Vingt ans de “Bron­co” et 1 100 heures de vols

30 ans du musée eu­ro­péen de l’Avia­tion de chasse De­puis 1997, le musée eu­ro­péen de l’Avia­tion de chasse fait vo­ler l’OV-10B “Bron­co” F-AZKM.

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 582/mai 2018 - Par Xa­vier Méal

20 ans qu’un “Bron­co” part de Mon­té­li­mar pour faire le bon­heur des pe­tits et des grands en mee­tings.

Mais pour­quoi diable avoir fait venir un “Bron­co” au musée ? “Ce­la n’a pas été un choix !” ré­pondent Philippe Cha­bert, alias “Fi­fi”, et Jean-Marc Bus­sy, alias “Bus”, qui ont vé­cu l’ar­ri­vée de l’avion. Tout part en fait d’une sorte de mal­en­ten­du… qui trouve son ori­gine dans une de­mande du pré­sident fon­da­teur de l’époque, Bernard Cay­rier, au­près du dé­pu­té­maire d’alors, Thier­ry Cor­nillet. Ha­bile né­go­cia­teur, Bernard Cay­rier in­voque la di­men­sion eu­ro­péenne du musée pour sug­gé­rer que le bourg­mestre de Ra­vens­burg, ville ju­me­lée à Mon­té­li­mar, cède un avion – on est alors en plein chan­tier de construc­tion de l’Eu­rope. Fi­fi se sou­vient qu’il avait été sug­gé­ré un MiG-21. Et un beau jour, par té­lex, les Mon­ti­liens ap­prennent qu’ils vont non seule­ment re­ce­voir un MiG, mais aus­si un North Ame­ri­can Ro­ck­well OV-10 “Bron­co” ! La sur­prise est to­tale. “Un “Bron­co”, on ne s’y at­ten­dait pas, mais, di­sons que c’était la ce­rise sur le gâ­teau”, com­mente Fi­fi. Bus se sou­vient : “Lors­qu’on l’a vu ar­ri­ver, on s’est dit : mais, c’est un avion ou un trac­teur en­jam­beur ? Il ar­ri­vait de la base aé­rienne de Man­ching.” Le pi­lote al­le­mand pose l’avion, re­met les pa­piers… et se fait re­con­duire sans plus perdre de temps à l’aé­ro­port le plus proche… “avec dans ses ba­gages du nou­gat, du vin ro­sé, du sau­cis­son, des truffes…” Bien en­ten­du.

Le “Bron­co” en ques­tion est le n° 338-9, ma­tri­cule du Bureau of Ae­ro­nau­tics de l’US Na­vy 158300. Il est un des six qui furent li­vrés en Al­le­magne à la Ma­te­rial­pruf­stelle der Bun­des­wehr für Luft­fahrt­ge­rat (centre d’ex­pé­ri­men­ta­tion des ma­té­riels vo­lants de l’ar­mée de Terre al­le­mande). Cette ver­sion dé­ri­vée de l’OV-10A n’était pas ar­mée, mais équi­pée d’un treuil de re­mor­quage de cible mon­té sous le fu­se­lage. Une bulle en plexi­glas rem­pla­çait la co­quille ar­rière du fu­se­lage, par la­quelle, sur un siège ins­tal­lé tout à l’ar­rière de la soute et dos à la marche, l’opé­ra­teur de cible pou­vait voir, au bout du long câble ma­noeu­vré à l’aide du treuil, la cible striée rouge et blanche uti­li­sée pour l’en­traî­ne­ment au tir sol-air. Ces six avions, ain­si que 12 OV-10B(Z) li­vrés à la Luft­waffe, furent ins­crits sur le re­gistre B d’im­ma­tri­cu­la­tions al­le­mand, de D-9545 à D-9562, avant de re­ce­voir les codes mi­li­taires de 99 + 16 à 99 + 32. Tous ces “Bron­co” furent alors af­fec­tés au champ de tir de Lü­beck où ils ser­virent de re­mor­queurs de cibles. Les “Bron­co” al­le­mands furent re­ti­rés du service en 1990.

