Les “Mi­rage” traquent les pé­tro­liers

Troi­sième par­tie : les an­nées 1987 et 1988. Après avoir per­du l’es­poir de contraindre l’Iran à ap­pli­quer la ré­so­lu­tion 598 des Na­tions unies exi­geant un ces­sez-le-feu, l’Irak se dé­clare dé­ter­mi­née à pro­vo­quer une vé­ri­table hé­ca­tombe de pé­tro­liers ira­niens

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 580/mars 2018 - Par Hugues de Guille­bon

Troi­sième par­tie. Les “Mi­rage” frappent tous azi­muts contre les Ira­niens. Il faut cou­per la route du pé­trole.

Dé­but 1987, les deux bel­li­gé­rants sont épui­sés par six an­nées d’une guerre qui n’en fi­nit pas. Pour­tant, dans le golfe, les raids contre le tra­fic ma­ri­time ne fai­blissent pas. Le 28 jan­vier, alors qu’il fait route de Kharg à Fu­jaï­rah, le pé­tro­lier grec Tac­tic est tou­ché au ni­veau de la salle des ma­chines par un AM39. Tous les lo­caux sont la proie des flammes et l’équi­page doit aban­don­ner le na­vire. Condam­né, il ter­mi­ne­ra sa car­rière à Kaoh­siung pour y être fer­raillé. Quelques heures plus tard, qua­si­ment au même en­droit, c’est la na­vette pé­tro­lière ira­nienne De­na qui est tou­chée alors que ses cuves sont pleines. Elle peut mal­gré tout re­prendre sa route. Le De­na avait été uti­li­sé comme na­vire de stoc-

kage à Sir­ri de sep­tembre 1985 à la mi-1986. Dans son nou­veau rôle à haut risque de na­vette pé­tro­lière, elle a dé­jà été at­ta­quée à plu­sieurs re­prises :

– le 30 sep­tembre 1986, alors qu’elle na­vigue à proxi­mi­té des côtes ira­niennes pour ten­ter d’échap­per au ra­dar des “Mi­rage” (dé­gâts lé­gers) ;

– le 28 oc­tobre 1986 au sud de Kharg, avec un im­pact dans la salle des ma­chines.

Elle le se­ra à nou­veau le 23 mars 1987, alors qu’elle est en at­tente près de Kharg – dé­gâts im­por­tants avec feu à bord ; ré­pa­ra­tion à Du­baï. En­fin, le 1er juillet 1987, elle est tou­chée alors qu’elle rentre juste de ré­pa­ra­tion (im­pact mis­sile à tri­bord et dé­but d’in­cen­die maî­tri­sé le len­de­main). Fin 1987, le pé­tro­lier par­ti­ra pour un gros chan­tier de ré­pa­ra­tion à Sin­ga­pour, la coque constel­lée d’im­pacts, sous le nom tem­po­raire de Ca­sa Del Grande. Le sort s’achar­ne­ra en­core sur lui plu­sieurs an­nées après : le 31 mai 2000, alors qu’il est en cours de dé­mo­li­tion à Chit­ta­gong au Ban­gla­desh, une ex­plo­sion tue 17 ou­vriers et en blesse griè­ve­ment 60 autres lors d’une opé­ra­tion de dé­ga­zage…

Le “Mi­rage” tou­ché s’écrase en mer

Les opé­ra­tions me­nées dans le golfe res­tent tou­jours des mis­sions ris­quées pour les pi­lotes. En fé­vrier 1987, Man­hal, l’un des pi­lotes du 81e Es­ca­dron est tué lors d’une mis­sion “Exo­cet”. Son “Mi­rage” F1EQ5 est tou­ché près de Kharg par un mis­sile ti­ré par un F-14 et s’écrase en mer. Man­hal n’a pas pu s’éjec­ter et les Ira­niens ne re­trou­ve­ront que ses bottes et son casque ; son corps au­rait été dé­vo­ré par les re­quins. Quant aux mor­ceaux de l’avion, ils se­ront ré­cu­pé­rés dans les eaux peu pro­fondes du golfe et ex­po­sés en Iran.

