu moins de 150 chas- seurs de nuit Jun­kers 88 suivent si­len­cieu­se­ment et sans se dé­voi­ler le flot des bom­bar­diers sur leur che­min du re­tour et passent à l’at­taque quand ceux-ci al­lument leurs phares pour se po­ser sur leurs aé­ro­dromes. À El­ving­ton, trois “Ha­li­fax” fran­çais sont ain­si des­cen­dus pen­dant leur phase d’at­ter­ris­sage – avec trois tués par­mi les membres d’équi­pages qui par­viennent à éva­cuer leurs ap- pa­reils en feu. Un des Jun­kers 88, en vou­lant ef­fec­tuer une passe de mi­traillage sur le ter­rain d’El­ving­ton, per­cute un arbre dans la nuit et ex­plose en bor­dure du ter­rain.

Même en de­hors de cette tra­gique nuit des “In­tru­der”, le re­tour à la ver­ti­cale d’El­ving­ton ne si­gni­fie pas la fin de la mis­sion, car tout équi­page doit at­tendre l’au­to­ri­sa-

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L’équi­page du lt Pe­tus de­vant le “Ha­li­fax” III LL587 code L8A du Sqn 347. À no­ter les marques des huit mis­sions de ra­vi­taille­ment en car­bu­rant de l’ar­mée bri­tan­nique ins­tal­lée au­tour de Bruxelles en sep­tembre et oc­tobre 1944.

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À gauche Hen­ri De­lau­nay. Il ef­fec­tua 34 mis­sions au sein du Tu­ni­sie puis vo­la pour Air France jus­qu’en 1957. À droite, An­dré Pu­get, qui com­man­da le Guyenne. De­ve­nu gé­né­ral en 1956, il fut chef d’état-ma­jor de la Dé­fense na­tio­nale puis pré­si­da Sud Avia­tion de 1962 à 1967 avant d’être am­bas­sa­deur à Stock­holm.

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Le “Ha­li­fax” Le For­ban et son équi­page. De­bout en par­tant de la gauche : lt Ber­rard (na­vi­ga­teur), cne Cal­mel (pi­lote), s-lt Par­doen (na­vi­ga­teur), sgt La­detC­has­sagne (mi­trailleur ar­rière). Au pre­mier rang : sgt-c. Laps, sgt Alix (mé­ca­ni­cien), sgt Haïm Me­cha­ly (mi­trailleur dor­sal), adj. Roux (mé­ca­ni­cien).

VINCENT DHORNE

“Ha­li­fax” Mk III (de construc­tion Fai­rey) uti­li­sé au sein du Sqn 346 Guyenne entre le 6 juillet 1944 et le 11 mars 1945. Avec les équi­pages du cne Pe­tit puis du cne Co­cho, il ac­com­plit 47 mis­sions. Le dra­gon fut peint sur le nez à l’ini­tia­tive du cne Co­cho et bap­ti­sé Le Graoul­ly. On peut comp­ter huit mis­sions de ra­vi­taille­ment en car­bu­rant sur Bruxelles peintes sur le nez.

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