La ré­vo­lu­tion du sys­tème d’arme sur le “Mi­rage” 2000

Le Fana de l'Aviation - - Janvier 1979 À Février 1981 : Plus Haut, Plus Vite -

Si­mon Croce- Spi­nel­li pré­sente la ré­vo­lu­tion que fut le sys­tème d’armes du “Mi­rage” 2000 : “Dans ma for­ma­tion d’in­gé­nieur de l’Air (le Corps fu­sion­ne­ra dans le Corps de l’ar­me­ment) à Sup’Aé­ro, je suis l’op­tion ra­dar/électronique qui me pa­raît une op­tion d’ave­nir (mal­gré ma fas­ci­na­tion pour les pro­fils d’aile…). Je com­mence à la DGA [ Di­rec­tion générale de

l’ar­me­ment] où je m’oc­cupe de contrats d’études et de dé­ve­lop­pe­ment de ra­dios de bord puis de ra­dars aé­ro­por­tés. Ce sont les dé­buts de la “tran­sis­to­ri­sa­tion” (on ne parle pas en­core de cir­cuits in­té­grés, on sort de l’électronique à tubes) et des dé­buts de trai­te­ment nu­mé­rique du si­gnal. En 1973, je re­joins la di­vi­sion sys­tèmes d’armes de Das­sault Avia­tion et vais tra­vailler sur­tout sur les “Mi­rage” 2000. Les équi­pe­ments de mis­sion (ra­dar, contre-me­sures, mis­siles…) sont ma­jo­ri­tai­re­ment dé­ve­lop­pés sous contrats di­rects (ma­té­riels “B”) de la DGA vers les équi­pe­men­tiers et les mis­si­liers. Mais Das­sault avion­neur re­çoit un contrat d’“architecte sys­tème” en plus bien sûr de la charge d’ins­tal­ler à bord ces ma­té­riels. Je suis res­pon­sable de l’équipe “plu­riin­dus­trielle” ras­sem­blant des re­pré­sen­tants de ces co­opé­rants (Électronique Serge Das­sault, Thom­son-CSF, Sa­gem, Ma­tra…) avec la mis­sion de les faire “coucher en­semble” et de créer un sys­tème vé­ri­ta­ble­ment in­té­gré, c’est-à-dire “qui fasse beau­coup plus, beau­coup mieux, que la simple jux­ta­po­si­tion de ses com­po­sants”. Nous pro­fi­tions d’une énorme avan­cée tech­no­lo­gique qui était dans l’air. À l’époque nous n’étions pas for­cé­ment conscients qu’il s’agis­sait d’une vé­ri­table ré­vo­lu­tion et qu’il fal­lait à peu près tout dé­fri­cher dans l’em­ploi de ces nou­velles tech­no­lo­gies, à com­men­cer par le nu­mé­rique et les logiciels. Mais nous avons réus­si. Une me­sure de cette ré­vo­lu­tion : à mon ar­ri­vée en 1973 les ef­fec­tifs de la di­vi­sion sys­tème étaient de 35 environ ; ils sont pas­sés à 250 en 1985 ! Le sys­tème du “Mi­rage” 2000 pré­sente une com­plexi­té et un vo­lume de logiciels “temps réel” (le pi­lote et les conduites de tir ne peuvent at­tendre que les cal­culs soient ter­mi­nés !), sans équi­va­lents à l’époque. Pour la pre­mière fois dans l’ar­mée de l’Air une cen­trale iner­tielle est le cap­teur au­to­nome de base pour le pi­lo­tage (as­siettes, vec­teur vi­tesse iner­tielle…) et pour la na­vi­ga­tion de pré­ci­sion. Une vi­sua­li­sa­tion tête haute est pi­lo­tée par un gé­né­ra­teur de sym­boles nu­mé­rique et dis­pose d’un écran, per­met­tant beau­coup plus de ré­ti­cules que les vi­seurs élec­tro­mé­ca­niques des gé­né­ra­tions pré­cé­dentes. Les com­mandes du sys­tème sont éga­le­ment gé­rées par lo­gi­ciel. Toutes les com­mandes temps réel sont re­grou­pées sur la ma­nette des gaz et le manche. Par exemple la ma­nette com­porte une com­mande sur­pas­sant toutes les sé­lec­tions faites pré­cé­dem­ment pour uti­li­ser les modes com­bat d’au­to­dé­fense (“Ma­gic” ou ca­non) en cas d’ur­gence ; elle com­porte éga­le­ment un joys­tick ra­dar (dé­si­gna­tion de cible) rem­pla­çant le manche ra­dar si­tué sur les avions pré­cé­dents der­rière la ma­nette des gaz. Nous avons re­cen­sé tous les états pos­sibles du sys­tème, toutes les com­mandes pour les mettre en oeuvre et pas­ser de l’un à l’autre et tous les ré­ti­cules à pré­sen­ter dans chaque état (c’est l’amorce d’une part im­por­tante du ma­nuel pi­lote). On peut alors re­prendre le slo­gan ci­té dans le n° 581 du Fa­na de l’Avia­tion pour les com­mandes de vol, “le pi­lote peut dé­sor­mais se con­sa­crer à sa mis­sion”, ap­pli­cable aus­si au sys­tème d’armes. En ef­fet la ges­tion des com­mandes mul­ti­plexées et des vi­sua­li­sa­tions met à dis­po­si­tion du pi­lote les seuls élé­ments cor­res­pon­dant aux fonc­tions de la phase de vol en cours, par exemple te­nant compte des seuls ar­me­ments char­gés sous l’avion, des seules op­tions éven­tuel­le­ment sé­lec­tion­nées et des seuls ré­ti­cules né­ces­saires pour la conduite

