La dé­fense aé­rienne de Pa­ris

1914 : la peur de bom­bar­de­ments al­le­mands sur la ca­pi­tale gran­dit. Il est dé­ci­dé de créer une force mi­li­taire spéciale de dé­fense. Mais les Zep­pe­lin se font rares…

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 582/mai 2018 - Par Da­vid Méchin

Que se pas­sa- t- il dans le ciel de Pa­ris entre 1914 et 1918 ?

Al’aube du XXe siècle, le dé­ve­lop­pe­ment de l’aé­ro­sta­tion et la nais­sance de l’avia­tion amènent très vite à an­ti­ci­per la ques­tion du bom­bar­de­ment des ag­glo­mé­ra­tions par des ap­pa­reils en­ne­mis, et tout par­ti­cu­liè­re­ment par les di­ri­geables qui, à l’époque, semblent être les seuls à dis­po­ser du po­ten­tiel tech­nique pour trans­por­ter une charge mi­li­taire im­por­tante. L’au­teur de science-fic­tion Georges Her­bert Wells, avec son ro­man The War in the air pa­ru en 1908 et tra­duit en 1910 dans la re­vue Mer­cure de France, ébranle les es­prits en dé­cri­vant le bom­bar­de­ment des villes an­glaises par des flottes de di­ri­geables al­le­mands…

La ques­tion touche vi­si­ble­ment les res­pon­sables mi­li­taires fran­çais à tel point qu’en 1913 le général Fé­lix Bernard, di­rec­teur de l’Aé­ro­nau­tique mi­li­taire, de­mande aux construc­teurs la réa­li­sa­tion d’un ap­pa­reil blin­dé ar­mé d’une mi­trailleuse ca­pable de ti­rer la­té­ra­le­ment, afin d’af­fron­ter les di­ri­geables. Ce pro­gramme se concré­ti­se­ra par la li­vrai­son de lourds ap­pa­reils de 160 ch bien dif­fi­ciles à ma­nier, le Nieu­port “Des­troyer” pro­duit à quelques exem­plaires, et l’unique pro­to­type

d’un Blé­riot ren­du cé­lèbre par le sur­nom “La vache” que lui don­ne­ra son pi­lote Jules Vé­drine.

Ce­pen­dant, si les ap­pa­reils spé­cia­li­sés existent, force est de consta­ter qu’au­cune force mi­li­taire or­ga­ni­sée et en­traî­née dans cette tâche n’est opé­ra­tion­nelle au mo­ment de la dé­cla­ra­tion de guerre, le 3 août 1914. Ce sont des pa­trouilles im­pro­vi­sées qui sont ef­fec­tuées de jour et de nuit par des pi­lotes et ap­pa­reils alors en dis­po­ni­bi­li­té sur les ter­rains mi­li­taires de la ré­gion pa­ri­sienne tels que Buc, Villa­cou­blay ou Saint-Cyr-l’École, près du châ­teau de Ver­sailles. Ar­mand Pin­sard, cé­lèbre as de guerre et à l’époque jeune ma­ré­chal des lo­gis, té­moigne ain­si avoir réa­li­sé une pa­trouille im­pro­vi­sée du­rant la nuit du 4 au 5 août à bord de son Mo­rane “Pa­ra­sol”, ar­mé de son seul cou­rage et de quatre gre­nades, n’ayant pas trop de dif­fi­cul­té pour se re­pé­rer car la ville lu­mière brille de tous ses feux !

Un Taube sur Pa­ris

Au­cun Zep­pe­lin ne s’aven­tu­re­ra sur la ca­pi­tale au dé­but de la guerre : sou­cieux de l’ef­fet dé­fa­vo­rable que pro­vo­que­raient de telles at­taques sur les opi­nions pu­bliques des pays neutres, et en par­ti­cu­lier aux ÉtatsU­nis, le Kai­ser in­ter­dit l’uti­li­sa­tion de ses di­ri­geables contre les villes en­ne­mies et fait en­ga­ger sa flotte en sou­tien à ses troupes sur le champ de ba­taille, avec des ré­sul­tats dé­sas­treux car quatre des cinq di­ri­geables en­ga­gés à l’ouest se­ront dé­truits au com­bat dans les trois pre­miers mois du conflit.