Pen­dant cinq ans, le musée en­tre­tint l’avion, pro­té­gé sous une bâche… Un jour le pi­lote d’es­sai Jean-Claude Bor­de­nave, qui re­mon­tait la val­lée du Rhône pour une mis­sion, re­pé­ra le “Bron­co” alors qu’il pas­sait à la ver­ti­cale du ter­rain. “C’était fin 1995 ou tout dé­but 1996. En tant qu’an­cien du Béarn sur “No­rat­las”, j’ai tou­jours eu un faible pour les bi­poutres…”, ra­conte ce der­nier. De retour au Centre d’es­sais en vol à Istres, il ap­pe­la le musée, à la fois in­cré­dule et très en­thou­sias­mé…

puis, pro­fi­tant d’une mis­sion en PC 7 peu après, fit es­cale à Mon­té­li­mar, et ren­con­tra la fine équipe du musée ; quelques jours plus tard, il re­vint, cette fois ac­com­pa­gné des deux mé­ca­ni­ciens du CEV spé­cia­listes du Ca­sa 212 – qui est pro­pul­sé par les mêmes tur­bines Gar­rett TPE-331 que le “Bron­co” – pour aus­cul­ter l’avion. “Ils l’ob­servent de fond en comble et c’est là qu’ils nous disent : “Nous, on est fous de cet avion. On n’au­rait ja­mais cru qu’il y ait une ma­chine pa­reille en France.” C’est le seul ! Et ils ont pro­cé­dé à l’ex­per­tise. Ils ont vu que rien ne clo­chait.”

Convoyage vers Istres train sor­ti

Pen­dant des mois, les mé­ca­ni­ciens du CEV Ch­ris­tian Char­tier et Ch­ris­tian Pel­le­gri­no consacrent qua­si­ment un sa­me­di sur deux à vé­ri­fier et re­mettre en état si be­soin les élé­ments es­sen­tiels du “Bron­co” en vue de le faire vo­ler. “Ils ont com­men­cé à mettre les mo­teurs en route. Ils ont fait des ac­cé­lé­ra­tions-ar­rêts, après ils ont chan­gé deux ou trois filtres parce que l’avion n’avait pas tour­né pen­dant cinq ans… Et puis le jour J, ils ont descendu en vol l’avion à Istres pour lui faire une grande vi­site.” Plus pré­ci­sé­ment, Jean-Claude Bor­de­nave fait deux tours de piste train sor­ti à Mon­té­li­mar le mar­di 4 fé­vrier 1997, pour prendre l’avion en main, puis re­vient se po­ser sur place. Les deux Ch­ris­tian l’ins­pectent et le dé­clarent “bon de convoyage”. Ch­ris­tian Pel­le­gri­no prend place dans le siège ar­rière et Jean-Claude Bor­de­nave convoie l’avion train sor­ti jus­qu’à Istres, sous lais­sez-pas­ser mais dé­jà avec l’im­ma­tri­cu­la­tion F-AZKM. L’ar­ri­vée du bi­poutre sur la base pro­ven­çale dé­clenche un énorme élan de sym­pa­thie mê­lé de cu­rio­si­té de tous les per­son­nels. Le com­man­dant de la base d’es­sais, fa­na par­mi les fa­nas, met gra­cieu­se­ment à dis­po­si­tion le han­gar HM25. Tous les soirs, après leur jour­née de tra­vail, des mé­ca­ni­ciens du CEV viennent bé­né­vo­le­ment réa­li­ser les tra­vaux de grande vi­site du “Bron­co” ; de trois ou quatre au dé­but, ils sont vite une dou­zaine et Jean-Claude Bor­de­nave doit ca­na­li­ser leur en­thou­siasme dé­bor­dant. Le 21 fé­vrier sui­vant, il ef­fec­tue deux vols tech­niques, à l’is­sue des­quels des tra­vaux s’im­posent sur les tur­bines et le cir­cuit hy­drau­lique. Un nou­veau vol tech­nique est ef­fec­tué le 12 mars, et cette fois l’avion est bon de vol. Le len­de­main, il ra­mène par la voie des airs le “Bron­co” jus­qu’à Mon­té­li­mar, le car­net de vol af­fi­chant à l’ar­ri­vée les cinq heures d’es­sais ré­gle­men­taires pour ob­te­nir dé­fi­ni­ti­ve­ment son cer­ti­fi­cat de na­vi­ga­bi­li­té. Mais avant d’oc­troyer dé­fi­ni­ti­ve­ment le CNRAC (Cer­ti­fi­cat de na­vi­ga­bi­li­té res­treint d’aé­ro­nef de col­lec­tion), la Di­rec­tion générale de l’avia­tion ci­vile (DGAC) de­mande à Jean-Claude Bor­de­nave de pas­ser of­fi­ciel­le­ment la qua­li­fi­ca­tion de type. Pro­blème : au­cun pi­lote en France n’a la­dite qua­li­fi­ca­tion, ni même d’ex­pé­rience sur “Bron­co”. La DGAC sug­gère au pi­lote d’es­sai de créer le pro­gramme d’en­traî­ne­ment pour cette qua­li­fi­ca-

