“Cor­sair” contre ka­mi­kazes

Deuxième par­tie. La fl otte amé­ri­caine est dé­sor­mais confron­tée aux mis­siles pi­lo­tés. Alerte gé­né­rale !

Le Fana de l'Aviation - - Sommaire N° 584/juillet 2018 - NA­VAL HIS­TO­RY AND HE­RI­TAGE COM­MAND Par Xa­vier Méal

Les Com­bat Air Pa­trol lan­cées de­puis l’In­tre­pid pro­té­geaient es­sen­tiel­le­ment les na­vires du pi­quet ra­dar et, pour les pi­lotes des “Cor­sair”, il était évident que les ka­mi­kazes étaient pour la plu­part des avia­teurs peu, si­non pas en­traî­nés. Leurs tac­tiques éva­sives étaient ru­di­men­taires et n’ex­cé­daient guère les très ba­siques dé­ra­pages et vi­rages abrupts, gé­né­ra­le­ment en s’écar­tant les uns des autres, ce qui les ren­dait fa­ciles à at­ta­quer pour un pi­lote de chasse avide de vic­toires. “Ma cible a vi­ré à gauche en ca­brant, rap­por­ta le lt R. E. Goet­ter de la VF-10. Je l’ai sui­vie et j’ai ou­vert le feu ; son avion a com­men­cé à brû­ler après une ra­fale de 5 se­condes.” L’ai­lier de Goet­ter, l’en­si­gn T. J. Bou­cher, vé­cut une ex­pé­rience si­mi­laire : “J’ai rat­tra­pé le [Ka­wa­sa­ki Ki- 61 “Hien”] “To­ny” fa­ci­le­ment en lé­gère mon­tée. Il n’a pas es­sayé de se dé­ga­ger en vi­rant ou d’uti­li­ser la moindre ma­noeuvre éva­sive. Une ra­fale d’en­vi­ron 2 se­condes l’a fait ex­plo­ser.”

Un grand jour pour les pi­lotes de l’In­tre­pid

Le 12 avril, 12 “Cor­sair” de la VF-10 in­ter­ce­ptèrent une flotte de 66 avions ja­po­nais. Cha­cun des pi­lotes amé­ri­cains abat­tit au moins un avion en­ne­mi. À la fin du com­bat tour­noyant, les “Cor­sair” avaient abat­tu 22 avions en­ne­mis, par­mi les­quels 13 bom­bar­diers en pi­qué ka­mi­kazes “Val”. Quatre des pi­lotes étaient des Ma­rines as­si­gnés de­puis des es­ca­drons ba­sés sur le Wasp pour ren­for­cer les ef­fec­tifs de la VF-10. Le 1st lt W. A. Ni­cker­son des Ma­rines avait dé­jà mis en flammes trois avions ja­po­nais quand le mi­trailleur de queue d’un bom­bar­dier “Ju­dy” lo­gea une ra­fale de 7,7 mm dans son cir­cuit d’huile. Pra­ti­que­ment aveugle avec l’huile sur le pare-brise, Ni­cker­son réus­sit à faire amer­rir son “Cor­sair” près d’un des­troyer, et fut ré­cu­pé­ré. Son col­lègue des Ma­rines, le 1st lt F. M. Jack­son, avait dé­jà abat­tu un “Ze­ro” et était à la pour­suite d’un autre avec seule­ment une de ses six mi­trailleuses en­core ca­pable de ti­rer. Et c’est alors qu’il aper­çut du coin de l’oeil un qua­tuor de “Wild­cat” sur le point de faire une passe de tir sur “son” “Ze­ro”… sur une tra­jec­toire de col­li­sion avec son “Cor­sair”. Trop tard. L’avion de Jack­son tou­cha un des “Wild­cat” et il en per­dit le contrôle – il dut sau­ter. Quelques mi­nutes plus tard, il se re­trou­va à bord du même des­troyer qui avait ré­cu­pé­ré son col­lègue Ni­cker­son.

Ce fut néan­moins un grand jour en termes de score pour les pi­lotes de l’In­tre­pid. Mais ils al­laient faire en­core mieux quelques jours plus tard.

La pre­mière ac­tion pour les pi­lotes ba­sés à Ka­de­na eut lieu le 12 avril. Un ren­fort de chas­seurs était ar­ri­vé de Gua­dal­ca­nal, d’Es­pi­ru­tu San­to dans l’ar­chi­pel du Va­nua­tu et de l’île Ma­nus en Pa­poua­sie-Nou­velle- Gui­née sur des porte-avions d’es­corte du­rant la pre­mière se­maine d’avril pour prê­ter main-forte aux troupes dé­bar­quées ; 82 “Cor­sair” des MAG-31 et MAG-33 de l’US Ma­rine Corps avaient éta­bli leur base sur l’aé­ro­drome cap­tu­ré de Yon­tan, avec sept chas­seurs de nuit. Des pi­lotes de la VMF-312 in­ter­ce­ptèrent 20 “Ze­ro” et quatre bom­bar­diers en pi­qué Na­ka­ji­ma B6N “Jill”. La pa­trouille, me­née par le capt. Dan H. John­son, abat­tit huit “Ze­ro” et en en­dom­ma­gea six de plus. La for­ma­tion en­ne­mie fit de­mi-tour avant d’avoir pu at­teindre son ob­jec­tif. Mais à Ka­de­na comme à Yon­tan, bien des pro­blèmes lo­gis­tiques res­taient à ré­gler. La boue qui re­cou­vrait les pistes som­maires était un vé­ri­table dan­ger, tant au dé­col­lage qu’à l’at­ter­ris­sage, et l’Ar­my Corps of En­gi­neers met­tait bien du temps à ache­ver des pistes pour les chas­seurs. Ce qui fit dire à quelques ma­rins que ce­la dé­mon­trait la su­pé­rio­ri­té des Sea­bees (1), mais en réa­li­té le pro­blème était ad­mi­nis­tra­tif. L’Ar­my Corps of En­gi­neers avait en ef­fet re­çu l’ordre de construire en pre­mier lieu des pistes pour les bom­bar­diers. L’am. Spruance se ren­dit à terre et re­mis ra­pi­de­ment de l’ordre dans les prio­ri­tés des uns et des autres.