C’est en re­vanche du cô­té des avions que va venir la me­nace sur Pa­ris. Dans le cadre du plan Schlief­fen, les troupes allemandes en­va­hissent la Belgique et dans un gi­gan­tesque mou­ve­ment tour­nant pro­jettent d’en­cer­cler l’ar­mée fran­çaise dans une vaste nasse, en la lais­sant ten­ter une at­taque en Lor­raine. À l’ouest du dis­po­si­tif, la 5e Ar­mée fran­çaise du gén. Lan­re­zac re­cule pied à pied face aux 1re et 2e ar­mées allemandes. Le gou­ver­ne­ment fran­çais prend peur et or­donne au Grand Quar­tier général la créa­tion d’une 6e Ar­mée pour dé­fendre la ca­pi­tale, di­ri­gée par le gén. Mau­nou­ry, et pla­cée sous les ordres du nou­veau gou­ver­neur mi­li­taire de Pa­ris, le gén. Gal­lié­ni. La 6e Ar­mée va se voir consti­tuer une avia­tion faite d’uni­tés aguer­ries de l’aé­ro­nau­tique mi­li­taire, com­po­sées des REP 15 et MF 16 qui vont uti­li­ser des ter­rains au nord de Pa­ris et être di­ri­gées par un vé­té­ran de l’avia­tion mi­li­taire, le ca­pi­taine Georges Bel­len­ger.

C’est dans les jours dra­ma­tiques où la ca­pi­tale est me­na­cée que va se créer l’avia­tion propre au Camp re­tran­ché de Pa­ris (CRP). Le 30 août 1914, le gén. Bernard, va confier à un de ses ad­joints, le com­man­dant d’ar­tille­rie Charles Eu­gène Cha­ret, la mis­sion de consti­tuer une avia­tion pour le CRP à par­tir des ré­serves gé­né­rales sur les ter­rains de la ré­gion pa­ri­sienne, qui sont sur le point de se re­plier vers Tours. Trou­vant nombre d’ap­pa­reils et de pi­lotes sans af­fec­ta­tion, dont des mo­bi­li­sés avec un bre­vet de pi­lote ci­vil mais sans bre­vet mi­li­taire, il s’em­ploie im­mé­dia­te­ment à créer des em­bryons d’es­ca­drilles en ras­sem­blant les ap­pa­reils du même type, qui uti­lisent les ter­rains de Saint-Cyr-l’École ou Buc, au sud de Pa­ris. Dans les faits, il n’au­ra sous ses ordres qu’une flotte d’ap­pa­reils hé­té­ro­clites, car les es­ca­drilles qu’il dé­cla­re­ra avoir consti­tuées vont être très vite en­voyées aux ar­mées sur le front.

Cha­ret est im­mé­dia­te­ment mis sous pres­sion, car le jour même de sa no­mi­na­tion, à 11 heures, un mo­no­plan Taube du FeldF­lie­ger Ab­tei­lung 11, pi­lo­té par le leut­nant Fer­di­nand

Vous de­mande d’af­fec­ter d’ur­gence des avia­teurs et ap­pa­reils mi­li­taires (…)