Le 5 avril 1987, c’est le pé­tro­lier chy­priote Po­li­kon de 240 000 t qui est pris pour cible. L’an­cien Beau­gen­cy de la So­cié­té ma­ri­time des pé­troles BP construit par les chan­tiers na­vals de La Cio­tat est vic­time d’un “Exo­cet” au sud de Bou­chehr. Les dé­gâts sont im­por­tants. Par­ti­cu­liè­re­ment mal­chan­ceux, le Po­li­kon avait dé­jà su­bi quatre at­taques de­puis 1985 dans le golfe :

– le 8 dé­cembre 1985, au sud de Kharg, alors qu’il se nomme

Po­lys (1) : dé­gâts lé­gers, ré­pa­ré et re­bap­ti­sé Po­li­kon ;

– le 24 et le 26 fé­vrier 1986, au sud de Kharg à nou­veau : at­taques aé­riennes qui mettent la ma­chine hors d’usage ;

– le 28 juillet 1986 à 6 h 30, au nord de La­van, par un “Exo­cet” : les dé­gâts sont lé­gers et il peut ral­lier Bah­reïn pour être re­mis en état. Le mis­sile pé­nètre à bâ­bord dans les cuves vides du pé­tro­lier, sans ex­plo­ser. Le na­vire est à nou­veau ré­pa­rable. Toute la par­tie de coque trans­per­cée est rem­pla­cée aux chan­tiers ASRY (Arab Ship Re­pair Yard) de Bah­reïn.

Alors qu’en 1985 et 1986, les at­taques de na­vires se concen­traient aux abords de Kharg ou à proxi­mi­té des côtes ira­niennes, celles me­nées en 1987 ont lieu plus au sud, ce qui tra­duit l’obli­ga­tion pour Bag­dad de des­cendre tou­jours plus bas pour trou­ver des cibles, sou­vent de nuit, ce qui né­ces­site par­fois un ra­vi­taille­ment en vol. Les deux tiers des na­vires tou­chés sont alors des pé­tro­liers de la na­vette ira­nienne.

Les pla­te­formes pé­tro­lières ira­niennes sont aus­si des cibles stra­té­giques pour les “Mi­rage”. Le 6 mai 1987, des F1 mènent un raid contre la pla­te­forme de Sas­san si­tuée au large des côtes des Émi­rats arabes unis, à 700 km de l’Irak. Les dé­gâts sont mi­neurs. Le per­son­nel de la pla­te­forme To­tal de Al­bu Koosh voi­sine est éva­cué par pré­cau­tion alors qu’il ve­nait juste d’en re­prendre l’ex­ploi­ta­tion après avoir su­bi une at­taque le 25 no­vembre 1986 par des F- 4 “Phan­tom” ira­niens – cinq morts, dont deux Fran­çais. Sas­san avait dé­jà été at­ta­quée le 18 oc­tobre 1986 par les Ira­kiens et par­tiel­le­ment tou­chée (2).

Deux mois après Sas­san, c’est la pla­te­forme voi­sine de Ros­tam qui fe­ra les frais d’une at­taque de l’avia­tion ira­kienne le 15 juillet 1987. – Ros­tam se­ra éga­le­ment dé­truite par les Amé­ri­cains le 19 oc­tobre 1987.

L’Irak reste tou­jours dans l’im­pos­si­bi­li­té d’iden­ti­fier ou de re­con­naître ses cibles avant de les at­ta­quer. Un nou­veau drame in­ter­vient le 17 mai 1987 : un “Fal­con” 50 trans­for­mé tire par er­reur dans la nuit deux “Exo­cet” sur la fré­gate amé­ri­caine Stark qui s’est aven­tu­rée im­pru­dem­ment dans une zone de guerre. Le bi­lan de cette mé­prise est très lourd : 37 morts. À la suite de cette ba­vure, le temps que les es­prits s’apaisent, Bag­dad sus­pend ses at­taques “Exo­cet” (3).