At­ta­qués par un avion sans mo­teur, sans hé­lice

Ce même 12 avril, le com­man­dant du des­troyer Stan­ly rap­por­ta un fait étrange, après avoir por­té as­sis­tance au Cas­sin Young sur la sta­tion ra­dar n° 1 (R.P. 1, voir carte dans l’épi­sode pré­cé­dent) puis re­pous­sé l’at­taque d’un “Val” :

“À 14 h 49, plon­geant d’une mê­lée sur notre tri­bord, un avion non iden­ti­fié a échap­pé à notre CAP [ Com­bat Air Pa­trol] et a été pris sous le feu par une de nos bat­te­ries de 5 [pouces, 12,7 cm] et nos armes au­to­ma­tiques alors qu’il ap­pro­chait sur une tra­jec­toire de col­li­sion. L’avion, bien

(1) Sea­bees (abeilles de mer), sur­nom don­né aux uni­tés de gé­nie mi­li­taire de l’US Na­vy, les Construc­tion Bat­ta­lions, CB en abré­gé (se pro­nonce “SiBi”). que tou­ché par les tirs de nos armes au­to­ma­tiques, s’est écra­sé dans notre proue tri­bord, cadre 23, en­vi­ron 5 pieds [1,5 m] au- des­sus de la ligne de flot­tai­son, des mor­ceaux tra­ver­sant le na­vire puis le cô­té bâ­bord. Une grosse ex­plo­sion à bâ­bord de notre proue a sem­blé in­di­quer qu’une bombe a ex­plo­sé après qu’il a tra­ver­sé le na­vire. L’avion me­su­rait en­vi­ron 20 pieds [6 m] de long, avait une en­ver­gure de 15 pieds [4,57 m] et au­cun mo­teur ou hé­lice n’a été ob­ser­vé. Les restes du pi­lote ont été re­trou­vés dans le A-302-L avec l’épave. Notre vi­tesse était alors de 30 noeuds [55,5 km/h].

À 14 h 58, alors que nous ma­noeu­vrions de fa­çon brusque, un autre com­bat tour­noyant se dé­rou­lait en al­ti­tude au- des­sus de notre tri­bord et deux Japs ont été des­cen­dus par notre CAP. Sou­dain, un avion est ap­pa­ru de nulle part sur notre tri­bord. Il s’est rap­pro­ché si ra­pi­de­ment que seules nos armes au­to­ma­tiques ont ti­ré des­sus. Plu­sieurs im­pacts ont été ob­ser­vés et un pe­tit bout d’aile a été dé­truit quand il est pas­sé au- des­sus de notre che­mi­née n° 2, dé­chi­rant au pas­sage nos dra­peaux. Quand nous l’avons pris sous notre feu à bâ­bord, il a ten­té de vi­rer mais a per­cu­té l’eau à 2 000 ou 3 000 m au large, a re­bon­di une fois, a de nou­veau per­cu­té l’eau et s’est dés­in­té­gré. C’était un autre avion sans mo­teur, sans hé­lice, sem­blable à ce­lui qui s’était écra­sé dans le vais­seau. La vi­tesse des deux avions a été es­ti­mée

à plus de 500 noeuds [926 km/h] et seul un “sif­fle­ment” a été en­ten­du.

En nous di­ri­geant, en accord avec les ordres ver­baux re­çus du ComDesDiv[ Com­man­der, Des­troyer Di­vi­sion] 4, vers la zone de trans­port, Oki­na­wa Ji­ma, un autre com­bat tour­noyant a été ob­ser­vé à 15 h 30, mê­lant notre CAP de 14 F4U et en­vi­ron cinq “Ze­ro”. Nous avons ou­vert le feu avec nos armes au­to­ma­tiques à 15 h 48 quand un “Ze­ro” a été ob­ser­vé quit­tant le com­bat tour­noyant sur notre bâ­bord pour plon­ger sur nous. Lorsque nous avons com­men­cé à ti­rer, un “Cor­sair” qui pour­sui­vait le “Ze­ro” a in­ter­rom­pu son at­taque. Le “Ze­ro” tou­ché par nos tirs de 40 mm a lar­gué sa bombe qui a ex­plo­sé à en­vi­ron 15 m de notre avant bâ­bord, au ni­veau du cadre 26. L’avion s’est écra­sé dans l’eau à peu près à la même dis­tance de notre proue tri­bord.