von Hid­des­sen, largue des tracts sur Pa­ris in­vi­tant la po­pu­la­tion à se rendre, ac­com­pa­gnés de quelques gre­nades, puis re­vient se po­ser sur son ter­rain près de Saint-Quen­tin, dis­tant d’environ 130 km. Aus­si­tôt la nou­velle connue, Cha­ret fait dé­col­ler trois ap­pa­reils ar­més d’une mi­trailleuse (ser­gent Louis Bre­guet sur un ap­pa­reil de sa concep­tion, cne Hen­ri Ré­my sur Voi­sin, sol­dat Noël sur Hen­ri Far­man), moins pour chas­ser le Taube dé­jà re­tour­né sur son ter­rain que pour mon­trer les co­cardes à la po­pu­la­tion pa­ri­sienne… Les gre­nades n’ont fait que deux bles­sés lé­gers et quelques dé­gâts ma­té­riels, qui at­tirent les cu­rieux et font l’ob­jet d’un en­tre­fi let dans la presse du len­de­main. Mais les in­cur­sions d’ap­pa­reils al­le­mands so­li­taires se pour­suivent le len­de­main et les jours sui­vants, tou­jours en je­tant quelques gre­nades dans les rues. Si la presse pa­ri­sienne se gausse de la vi­site quo­ti­dienne du Taube qui de­vient le spec­tacle des Pa­ri­siens, les dé­gâts ne se li­mitent plus à des toi­tures trouées et vi­trines bri­sées comme aux pre­miers jours. Trois per­sonnes sont bles­sées le 1er sep­tembre et quelques tués se­ront dé­plo­rés dans les raids sui­vants, s’éta­lant de sep­tembre jus­qu’au 12 oc­tobre. L’ef­fet re­cher­ché de ces raids est avant tout psy­cho­lo­gique pour faire pa­ni­quer la po­pu­la­tion, et, si l’on en croit l’oeuvre de Mar­cel Proust, cer­tains ha­bi­tants prennent peur au point de quit­ter la ca­pi­tale.

Gal­lié­ni se doit de ré­agir et fait sa­voir par voie de presse dès le 1er sep­tembre qu’“il a été or­ga­ni­sé une es­ca­drille d’aé­ro­planes blin­dés et mu­nis de mi­trailleuses pour faire la chasse aux avions al­le­mands qui sur­volent Pa­ris”. Im­pro­vi­sant un ré­seau de guet re­lié par té­lé­phone au ter­rain de Saint-Cyr-l’École, les pa­trouilles or­ga­ni­sées par Cha­ret, à une époque où la chasse n’est qu’ex­pé­ri­men­tale, ne ren­contrent au­cun suc­cès bien qu’il af­firme dans ses mé­moires, ré­di­gées en 1940, que le 2 sep­tembre 1914, le Hen­ri Far­man n° 116 ar­mé d’une mi­trailleuse, pi­lo­té par le sol­dat Pierre Ver­rier (un pi­lote ci­vil tout juste bre­ve­té) et avec pour mi­trailleur le caporal Noël, réus­sit à in­ter­cep­ter un Taube qu’il do­mine de 100 m d’al-

DR

Vue d’un Far­man F 40 du CRP sur­vo­lant la ville de Pa­ris en 1917. Le grand boulevard à gauche sur la pho­to est le boulevard Vol­taire. Sous la queue de l’avion, l’an­cienne pri­son de la Ro­quette, re­con­nais­sable à sa forme hexa­go­nale.

LÉON GIMPEL

Bal­lon cap­tif dans un bois du parc de Saint-Cloud le 23 mars 1918.

COLL. C. CONY GALLICA

Le pro­to­type du Bre­guet AG 4, pi­lo­té par Louis Bre­guet lui­même, mo­bi­li­sé comme ser­gent, et qui ef­fec­tue plu­sieurs vols pour l’avia­tion du CRP en août et sep­tembre 1914.

Pre­mier ap­pa­reil de chasse à peu près per­for­mant uti­li­sé par le CRP, le Nieu­port 10 bi­place, ici dé­co­ré d’un che­vron rouge et bleu, les cou­leurs de la ville de Pa­ris.

BDIC

Mau­rice Far­man MF XI uti­li­sé de nuit par le CRP, à par­tir du ter­rain du Bour­get.

Le Hen­ri Far­man HF 20 n° 116 de l’avia­tion du CRP uti­li­sé le 2 sep­tembre 1914 pour la chasse au Taube sur la ca­pi­tale par le sol­dat Pierre Ver­rier (pi­lote) et caporal Noël (mi­trailleur).

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