Un mois après l’at­taque du Stark, les mis­sions an­ti­na­vires re­prennent. Le 20 juin 1987 à l’aube, deux opé­ra­tions éclairs sont ef­fec­tuées à quelques mi­nutes d’in­ter­valle. L’avia­tion ira­kienne at­taque tout d’abord le quai de char­ge­ment ouest de l’île de Kharg en l’en­dom­ma­geant sé­rieu­se­ment, puis un pé­tro­lier de la na­vette sous pa­villon li­bé­rien dans la même zone. L’Iran ré­agit en ac­cu­sant le Ko­weït et l’Ara­bie Saou­dite d’avoir ai­dé l’Irak dans ces at­taques, et an­nonce des re­pré­sailles.

Les pi­lotes ira­niens plus agres­sifs

Un autre raid “par­tiel et des­truc­teur”, se­lon un com­mu­ni­qué ira­kien, est me­né contre Kharg le 7 juillet. Le même jour, le Pre­mier mi­nistre ira­nien, Mir Hos­sein Mous­sa­vi, af­firme que “la France en­vi­sage de li­vrer de nou­veaux avions “Su­per Éten­dard” à l’Irak ; l’Iran s’op­po­se­ra à cette dé­ci­sion fran­çaise et ne res­te­ra pas si­len­cieuse de­vant ce pro­jet”. Un avion qui conti­nue alors à faire par­ler de lui… Il n’y au­ra – bien sûr – au­cune autre li­vrai­son de “Su­per Éten­dard”.

“(…) je ve­nais d’être ti­ré ! Le mis­sile était en vol. Plus qu’une chose à faire : plon­ger ! ”

Suite au scan­dale de l’“Iran­gate” (4), les pi­lotes ira­niens re­de­viennent plus agres­sifs dans le ciel. JeanMi­chel Can­tin en fait l’ex­pé­rience : “J’ef­fec­tuais le vol de contrôle d’un EQ5 qui sor­tait d’un très gros chan­tier. Alors que j’étais en pleine ac­cé­lé­ra­tion à 40 000 pieds [12 190 m] et Mach 1,8, le con­trô­leur aé­rien, qui me par­lait d’ha­bi­tude en an­glais, s’est mis à me par­ler très vite en arabe. Je n’ai com­pris qu’un seul mot : “Eif ar­bah­taîache !” (F-14). Ce­la m’a suf­fi ! Le con­trô­leur était en fait en train de me don­ner un cap pour que je prenne en chasse un “Tom­cat” ira­nien qui se trou­vait en plein ter­ri­toire ira­kien. Mais mon avion était lisse et n’avait même pas un obus dans les ca­nons… Au même mo­ment, j’ai eu une alarme de ba­layage ra­dar en face de moi. J’ai com­pris que j’étais ac­cro­ché. J’ai en­ten­du en­suite dans mon casque que je ve­nais d’être ti­ré ! Le mis­sile était en vol. Plus qu’une chose à faire : plon­ger ! J’ai mis le nez très bas en cou­pant la PC. Même les meilleurs ra­dars ne peuvent pas res­ter ac­cro­chés avec un taux de dé­fi­le­ment ex­trê­me­ment im­por­tant vers le bas. J’ai fait une res­source et je suis pas­sé très bas dans le dé­sert. Quelques verres à thé ont dû ex­plo­ser dans des tentes de Bé­douins… J’ef­fec­tue­rais par la suite tous mes vols de contrôle avec des “Ma­gic” !”

Le 20 juillet 1987 aux Na­tions unies, le Conseil de sé­cu­ri­té fait vo­ter à l’una­ni­mi­té la ré­so­lu­tion 598 exi­geant un ces­sez-le-feu im­mé­diat entre les bel­li­gé­rants et ou­vrant la voie à des sanc­tions en cas de non­res­pect. Une ac­cal­mie est im­mé­dia­te­ment consta­tée sur le front ter­restre et dans les eaux du golfe. Elle se­ra de courte du­rée… Les es­car­mouches re­prennent très vite, des deux cô­tés. (1) Voir pho­to dans la pre­mière par­tie page 24, Le Fa­na de l’Avia­tion n° 578.