Du­rant ces di­verses at­taques, les CAP, di­ri­gées par nos contrô­leurs de chasse, ont mis au ta­pis sept avions en­ne­mis.”

Le “Oh­ka”, bombe vo­lante fu­sée

Le Stan­ly avait été at­ta­qué par une arme nou­velle, des bombes vo­lantes fu­sées ; d’un poids to­tal d’en­vi­ron en­vi­ron 2 140 kg, elles em­por­taient dans leur nez 1 200 kg d’am­mo­nal, un ex­plo­sif conçu pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale. Le pre­mier vol pi­lo­té d’un Yo­ko­su­ka MXY7 “Oh­ka” avait eu lieu le 31 oc­tobre 1944 au Ja­pon, puis le pre­mier es­ca­dron de “Oh­ka” avait été ac­ti­vé le 20 jan­vier 1945 sur l’aé­ro­drome de Ka­noya. Les pre­mières pho­tos d’un “Okha”, au sol, avaient été rap­por­tées par un B-29 qui avait sur­vo­lé Ka­noya le 8 mars 1945, avant que l’es­ca­dron de “Oh­ka” fût dé­pla­cé vers l’aé­ro­drome d’Usa. La pre­mière at­taque avec des “Oh­ka” avait été lan­cée le 21 mars 1945 contre le Task Group 58.1 qui fai­sait route vers Oki­na­wa, mais les avions por­teurs et leur es­corte avaient été in­ter­cep­tés par plus de 150 chas­seurs “Hell­cat” et “Cor­sair”, no­tam­ment des VF-17 sur “Hell­cat” et VBF-17 sur “Cor­sair”. Les “Bet­ty” por­teurs avaient été abat­tus en quelques

mi­nutes – les Ja­po­nais per­dant un to­tal de 137 bom­bar­diers dans cette mis­sion – et au­cun “Oh­ka” n’avait pu être lan­cé. Et de fait les pi­lotes amé­ri­cains n’avaient donc pu en voir.

La se­conde at­taque avec des “Oh­ka” avait eu lieu le 1er avril, jour du dé­bar­que­ment amé­ri­cain sur Oki­na­wa, aux toutes pre­mières heures du jour, mais là en­core, au­cun “Oh­ka” n’avait pu être lan­cé, les bom­bar­diers por­teurs su­bis­sant des sorts di­vers : abat­tu par un chas­seur de nuit, écra­sé contre une mon­tagne, per­du en mer… Ce même 1er avril, des Ma­rines avaient cap­tu­ré 15 “Oh­ka” sur les aé­ro­dromes de Ka­de­na et Yon­tan ; ils les avaient sur­nom­més “Ba­ka”, tra­duc­tion ja­po­naise du mot an­glais fool (im­bé­cile), le 1er avril étant dans la culture an­glo-saxonne le jour des april’s fool (pois­sons d’avril). La troi­sième at­taque avait eu lieu le 12 avril, et un “Oh­ka” avait frap­pé le Man­nert L. Abele qui avait en­suite cou­lé. Un ser­vant de dé­fense an­ti­aé­rienne du Jef­fers avait pour sa part réus­si ce jour-là à abattre un “Oh­ka” alors qu’il ne se trou­vait plus qu’à à peine 50 m du na­vire, mais son ex­plo­sion avait en­dom­ma­gé le des­troyer dra­gueur de mines. Le Stan­ly avait eu de la chance donc, la charge d’am­mo­nal de ce­lui qui l’avait frap­pé n’ayant ex­plo­sé qu’après avoir tra­ver­sé la coque de part en part.

Du­rant l’at­taque de masse du 12-13 avril, opé­ra­tion Ki­ku­sui 2, 14 na­vires amé­ri­cains furent en­dom­ma­gés par une force es­ti­mée à 185 avions. Bien qu’ils aient in­ter­cep­té nombre de com­mu­ni­ca­tions ja­po­naises leur in­di­quant le contraire, les of­fi­ciers de ren­sei­gne­ment de l’US Na­vy pen­saient à ce mo­ment-là que le Ja­pon n’avait plus de res­sources suf­fi­santes en avions. Ils furent du­re­ment dé­trom­pés à peine deux jours plus tard. Les 15 et 16 avril, 165 avions ka­mi­kazes furent lan­cés contre Oki­na­wa dans le cadre de l’opé­ra­tion Ki­ku­sui 3. Le 16 avril, une ba­taille aé­rienne gi­gan­tesque se dé­rou­la au large d’Oki­na­wa, contre des di­zaines d’avions ka­mi­kazes par­mi les­quels des bombes vo­lantes pi­lo­tées “Okha”. Les Com­bat Air Pa­trol dé­pê­chées de­puis les porte-avions dé­trui­sirent 29 avions en­ne­mis sans perdre un des leurs.