tion… et de se l’ap­pli­quer à lui-même. Qu’à ce­la ne tienne, aus­si­tôt dit, aus­si­tôt fait. Et les vols d’en­traî­ne­ments et de qua­li­fi­ca­tion des autres pi­lotes peuvent com­men­cer. Ob­jec­tif : pré­sen­ter le “Bron­co” au mee­ting de La Fer­té-Alais, où le bi­poutre se pose le ven­dre­di qui pré­cède la fête, avec Jean-Claude Bor­de­nave et Bernard Cay­rier à son bord. Le sa­me­di 17 mai, la dé­cep­tion est grande : le “Bron­co” re­fuse obs­ti­né­ment de dé­mar­rer. Un mé­ca­ni­cien néer­lan­dais se ren­seigne au­près de ses con­tacts et iden­ti­fie la cause de la panne comme étant un re­lais de l’uni­té de dé­mar­rage. Une équipe de l’as­so­cia­tion saute dans une voi­ture et file vers Mon­té­li­mar, dans l’es­poir de ra­me­ner la pièce re­quise le len­de­main ma­tin. Pen­dant ce temps, à La Fer­té-Alais, un petit ma­lin sug­gère qu’on pour­rait sans doute trou­ver le pré­cieux re­lais sur place… dans le Nord 262 qui jouxte le han­gar du ly­cée pro­fes­sion­nel Alexandre Denis. Bin­go ! Pres­te­ment dé­mon­té, le re­lais est aus­si­tôt re­mon­té sur le “Bron­co” qui fait en­tendre ses tur­bines Gar­rett. Et le bi­poutre est la ve­dette du spec­tacle du di­manche 18 mai.

Lâ­cher sous orage

Pour faire vo­ler cet avion, Bernard Cay­rier compte alors sur le sou­tien d’Alain “Bi­lou” Bes, an­cien pi­lote de chasse et ins­truc­teur à l’aé­ro­club de Pier­re­latte, qu’il a fait en­trer à l’as­so­cia­tion l’an­née pré­cé­dente comme deuxième pi­lote du Das­sault “Fla­mant”. Bi­lou dé­croche sa qua­lif’ “Bron­co” le 5 juillet. “Dé­but sep­tembre 1997, nous de­vions le pré­sen­ter au mee­ting d’Ajac­cio : ni Jean-Claude ni Bernard n’étaient dis­po­nibles pour cette date, alors ils m’ont dit : “Tiens, at­trape le bou­quin, ap­prends, fais-toi des am­phi-ca­bines, re­garde les mises en route. On va te lâ­cher “Bron­co”. À l’époque, il faut sa­voir que le pi­lote qui vous lâ­chait n’était pas dans l’avion parce que c’était un mo­no- com­mande. Les deux sont res­tés à boire une bière au bar, pen­dant que moi je fai­sais mon vol sous un orage ter­rible, vers Dieu­le­fit. Il a fal­lu que je re­vienne car je n’avais plus de car­bu­rant. Je me suis po­sé sans voir pra­ti­que­ment la piste. Je suis pas­sé entre les ba­lises, j’ai ré­duit, j’ai tou­ché, je suis ren­tré au par­king et puis voi­là… ça a été mon lâ­cher “Bron­co”.”

En 2013, la dé­ci­sion est prise de lui don­ner de nou­velles cou­leurs. Une pein­ture fraîche, et à l’iden­tique, lui avait été ap­pli­quée en 2008, mais dé­sor­mais deux “Bron­co” en li­vrée al­le­mande volent en Eu­rope, et un

troi­sième est en pré­pa­ra­tion avec en­core la li­vrée al­le­mande… Les cinq pi­lotes font cha­cun une pro­po­si­tion et votent. La li­vrée “ga­gnante” est celle de l’OV-10A BuNo 155454 du Ma­rine Ob­ser­va­tion Squa­dron 2 (VMO-2) du Ma­rine Air­craft Group 39 (MAG-39) du 3rd Ma­rine Air­craft Wing (MAW-3), de l’Uni­ted States Ma­rine Corps (USMC), lors­qu’il prit part à l’opé­ra­tion De­sert Storm en 1991. Pen­dant ce conflit, le 155454 por­tait le code UU07, mais de retour aux États-Unis, il de­vint UU26 – 26 étant le nu­mé­ro du dé­par­te­ment de la Drôme, c’est ce code qui est adop­té ! Pour l’anec­dote, le “Bron­co” BuNo 155454 vole tou­jours au­jourd’hui avec l’im­ma­tri­cu­la­tion N400DF et s’ap­prête à en­ta­mer une nou­velle sai­son de guerre… contre le feu. Pour ce qui concerne la nou­velle li­vrée du F-AZMK, dé­voi­lée lors du mee­ting de La Fer­té-Alais 2013, elle rem­por­ta tout de suite les suf­frages du pu­blic. Ne res­tait plus qu’à don­ner gref­fer les at­tri­buts guer­riers du 155454 lors de De­sert Storm.