de la mis­sion. La co­lonne ver­té­brale du sys­tème com­porte un cal­cu­la­teur prin­ci­pal puis­sant Électronique Serge Das­sault et un bus nu­mé­rique, au­quel les équi­pe­ments de mis­sion sont re­liés, le tout dou­blé pour qu’une simple panne ne bloque pas toutes les fonc­tions. On ré­par­tit les al­go­rithmes entre les équi­pe­ments du sys­tème et on or­ga­nise les échanges bus avec des règles de bon sens. Le cal­cu­la­teur prin­ci­pal as­sure no­tam­ment les conduites de tir (do­maines de tir, ba­lis­tiques…) et, es­sen­tiel pour l’équi­page, la ges­tion in­tel­li­gente des com­mandes et des vi­sua­li­sa­tions dé­jà évo­quée. Le ra­dar des pre­miers “Mi­rage” 2000 C (dé­fense aé­rienne) est le RDM [ ra­dar Dop­pler mul­ti­fonc­tions]. Par ailleurs on peut si­gna­ler que le “Mi­rage” 2000 est le pre­mier chas­seur do­té d’un en­semble de contre-me­sures com­plet : dé­tec­teur de me­naces, brouilleur d’au­to­pro­tec­tion, lance leurres.

Es­sais au sol et en vol

On a dé­jà par­lé ( Le Fa­na de l’Avia­tion n° 580) d’une ins­tal­la­tion d’es­sais avec té­lé­me­sure et en­re­gis­tre­ments ; elle a ac­cès au sys­tème d’armes et peut être pro­gram­mée en fonc­tion du vol dé­dié au sys­tème. Un banc au sol per­met de connec­ter tous les com­po­sants du sys­tème d’arme comme dans l’avion. On peut tes­ter toutes les fonc­tions des équi­pe­ments réels. Pour ceux qui ne peuvent pas bou­ger comme en vol (cen­trale iner­tielle, ra­dar,…), on peut les rem­pla­cer par des en­re­gis­tre­ments en vol de leurs in­ter­faces. C’est ce que nous avons ap­pe­lé un banc “sti­mu­lable”. Ce­la per­met d’éco­no­mi­ser des vols : ne vo­ler qu’après un temps de mise au point suf­fi­sant au sol, ne re­vo­ler qu’après cor­rec­tion des dé­fauts consta­tés en vol, avec sti­mu­la­tion par des en­re­gis­tre­ments faits pen­dant le vol où le dé­faut a été consta­té. Bien sûr les co­opé­rants sont au­tour du banc pour consta­ter les dé­fauts trou­vés et in­cor­po­rer dans leurs équi­pe­ments et leurs logiciels les cor­rec­tions né­ces­saires. Un autre moyen très utile pour un tel avion équi­pé de plu­sieurs émet­teurs, ré­cep­teurs et an­tennes ra­dio­élec­triques est la chambre sourde dont Das­sault s’est équi­pé à Istres.”