Une mê­lée de “Val” et de “Nate” ob­so­lètes

Le meilleur score du jour re­vint à la VF-10 Grim Rea­pers de l’In­tre­pid qui al­lait dé­truire 20 ka­mi­kazes au-des­sus du nord d’Oki­na­wa. Pour les pi­lotes de l’In­tre­pid, qui s’étaient dé­jà illus­trés le 12 avril, le 16 avril fut même leur plus grand jour, la VF-10 pre­nant part à une de ces ba­tailles de­meu­rées un clas­sique dans l’his­toire du “Cor­sair”. Et les af­faires com­men­cèrent dès l’aube, quand trois pa­trouilles de quatre avions furent ca­ta­pul­tées aux pe­tites heures du ma­tin pour des CAP au pro­fit de la R.P. 1, chaque pa­trouille cou­vrant une zone dif­fé­rente. Le lieu­te­nant des Ma­rines G. A. Krum, qui avait abat­tu deux “Ze­ro” lors des com­bats ef­fré­nés du 12 avril, me­nait une pa­trouille en cou­ver­ture haute pen­dant que le pa­tron de tout le dis­po­si­tif, le lt cdr W. E. Clarke, or­bi­tait au-des­sus du na­vire du pi­quet ra­dar. La pa­trouille du lt Phil Kirk­wood fut en­voyée plus au nord. Après 30 mi­nutes à or­bi­ter, Clarke re­çut par ra­dio l’ordre de se di­ri­ger vers le nord-ouest en mon­tant au­tant que le pou­vaient les “Cor­sair”, qui furent ra­pi­de­ment at­ta­qués par des “Ze­ro” et des “To­ny” ayant l’avan­tage de l’al­ti­tude. Mais cet avan­tage ne leur suf­fit pas, et cinq “Ze­ro” et deux “To­ny” furent en­voyés au ta­pis ; quatre vic­toires furent cré­di­tées au seul lt C. D. Far­mer.

Alors que les ai­liers de Clarke se ren­daient vers le point de ren­dez-vous pour re­for­mer la pa­trouille, les pi­lotes en­ten­dirent un des­troyer lan­cer un ap­pel à l’aide. Se pré­ci­pi­tant vers sa po­si­tion, Clarke trou­va d’autres avions de la VF-10 avec des F6F “Hell­cat” et des FM-2 “Wild­cat”, ain­si que des “Cor­sair” des Ma­rines. Les “Cor­sair” de l’In­tre­pid se je­tèrent alors dans une mê­lée à basse al­ti­tude de “Val” et de chas­seurs ob­so­lètes “Nate”, met­tant en feu un de ces der­niers – et pro­ba­ble­ment un autre. Puis Clarke et son ai­lier pi­quèrent sur un “Bet­ty” pour­sui­vi à très basse al­ti­tude par des “Hell­cat”. Leurs balles firent mouche et ils le virent amer­rir en ca­tas­trophe, puis trois Ja­po­nais en émer­ger.

“Es­sayer de tom­ber sur les Japs avant qu’ils n’at­taquent le des­troyer en groupe ”

La pa­trouille me­née par le lt Phil Kirk­wood avait, elle, tou­ché le jackpot quand elle avait été di­ri­gée vers un groupe de ka­mi­kazes qui ap­pro­chait de­puis le nord. Kirk­wood di­vi­sa ses troupes en deux : il res­ta sous les nuages avec l’ens. Ho­race W. Heath, tan­dis que les en­si­gns Nor­wald Quiel et Al­fred Lerch pas­sèrent au-des­sus. Lerch si­gna­la un “Val” à 7 000 pieds (2 130 m) au-des­sus des “Cor­sair” ; à l’is­sue du court com­bat qui s’en­sui­vit, trois “Val” et deux “Nate” furent abat­tus.

Kirk­wood et Quiel re­tour­naient vers leur zone de pa­trouille as­si­gnée quand ils en­ten­dirent un ap­pel de dé­tresse à la ra­dio, en­voyé par un des na­vires du pi­quet ra­dar. Étant les plus proche du na­vire, ils tom­bèrent sur les at­ta­quants ja­po­nais en quelques se­condes, et à pic pour ain­si dire, car le des­troyer avait dé­jà été tou­ché une fois et 20 ka­mi­kazes sup­plé­men­taires ap­pro­chaient de­puis le nord – au­cun autre avion ne se trou­vait dans les pa­rages. Pen­dant l’heure qui sui­vit, l’ac­tion des deux pi­lotes fut “d’es­sayer de tom­ber sur les Japs avant qu’ils at­taquent le des­troyer en groupe”, comme on peut le lire dans le jour­nal de marche de l’uni­té.

Phil Kirk­wood était un vé­té­ran de la VF-10 avec la­quelle il avait dé­jà fait un tour d’opé­ra­tions. En 1944, il avait abat­tu quatre Ja­po­nais aux com­mandes d’un F6F em­bar­qué sur l’En­ter­prise, puis en avait ajou­té deux autres alors qu’il était em­bar­qué sur l’In­tre­pid. Pen­dant cette mis­sion de quatre heures ce 16 avril, Kirk­wood ajou­ta au to­tal quatre “Nate” et deux “Val” à son ta­bleau de chasse. Quiel s’ad­ju­gea quatre “Nate”. Ce bref com­bat fit de Kirk­wood un double as, et éga­le­ment l’as de l’In­tre­pid et l’un des plus grands as de la Deuxième Guerre mon­diale.