(2) Uti­li­sée aus­si pour le ra­vi­taille­ment des ve­dettes des pas­da­rans, les gar­diens de la ré­vo­lu­tion ira­nienne, Sas­san se­ra to­ta­le­ment dé­truite par l’US Na­vy le 18 avril 1988.

(3) L’“af­faire du Stark” est à re­trou­ver pro­chai­ne­ment dans Le Fa­na de l’Avia­tion.

(4) Four­ni­ture clan­des­tine par les ÉtatsU­nis de pièces dé­ta­chées, d’équi­pe­ment et d’ar­me­ment à l’Iran à par­tir de 1985 mal­gré l’em­bar­go.

Le 29 août, les Ira­kiens rompent of­fi­ciel­le­ment une trêve qui n’au­ra du­ré que six se­maines en at­ta­quant pé­tro­liers, pla­te­formes et ins­tal­la­tions ira­niennes dans le golfe. Par­mi les cibles de l’avia­tion : Kharg et l’îlot Far­si. Sad­dam Hus­sein dé­clare à l’oc­ca­sion : “L’Irak pour­sui­vra la des­truc­tion des moyens d’ex­por­ta­tion du pé­trole ira­nien dans le golfe jus­qu’à ce que Té­hé­ran ac­cepte de mettre fin à l’état de guerre et de ré­ta­blir la paix.” Les Ira­niens re­lancent éga­le­ment de leur cô­té les at­taques contre des na­vires. Ce re­gain de vio­lence a pour ef­fet de faire dou­bler les primes d’as­su­rance des ba­teaux na­vi­gant dans le golfe. La pé­riode qui s’en­suit se­ra la plus in­tense et la plus meur­trière de toute la guerre des pé­tro­liers entre l’Iran et l’Irak. Les at­taques contre les bâ­ti­ments de­viennent quo­ti­diennes ; elles sont me­nées à coup d’“Exo­cet”, d’AS30L et de bombes. Lors des raids du 29 août, le pé­tro­lier ira­nien Shoush de la NITC (Na­tio­nal Ira­nian Tan­ker Co.) est tou­ché près de la salle des ma­chines. Alors qu’il fait route vers Du­baï pour su­bir des ré­pa­ra­tions, il est à nou­veau at­ta­qué le 31 août. La mal­chance ne s’ar­rê­te­ra pas là : le 4 juin 1988, il su­bi­ra une troi­sième at­taque au large de Kharg…

Deux jours dans un ca­not pneu­ma­tique

Un épi­sode éton­nant de cette guerre a lieu le 31 août 1987. Ce jour-là, le porte-hé­li­co­ptères amé­ri­cain Gua­dal­ca­nal ré­cu­père en pleine mer un pi­lote ira­kien qui dé­ri­vait de­puis deux jours dans son ca­not pneu­ma­tique après s’être éjec­té de son “Mi­rage” près de l’îlot Far­si. Le pi­lote, Ka­rim Mo­ha­med, du 79e Es­ca­dron d’at­taque au sol ba­sé à Kout, est un mi­ra­cu­lé. Il souffre de lé­gères brû­lures dues au so­leil. Alors qu’il ef­fec­tuait le 29 août l’at­taque d’ob­jec­tifs ira­niens sur Far­si, son “Mi­rage” fut tou­ché par un mis­sile sol-air por­table ti­ré de­puis Far­si, pro­ba­ble­ment un SA-7. Far­si est alors uti­li­sé à la fois comme poste d’ob­ser­va­tion pour détecter les pas­sages des “Mi­rage” dans le golfe et comme base na­vale par les pas­da­rans. Cette po­si­tion est de­ve­nue une vé­ri­table épine dans le pied des Ira­kiens qui l’ont dé­jà at­ta­quée à plu­sieurs re­prises en juillet 1987.