À pro­pos du dé­ve­lop­pe­ment du sys­tème d’armes “Mi­rage” 2000 Bernard Du­breuil pré­cise :

“Les équi­pe­men­tiers co­opé­rants sous contrat di­rect de la DGA uti­lisent l’ex­per­tise du CEV pour la mise au point, en vol, de leurs équi­pe­ments. Dans ce but le CEV dis­pose d’un si­mu­la­teur de mis­sion sur la base d’Istres et d’avions bancs d’es­sais sur la base de Bré­ti­gny : – “Mys­tère” 20 n° 131 : in­té­gra­tion ini­tiale du SNA [ sys­tème de na­vi­ga­tion et d’ar­me­ment] ; – “Mys­tère” 20 n° 79 : es­sais du ra­dar RDI [ ra­dar Dop­pler à im­pul­sions] ; – “Vau­tour” n° 337 : es­sais du ra­dar RDM ; – “Mys­tère” 20 n° 124 : es­sais du dé­tec­teur d’alerte “Ser­val”, etc. Das­sault Avia­tion, maître d’oeuvre, réa­lise l’in­té­gra­tion du sys­tème d’armes et d’ar­me­ment sur les “Mi­rage” 2000 et, dans ce but, uti­lise des bancs sti­mu­lables au sol et un ou­til très ef­fi­cace : la chambre ané­choïde, dite chambre sourde. La chambre ané­choïde est un bâ­ti­ment si­tué à Istres au nord de la piste 34 dont les murs, le pla­fond et le sol sont re­vê­tus d’élé­ments ab­sor­bants les ondes élec­tro­ma­gné­tiques. Ses di­men­sions per­mettent d’y sus­pendre un avion en­tier. La qua­li­té des re­vê­te­ments an­nule toutes les ré­flexions pa­ra­sites et, au point de vue élec­tro­ma­gné­tique, l’avion se com­porte comme s’il était en vol. Tous les équi­pe­ments, sauf le mo­teur, peuvent être mis en service à dis­tance ; ce­ci per­met d’étu­dier, en toute dis­cré­tion, la com­pa­ti­bi­li­té élec­tro­ma­gné­tique de l’en­semble. Cet ou­til, construit sur fonds propres Das­sault Avia­tion, s’est ré­vé­lé très ef­fi­cace pour l’étude de la com­pa­ti­bi­li­té avec l’en­semble du sys­tème de contre-me­sures. Le ra­dar RDM, élé­ment cen­tral du sys­tème d’armes, s’est fait at­tendre … On l’at­ten­dait pour le pre­mier vol du 03 puis du 04. Ce n’est qu’en no­vembre 1980 que Thom­son nous li­vra le RDM 03 pour avion­nage sur le 2000 03… La té­lé­me­sure pro­fite du bus nu­mé­rique et nous en­voie pour la pre­mière fois en salle d’écoute l’image de l’écran ra­dar et celle du HUD ( Head Up Dis­play, af­fi­chage tête haute) ! De quoi en­tre­te­nir la pas­sion des équipes d’es­sais…

DAS­SAULT

La chambre sourde d’Istres avec le “Mi­rage” 2000 04 lors d’es­sais.

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