La longue quête des pon­tons

cher­chions des pon­tons d’ar­me­ment de­puis une di­zaine d’an­nées, ra­conte Alain Bes. On en avait trou­vés aux États-Unis, mais très, trop chers… puis il y a quelques an­nées, un Amé­ri­cain nous a contac­tés pour ré­cu­pé­rer les ailes de F- 8 “Cru­sa­der” que nous avions en sur­plus. Il nous a de­man­dés contre quoi il pour­rait nous les échan­ger… “Des pon­tons de “Bron­co” !” Il a cher­ché pen­dant un an, sans suc­cès, puis a fi­ni par en dé­go­ter en mau­vais état, qu’il nous a pro­po­sés ; nous avons in­sis­té pour qu’il en trouve en meilleur état, et il a fi­na­le­ment mis la main sur un en­semble très cor­rect qu’il nous a fait par­ve­nir. ”

bande des mé­ca­nos du musée eu­ro­péen de l’Avia­tion de chasse s’en em­pare, les res­taure, les peint et les ins­talle. Le F-AZKM est pré­sen­té avec ses pon­tons au mee­ting de La Fer­té-Alais en 2016. Il faut en­core les équi­per avec l’ar­me­ment ad hoc… mais en ver­sion fac­tice bien sûr. La do­cu­men­ta­tion tech­nique de la bombe Mk 82 (dite d’em­ploi général), des pa­niers de ro­quettes LAU-59/A pour sept ro­quettes de 70 mm (2.75 pouces) et des quatre mi­trailleuses M60C (ca­libre 7,62 mm) est dé­ni­chée sur In­ter­net, et four­nit toutes les cotes né­ces­saires. Les bombes sont fa­bri­quées à par­tir d’une ar­ma­ture mé­tal­lique, ren­for­cée avec de la mousse et re­cou­verte de fibre de verre. Les pa­niers lance-ro­quettes sont créés à par­tir d’un tron­çon de tube PVC. Les tubes et cache-flammes des mi­trailleuses sont em­prun­tés à des re­pro­duc­tions de M60 uti­li­sées pour l’Air­soft, cette ac­ti­vi­té spor­tive dans la­quelle les par­ti­ci­pants uti­lisent des ré­pliques d’armes à feu pro­pul­sant de pe­tites billes en plas­tique. Et c’est un F-AZKM “lour­de­ment” ar­mé qui en­tame la sai­son des mee­tings 2017.

De­puis ses pre­miers vols pro­ven­çaux, le F-AZKM du musée eu­ro­péen de l’Avia­tion de chasse a ac­cu­mu­lé un peu plus de 1 100 heures de vol. Il s’est pro­duit dans toute la France, dans les spec­tacles aé­riens et sa­lons les plus pres­ti­gieux, mais aus­si par­tout en Eu­rope, de la Po­logne à l’Ita­lie, en pas­sant par Jer­sey ou en­core la Ré­pu­blique tchèque… et jus­qu’en Afrique, où il a par­ti­ci­pé au pre­mier salon aé­ro­nau­tique de Mar­ra­kech ! Et dire que tout ce­la a dé­bu­té par un qua­si-mal­en­ten­du…

XA­VIER MÉAL

L’orage vient de pas­ser sur Mon­té­li­mar et la cen­trale nu­cléaire voi­sine de CruasMeysse…

XA­VIER MÉAL

Si le F-AZKM a re­çu ré­cem­ment une nou­velle li­vrée, son poste de pi­lo­tage est en re­vanche “dans son jus”.

JEAN-PIERRE FERRARA

4 fé­vrier 1997. Jean-Claude Bor­de­nave convoie en vol, train sor­ti, le “Bron­co” de Mon­té­li­mar jus­qu’à Istres, avec le mé­ca­ni­cien Ch­ris­tian Pel­le­gri­no en place ar­rière.

L‘OV-10 “Bron­co” F-AZKM du MEAC dans les en­vi­rons de Mon­té­li­mar en sep­tembre der­nier, à l’oc­ca­sion de la fête des 30 ans de la créa­tion du musée mon­ti­lien.

XA­VIER MÉAL

XA­VIER MÉAL

Le tra­vail de re­pro­duc­tion des ar­me­ments du “Bron­co” réa­li­sés par les mé­ca­ni­ciens du MEAC a de quoi trom­per les plus aver­tis…

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