Ka­rim Mo­ha­med n’ou­blie­ra pas cet épi­sode : “La pa­trouille qui avait pour mis­sion d’at­ta­quer Far­si était com­po­sée de quatre “Mi­rage” F1 ar­més de bombes lisses, sans “Ré­mo­ra” [brouilleur d’au­to­pro­tec­tion] ni “Sy­co­mor” [lance-leurres]. J’étais le n° 4 de la pa­trouille et je pi­lo­tais le F1EQ4 4507. Le 29 août vers 14 heures, nous sommes bien ar­ri­vés sur l’îlot Far­si, mais par le mau­vais cô­té, et le lea­der nous a don­né l’ordre de mon­ter pour voir, ce qui a eu pour consé­quence de nous dé­cou­vrir aux yeux des Ira­niens. La DCA de l’îlot est en­trée en ac­tion. J’ai en­ta­mé le pre­mier la passe de bom­bar­de­ment en grim­pant à 1 500 m, j’ai lar­gué mes bombes, mais en sor­tie à 800 m d’al­ti­tude j’ai été gê­né par le n° 2 de la pa­trouille et j’ai dû re­lâ- cher l’ac­cé­lé­ra­tion pour lui lais­ser la place. C’est alors que j’ai res­sen­ti un choc très violent. La tem­pé­ra­ture du mo­teur a grim­pé en un ins­tant à son maxi­mum ; il é était en feu. Je ve­nais d’être tou­ché par un mis­sile. Je me suis éloi­gné le plus pos­sible de Far­si et me suis éjec­té à très basse al­ti­tude, 20 m peut- être. En une frac­tion de se­conde, je me suis re­trou­vé sous l’eau. Après m’être ins­tal­lé dans le ca­not pneu­ma­tique, non sans dif­fi­cul­tés, j’ai pris en ra­mant un cap à 250° vers

l’Ara­bie Saou­dite et Bah­reïn, grâce à la bous­sole. Je me suis vite ren­du compte que le pa­que­tage de sur­vie était in­com­plet : pas de cho­co­lat ou lait con­cen­tré par exemple ; que des sa­chets d’eau pé­ri­més et trois pa­quets de bis­cuits, dont deux ont été abî­més par l’eau conte­nue dans le ca­not… Le len­de­main, j’ai aper­çu un “Mi­rage” et j’ai ti­ré des fu­sées de dé­tresse, en vain. Dé­ses­pé­ré, j’ai beau­coup prié pour être sau­vé.

Le troi­sième jour, le 31 août, dans l’après-mi­di, j’ai vu à l’ouest sur l’ho­ri­zon un na­vire avec des hé­li­co­ptères en mou­ve­ment au­tour. Mi­racle ! J’ai ti­ré les fu­sées de dé­tresse qui me res­taient et j’ai com­men­cé à uti­li­ser le grand mi­roir du pa­que­tage de sur­vie pen­dant deux heures sans ar­rê­ter. Le bâ­ti­ment de­vait être à une ving­taine de ki­lo­mètres. Et quand le na­vire s’est rap­pro­ché de moi, j’ai com­pris que c’était un porte- hé­li­co­ptères, dé­nom­mé Gua­dal­ca­nal.”

Le ca­pi­taine Frank Dir­ren, com­man­dant du Gua­dal­ca­nal, ra­conte la suite : “Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain avait re­çu une de­mande d’as­sis­tance hu­ma­ni­taire de la part de l’Irak pour le sau­ve­tage d’un pi­lote dans les eaux in­ter­na­tio­nales du golfe. L’avis a alors été com­mu­ni­qué aux forces amé­ri­caines dans la ré­gion. Alors que le Gua­dal­ca­nal était en mis­sion d’es­corte d’un convoi de pé­tro­liers ko­wei­tiens ré­im­ma­tri­cu­lés aux États-Unis (opé­ra­tion Vo­lon­té ferme), le ser­vant d’un ca­non du porte-hé­li­co­ptères a aper­çu le 31 août dans son vi­seur un éclat l lu­mi­neux à l’ho­ri­zon mal­gré la brume. Nous avons chro­no­mé­tré le temps entre les éclats lu­mi­neux pour nous as­su­rer qu’il ne s’agis­sait pas d’un phare, et nous nous sommes dé­rou­tés. Un hé­li­co­ptère de re­con­nais­sance a déc col­lé et a dé­cou­vert un homme seul dans un din­ghy qui fai­sait de grands signes. L’hé­li­co­ptère a ten­té de le ré­cu­pé­rer mais l’homme n’a pas réus­si à s’agrip­per. C’est grâce à un ca­not que nous avons pu sau-