Pen­dant ce temps, Heath et Lerch étaient re­ve­nus sur leur zone de pa­trouille as­si­gnée. S’ils n’avaient pas l’ex­pé­rience de Kirk­wood en ma­tière de com­bat aé­rien, ils eurent à ce mo­ment-là… de la chance. À

7 000 pieds, ils tom­bèrent sur une for­ma­tion de quelque 30 “Nate”. Ils se pré­ci­pi­tèrent des­sus et tra­quèrent les lents chas­seurs à train fixe jus­qu’à ce qu’ils fi­nissent dans la mer. Les pi­lotes ja­po­nais s’égayèrent dans toutes les di­rec­tions, dans la confu­sion la plus to­tale, per­met­tant aux deux “Cor­sair” d’abattre cinq d’entre eux. Heath et Lerch en pour­sui­virent en­suite trois autres à tra­vers la pé­nin­sule nord d’Oki­na­wa, et un seul par­vint à s’échap­per. Lors de ce mas­sacre aé­rien, Al­fred Lerch abat­tit sept avions – six “Nate” et un “Val”. En une seule sor­tie, le “jeu­not” Al­fred Lerch abat­tit ain­si sept avions ja­po­nais, ce qui en fit non seule­ment un des rares “as en un jour”, mais aus­si le dé­ten­teur d’un re­cord par­ta­gé par seule­ment quatre autres pi­lotes dans l’his­toire de la force aé­rienne amé­ri­caine. Ho­race Heath confir­ma avoir abat­tu deux “Nate” et un “Val”. Le to­tal des trois pa­trouilles qui avaient pris l’air ce ma­tin-là fut de 29 avions ja­po­nais abat­tus avec cer­ti­tude plus quelques pro­bables. Pour seule­ment deux “Cor­sair” lé­gè­re­ment en­dom­ma­gés par des dé­bris. Et ce n’était que le dé­but…

Quatre “Ze­ro” au ta­pis en 15 mi­nutes

Plus tard dans la ma­ti­née, un Com­bat Air Pa­trol me­née par le lt G. T. Weems tom­ba sur des “Ze­ro” au-des­sus d’un des na­vires du pi­quet ra­dar et en 15 mi­nutes de com­bat en en­voya quatre au ta­pis. Le com­man­dant de l’Air Group, Hy­land, em­me­na un groupe de 12 “Cor­sair” sur la base d’uni­tés ka­mi­kazes de Ko­ku­bu, à l’ex­tré­mi­té nord de la baie de Ka­go­shi­ma, tout au sud de l’île de Kyu­shu, ar­més de bombes de 250 kg et de ro­quettes. Aper­ce­vant des “Ze­ro” au-des­sus de lui, Hy­land or­don­na de mon­ter pour les en­ga­ger. De nou­veau, les avions en­ne­mis se trou­vèrent être des ka­mi­kazes, plus pré­oc­cu­pés d’at­teindre leur cible que d’af­fron­ter un ad­ver­saire. En l’es­pace de quelques mi­nutes, les “Cor­sair” en abat­tirent cinq et dis­per­sèrent les autres. Mais quand la pa­trouille me­née par Hy­land se re­for­ma plus tard sur le point de ren­dez-vous après avoir bom­bar­dé Ko­ku­bu, l’ens. E. M. Bai­ley man­quait à l’ap­pel. Il avait été vu pour la der­nière fois en train de pi­quer

sur un des han­gars de Ko­ku­bu et fut pré­su­mé abat­tu.

Au cours d’une mis­sion d’at­taque dif­fé­rente, une pa­trouille de “Cor­sair” de la VBF-10 en Com­bat Air Pa­trol en­ga­gea un groupe de chas­seurs ja­po­nais en ap­proche sur les na­vires du pi­quet ra­dar. Trois of­fi­ciers par­mi les plus jeunes, les ens. R. V. La­nier, L. L. McDo­nald et R. V. Sweet, en abat­tirent quatre. À mi­di ce 16 avril, les pi­lotes de chasse de l’In­tre­pid avaient dé­jà abat­tu un to­tal de 42 avions en­ne­mis. Mais la jour­née n’était pas ter­mi­née…

À 13 h 30, l’In­tre­pid lan­ça une dou­zaine de “Cor­sair” pour des CAP et se re­trou­va pres­qu’aus­si­tôt at­ta­qué par un im­por­tant groupe de ka­mi­kazes. Dans le jour­nal de bord du porte-avions, on peut lire : “Le pre­mier avion ap­pro­cha l’In­tre­pid de face et il fut abat­tu juste à tri­bord de la proue. Il fut iden­ti­fié comme un “To­ny”. Quelques se­condes plus tard, un se­cond avion at­ta­qua, ap­pro­chant de face. C’était un “Ze­ro” et il fut abat­tu par les tirs de la to­ta­li­té du Task Group, juste de­vant la hanche bâ­bord. Le troi­sième avion at­ta­qua de l’ar­rière, chan­gea sa tra­jec­toire, et plon­gea sur le [cui­ras­sé] Mis­sou­ri. Il fut abat­tu avant d’avoir pu me­ner à bien son at­taque. À 13 h 36, deux avions at­ta­quèrent l’In­tre­pid de­puis l’ar­rière ; le pre­mier fut abat­tu et s’écra­sa par bâ­bord. Le se­cond avion fut tou­ché mais pour­sui­vit sa course et s’écra­sa sur le pont d’en­vol. Le mo­teur et une par­tie de l’avion trans­per­cèrent le pont d’en­vol et s’écra­sèrent dans le han­gar juste des­sous, y com­pris la bombe de 250 kg qu’il por­tait. La bombe a dé­for­mé le pont blin­dé du han­gar sur une pro­fon­deur de 10 cm, puis a ap­pa­rem­ment ex­plo­sé 1 m au-des­sus du pont, en avant de son point de pre­mier contact. Cette ex­plo­sion a per­cé le blin­dage en y fai­sant un trou de 1,5 m x 1,5 m. Le trou dans le pont d’en­vol me­su­rait, lui, 3,65 x 4,25 m. L’im­pact de l’avion et l’ex­plo­sion de la bombe pro­vo­quèrent un gros in­cen­die dans le han­gar, au mi­lieu des ap­pa­reils qui y étaient en­tre­po­sés. Le feu fut éteint une heure plus tard. Ce­pen­dant, 40 avions dans le han­gar avaient été dé­truits par l’ex­plo­sion, le feu et l’eau sa­lée pro­je­tée par le sys­tème au­to­ma­tique d’ex­tinc­tion d’in­cen­die. L’as­cen­seur n° 3 fut en­dom­ma­gé au-de­là du ré­pa­rable.”

Dix hommes furent tués et près de 100 bles­sés. Une fois l’in­cen­die maî­tri­sé, le trou dans le pont d’en­vol fut cou­vert avec des plaques mé­tal­liques et le porte-avions put re­cueillir les avions qui s’en étaient en­vo­lés juste avant l’at­taque ka­mi­kaze, avant de prendre le cap vers Ala­me­da, en Ca­li­for­nie, pour y être ré­pa­ré. En 34 jours d’opé­ra­tions, la VF-10 avait abat­tu 85 avions (dont huit par ses “Hell­cat” chas­seurs de nuit) ; sept pi­lotes et 14 “Cor­sair” avaient été per­dus.

Le Laf­fey tou­ché par cinq ka­mi­kazes

Les avions des Ma­rines ba­sés à terre eurent aus­si beau­coup à faire ce 16 avril. Les “Cor­sair” des VMF-311, 312, 323 et 441 af­fron­tèrent tous des ka­mi­kazes et des bom­bar­diers clas­siques au-des­sus des na­vires de la cein­ture du pi­quet ra­dar. 36 avions ja­po­nais furent abat­tus, dont 17 furent por­tés au cré­dit de la VMF- 441 du ma­jor Bob White, ba­sée à Yon­tan. Ré­pon­dant à l’ap­pel de dé­tresse du des­troyer Laf­fey, trois pa­trouilles de “Cor­sair” af­fron­tèrent 25 “Bet­ty”, “Val” et “Ze­ro”. Le Laf­fey avait alors dé­jà été tou­ché plus ou moins gra­ve­ment par cinq ka­mi­kazes… Alors qu’il était en po­si­tion sur la R.P. 1 cou­verte par des pa­trouilles de la VF-10, le Laf­fey avait su­bi sa pre­mière at­taque à 8 h 30, puis qua­si­ment toutes les cinq mi­nutes, des vagues de ka­mi­kazes s’étaient suc­cé­dé. Le jour­nal de bord du Laf­fey re­late : “Du­rant cette pé­riode [08 h 27 à 09 h 47], le na­vire su­bit d’in­ces­santes at­taques, très concen­trées, avec des avions en­ne­mis si nom­breux et si bien dis­per­sés que les in­ter­cep­tions or­ga­ni­sées par les CAP de­vinrent im­pos-

sibles après quelques ten­ta­tives. Les opé­ra­teurs ra­dar rap­por­tèrent avoir vu jus­qu’à 50 ban­dits sur leurs écrans, conver­geant du nord, du nord-est et du nord-ouest. Les CAP furent in­for­mées de la si­tua­tion par nos of­fi­ciers du contrôle de chasse et il leur fut dit de faire at­ten­tion à nos tirs de dé­fense an­ti­aé­rienne. Pour com­pli­quer les choses, les CAP étaient sur le point d’être re­le­vées quand les ban­dits s’ap­pro­chèrent à toute vi­tesse. Les CAP in­ter­ce­ptèrent et en­voyèrent à l’eau un grand nombre d’avions hors de por­tée de nos ca­nons, et en plu­sieurs oc­ca­sions les pi­lotes de chasses se ris­quèrent au mi­lieu de nos tirs de dé­fense an­ti­aé­rienne pour en­voyer à l’eau leurs vic­times.”