ver un pi­lote ira­kien qui ve­nait de pas­ser 55 heures dans son din­ghy. Il était en bonne san­té et n’avait pas été bles­sé lors de l’éjec­tion de son “Mi­rage” à Far­si, si­tué à une cin­quan­taine de ki­lo­mètres. Comme il par­lait an­glais, il nous a ex­pli­qué qu’il avait ti­ré ses fu­sées de dé­tresse après avoir été sur­vo­lé par des avions, mais qu’il n’avait vu per­sonne de­puis deux jours à part une ve­dette ira­nienne qui était pas­sée à dis­tance sans le re­pé­rer et… des re­quins. Ce ca­pi­taine a été ac­cueilli à notre bord en vé­ri­table hé­ros : ova­tion de l’équi­page à son ar­ri­vée, re­mise de ca­deaux, vi­site du por­te­hé­li­co­ptères, re­pas à notre table, etc. Il faut pré­ci­ser qu’il n’avait été im­pli­qué en au­cune ma­nière dans l’at­taque du Stark le 17 mai et que nous étions après tout des avia­teurs comme lui ; il en au­rait été de même si un pi­lote ira­nien avait été re­cueilli. Nous lui avons pro­po­sé de trou­ver re­fuge aux États- Unis, mais il a re­fu­sé par amour pour son pays. Après 24 heures à bord et des soins in­ten­sifs au vi­sage et sur­tout aux mains qui avaient été brû­lées par l’eau de mer alors qu’il ra­mait, un hé­li­co­ptère l’a re­mis à l’or­ga­ni­sa­tion du Crois­sant-Rouge à Dhah­ran en Ara­bie Saou­dite, pays neutre, où un avion ira­kien l’at­ten­dait. Bah­reïn, bien que plus proche, a re­fu­sé de l’ac­cueillir par crainte de l’Iran.”

Ka­rim Mo­ha­med conclut : “À Dhah­ran, un avion JetS­tar ira­kien m’a ra­me­né à l’aé­ro­port d’Al Mu­than­na à Bag­dad, où j’ai été re­çu par le gé­né­ral Riad Al­ja­rah, comme si de rien n’était… Ori­gi­naire de Mos­soul, je suis en­suite par­ti pour la base de Qayya­rah où j’y ai re­çu un ac­cueil triom­phal de la part des autres pi­lotes, ma tri­bu !”

Ka­rim se­ra en­suite ré­com­pen­sé pour sa bra­voure par Sad­dam Hus­sein qui le sur­nom­me­ra “Ka­rim Ba­har”, “Ka­rim de la mer”. À no­ter qu’il s’était dé­jà éjec­té de son “Mi­rage” F1EQ2 4024 le 4 juillet 1986 sur la ligne de front près de Meh­ran, après avoir été tou­ché par un mis­sile “Ra­pier” lors d’un ap­pui­sol. Ar­ri­vé au sol, il vit deux sol­dats mal ra­sés cou­rir vers lui. Il les prit pour des Ira­niens bar­bus et s’en­fuit dans l’autre sens, en di­rec­tion d’un champ de mines. Les deux sol­dats ou­vrirent le feu et Ka­rim se je­ta par terre. “Le­vez les mains”. Il ré­pon­dit en arabe. Les sol­dats lui dé­cla­rèrent : “Vous êtes ira­kien ? Mon lieu­te­nant, on va vous ame­ner vers les lignes ar­rières au plus vite !” Comme il était bles­sé aux pieds, ils le prirent sur leurs épaules en cou­rant pour le sor­tir de la zone mi­née au plus vite jus­qu’au poste de com­man­de­ment du ré­gi­ment. Après un trans­port en 4 x 4 vers le PC de la di­vi­sion, un hé­li­co­ptère “Ga­zelle” l’em­me­na vers sa base de Kout. Re­mis sur pieds, il par­ti­ci­pa dès le 7 août 1986 aux cô­tés de Su­khoï 22 à une at­taque de Kharg.