Tou­ché par l’obus d’un na­vire amé­ri­cain…

Les ca­nons du Laf­fey et des na­vires de sou­tien re­pous­sèrent in­las­sa­ble­ment les avions ja­po­nais mais, à 8 h 45, un Yo­ko­su­ka D4Y “Sui­sei” (“Ju­dy” pour les Amé­ri­cains) s’écra­sa sur deux des nom­breuses bat­te­ries de DCA de 20 mm du des­troyer, dé­clen­chant des in­cen­dies. Quelques se­condes plus tard, le Laf­fey fut per­cu­té par un Aï­chi D3A “Val” dont la bombe ex­plo­sa et tua nombre de ma­rins et mit hors d’ac­tion sa bat­te­rie de ca­non de 5 pouces (12,7 cm) n° 3. Dans le jour­nal de bord du Laf­fey, on peut lire : “Cet avion fut sui­vi par un autre sur la hanche tri­bord qui lâ­cha une bombe un mètre après avoir pas­sé le bord. […] Peu après, un avion ja­po­nais non iden­ti­fié tom­ba du so­leil en fort pi­qué, puis se ré­ta­blit en vol ho­ri­zon­tal juste au- des­sus des flots et lâ­cha une bombe qui at­ter­rit sur la hanche bâ­bord au- des­sus de la pro­tec­tion d’hé­lice ; sans doute une ten­ta­tive de bom­bar­de­ment par re­bond. L’avion fut pris sous un bref feu de bat­te­rie de 20 mm du groupe 24 mais put s’échap­per, ap­pa­rem­ment sans avoir été tou­ché. La bombe frap­pa le na­vire en plein ou juste en des­sous du bord du pont et ex­plo­sa dans la chambre d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en obus de 20 mm C-310M. Des dé­bris pro­pul­sés par l’ex­plo­sion cou­pèrent des conduites hy­drau­liques dans la salle de contrôle du gou­ver­nail et blo­quèrent ce der­nier alors qu’il était bra­qué à 26° à bâ­bord. Après ce­la, nos ma­noeuvres éva­sives furent ré­duites à de ra­pides ac­cé­lé­ra­tions ou dé­cé­lé­ra­tions, alors que le na­vire ne pou­vait plus ef­fec­tuer que des cercles ser­rés à la pleine puis­sance, qui était en­core dis­po­nible.”

Le Laf­fey était à l’ago­nie quand les 12 “Cor­sair” de la VMF-441 du maj. Bob White in­ter­vinrent et mirent fin à une nou­velle at­taque ja­po­naise. Entre-temps des “Cor­sair” de la VMF-311 ar­ri­vèrent et, dans la confu­sion, l’un d’eux dé­cou­pa la queue d’un “Cor­sair” de la 441 à la pour­suite d’un des der­niers avions ja­po­nais pré­sents.

Dans cette mê­lée au­tour du Laf­fey, les pi­lotes de quatre “Cor­sair” de la VMF-311 dé­cou­vrirent que le com­bat aé­rien n’avait rien à voir avec les mis­sions de bom­bar­de­ment et de mi­traillage au sol qu’ils avaient au­pa­ra­vant ef­fec­tuées dans les îles Mar­shall. Et que le dan­ger n’était pas for­cé­ment là où ils l’at­ten­daient. Un ex­trait du jour­nal de marche de la VMF-311 dé­crit leur ex­pé­rience : “À en­vi­ron 55 km du na­vire du pi­quet ra­dar, le cap­tain Gil­man B. Rood et son ai­lier le 1st lt Tho­mas M. Kir­by aper­çurent un “Val” vo­lant à basse al­ti­tude en di­rec­tion du na­vire. Kir­by me­na l’at­taque et le dé­pas­sa. La pre­mière passe de Rood ne cau­sa au­cun dom­mage ; il se rap­pro­cha de nou­veau, ti­ra dans l’aile droite qui se bri­sa et le “Val” s’en­flam­ma, se dés­in­té­gra et dis­pa­rut dans la mer. Le lt Ray­mond M. Bar­rett et le 1st lt Nor­man A. Tur­ley aper­çurent alors un “Bet­ty” et sept “Val” se di­ri­geant vers le na­vire. Nombre d’autres avions amis étaient pré­sents et il s’en­sui­vit une mê­lée gé­né­rale. Bar­rett fit une passe sur un “Val” qui se dés­in­té­gra et s’écra­sa. Alors qu’il at­ta­quait sa res­source, un avion de la VMF- 441 sur­git de­vant lui par en des­sous, et l’hé­lice de Bar­rett dé­cou­pa sa queue. Le pi­lote sau­ta et put mon­ter à bord de son din­ghy de sau­ve­tage. Bar­rett at­ten­dit en tour­nant au-des­sus jus­qu’à ce que le pi­lote fût re­pé­ré par un ba­teau de sau­ve­tage. Tur­ley vit alors un “Val” qui pi­quait sur un na­vire et se pré­ci­pi­ta sur lui. Le “Val”, sous l’ef­fet des im­pacts des quatre ca­nons de 20 mm du F4U-1C, ex­plo­sa et fit une grosse gerbe d’eau près du na­vire du pi­quet ra­dar.”

Au to­tal, lors de cette at­taque, les “Cor­sair” de la VMF- 441 furent cré­di­tés de 15,5 avions en­ne­mis abat­tus. Le lt William El­dridge s’ad­ju­gea quatre ka­mi­kazes, tan­dis que le lt Sel­va McGin­ty en ins­cri­vit trois à son ta­bleau de chasse, tout comme le capt. Floyd Kirk­pa­trick qui pi­lo­tait un “Cor­sair” bap­ti­sé Pal­pi­ta­tin’ Pau­li. En plus du F4U dont la queue avait été dé­cou­pée par un “Cor­sair” de la 311, un pi­lote et son “Cor­sair” furent per­dus, après qu’ils eurent per­cu­té les struc­tures du Laf­fey alors qu’ils pour­sui­vaient un avion ja­po­nais au ras des flots.