Le 5 oc­tobre 1987, le ter­mi­nal de La­rak su­bit un nou­vel as­saut de l’avia­tion ira­kienne, un an après la pre­mière at­taque du 25 no­vembre 1986. Les “Mi­rage” ar­més de bombes s’en prennent à cinq pé­tro­liers au mouillage, dont le Sea­wise Giant, lé­gè­re­ment tou­ché – c’est alors le plus grand pé­tro­lier au monde : 565 000 t, 458 m de long. Il est uti­li­sé par les Ira­niens comme ré­ser­voir fixe de sto­ckage de pé­trole brut tran­spor­té par na­vettes pé­tro­lières de­puis Kharg. L’une des bombes at­teint aus­si le Shi­ning Star de 256 000 t qui est la proie des flammes. 15 re­mor­queurs sont ap­pe­lés pour com­battre l’in­cen­die. Le na­vire avait dé­jà été tou­ché en no­vembre 1986 lors du pré­cé­dent raid sur La­rak (lire deuxième par­tie). Trois autres pé­tro­liers sont lé­gè­re­ment en­dom­ma­gés lors de l’at­taque : le World Ad­mi­ral, le Le­ga­cy et le Bra­zil Star.

En vi­rage à 4,5 g et 1 000 km/h, il dé­place à toute vi­tesse la ligne de vi­sée sur le bon ob­jec­tif.

MARC ROSTAING VIA MI­CHEL LIÉBERT

À par­tir de 1987, les “Mi­rage” F1EQ4 entrent en scène dans le golfe en frap­pant les po­si­tions des Ira­niens, ins­tal­la­tions pé­tro­lières, ter­mi­naux, etc. Ils par­ti­cipent au cô­té des EQ5 aux raids spec­ta­cu­laires à longue dis­tance sur les ter­mi­naux flot­tants (ici le 4526 à So­len­za­ra le 29 mars 1984).

DR

Séance de ra­vi­taille­ment entre deux “Mi­rage” F1. La maî­trise du ra­vi­taille­ment en vol à basse al­ti­tude a consti­tué un atout consi­dé­rable pour les Ira­kiens dans le golfe.

KAVEH KAZEMI/GET­TY IMAGES

Man­hal à Qayya­rah en juin 1985. Il fut tué au com­bat en fé­vrier 1987 près de Kharg.

Les restes du “Mi­rage” F1EQ5 de Man­hal ex­po­sés à Ker­man­shah en Iran, le 26 fé­vrier 1987. Au pre­mier plan, le casque et les bottes du pi­lote.

FRAN­ÇOIS GUÉNET/DI­VER­GENCE

VIN CENT DHO RNE

DR/COL­LEC­TION FARZIN NADIMI VIA TOM COO­PER

Pé­tro­liers au ter­mi­nal flot­tant de La­rak en 1987. La ci­terne flot­tante World Pe­tro­bras (au centre) est à couple avec deux pé­tro­liers.

Le “Mi­rage” F1EQ4 4508 qui par­ti­ci­pa à l’at­taque du 22 dé­cembre 1987 sur La­rak. Avec cette confi­gu­ra­tion à trois bi­dons plus l’ar­me­ment, la masse maxi­male au dé­col­lage était dé­pas­sée. Les ap­pa­reils par­taient donc les bi­dons non rem­plis et com­plé­taient leurs pleins lors du pre­mier ra­vi­taille­ment.

DAS­SAULT/COL­LEC­TION AI­MÉ MA­RION

Ma­moud, le com­man­dant du 81e Es­ca­dron en 1987.

“Mi­rage” dans les cordes ! Le 4569 à Dhah­ran après son at­ter­ris­sage d’ur­gence en avril 1988. À no­ter la po­si­tion in­ha­bi­tuelle (plus haute) du dra­peau de dé­rive.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.