Le 16 avril fut beau­coup moins heu­reux pour le maj. Her­bert H. Long de la VMF- 451, qui ter­mi­na à l’eau… mais pas à cause de l’en­ne­mi. Il avait dé­col­lé en mi­lieu de ma­ti­née du porte-avions Bun­ker Hill, qui em­por­tait dans ses han­gars le Na­vy Air Group 84 (VF-84, VB-84, VT-84) et deux es­ca­drons de “Cor­sair” des Ma­rines, les VMF-221 et VMF- 451. Le maj. Long, qui était de­ve­nu as du­rant la ba­taille de Gua­dal­ca­nal, ap­par­te­nait à ce der­nier. Il ra­con­ta plus tard : “À 10 h 00 le 16 avril, j’étais de Com­bat Air Pa­trol au-des­sus du mouillage de la flotte. Alors que je ve­nais de pas­ser l’île d’Oki­na­wa, j’ai re­mar­qué qu’il y avait beau­coup de pous­sière et de brume, ce qui in­di­quait que le rythme des com­bats au sol avait aug­men­té. […] J’ai don­né ma po­si­tion, ma vi­tesse, mon al­ti­tude, l’ar­me­ment em­por­té, etc. au contrôle, et il m’a été as­si­gné une zone de pa­trouille 30 km au nord du mouillage de la flotte. J’ai ac­cu­sé ré­cep­tion de mon as­si­gna­tion et ai vi­ré vers le nord. Mais avant même avoir ter­mi­né mon vi­rage, j’ai aper­çu une paire de bom­bar­diers en pi­qué “Val” ; ils étaient au même ni­veau

“Une énorme ex­plo­sion sous mon “Cor­sair”. De la fu­mée et des flammes ont jailli ”

que moi, en lé­ger vi­rage à gauche, et se trou­vaient di­rec­te­ment au-des­sus de quelques-uns de nos na­vires. À ce mo­ment, j’ai re­tar­dé mon at­taque, pen­sant que les nom­breux ca­nons des na­vires en des­sous ou­vri­raient le feu, car les “Val” étaient à por­tée de tir pour eux. Mais ce­la ne s’est pas pro­duit ; au­cun obus n’a été ti­ré vers les avions en­ne­mis. J’en ai conclu que ces avions avaient été par er­reur iden­ti­fiés comme amis. J’ai com­men­cé mon at­taque, en me concen­trant sur le “Val” de tête. J’étais per­sua­dé que son pi­lote ne m’avait pas vu alors que je l’ap­pro­chais par-der­rière et lé­gè­re­ment par-des­sous. Le gars n’a même pas re­gar­dé der­rière lui. Je pense que les pi­lotes ka­mi­kazes étaient en­traî­nés aux pro­cé­dures de dé­col­lage et d’as­saut, mais pas aux tac­tiques de com­bat ni aux pro­cé­dures d’at­ter­ris­sage sur les pistes – juste com­ment s’écra­ser sur des na­vires. Quoi qu’il en soit, il n’a po­sé au­cun pro­blème. J’ai fait feu de mes six mi­trailleuses ; le “Val” s’est en­flam­mé et, un ins­tant plus tard, le pi­lote ja­po­nais a sau­té. J’ai vu un pa­ra­chute s’ou­vrir, ce qui m’a sur­pris. Ce­la me sem­blait étrange pour une mis­sion sui­cide. Au mo­ment où ce­la se pro­dui­sait, mon ai­lier, le 1st lt Ray­mond Swal­ley, a fait ex­plo­ser l’autre “Val”. À ce mo­ment j’ai res­sen­ti une énorme ex­plo­sion sous mon “Cor­sair”. De la fu­mée et des flammes ont jailli sous mes pieds. J’ai dû être étour­di, voire même in­cons­cient, un pe­tit mo­ment, mais j’ai vite réa­li­sé que mon “Cor­sair” était sé­rieu­se­ment en­dom­ma­gé. Les com­mandes de vol ne ré­pon­daient plus et le feu sem­blait prendre de l’am­pleur. Je de­vais sau­ter.

Ma sor­tie du cock­pit s’est dé­rou­lée sans pro­blème. Ma tête est pas­sée à quelques cen­ti­mètres de l’em­pen­nage ho­ri­zon­tal, mais par chance sans ta­per. Ce n’était pas la pre­mière fois que je sau­tais d’un avion. J’avais dû quit­ter en vol un F3F-2 au-des­sus des Ever­glades, en Flo­ride, du­rant ma pé­riode d’en­traî­ne­ment à Opa Lo­cka en 1941. Tout s’est pas­sé comme dans les livres, mais je sa­vais, ou du moins pen­sais que je sa­vais, com­ment les choses étaient sup­po­sées se pas­ser. Mais au- des­sus du Pa­ci­fique, dans un en­vi­ron­ne­ment de com­bat, une des­cente en pa­ra­chute pou­vait être com­pli­quée.” Her­bert Long avait été tou­ché par l’obus d’une bat­te­rie de dé­fense aé­rienne d’un vais­seau… amé­ri­cain. Il fut ré­cu­pé­ré en mer sain et sauf, et fut ra­me­né au Bun­ker Hill quelques jours plus tard. Les “tirs amis” n’étaient pas le moindre des dan­gers aux­quels les pi­lotes de “Cor­sair” étaient confron­tés, sur­tout quand ils pour­sui­vaient des ka­mi­kazes en pi­qué sur un na­vire dont toutes les bat­te­ries an­ti­aé­riennes fai­saient feu.

Ki­ku­sui 3 coû­ta cher aux Amé­ri­cains : le des­troyer Pringle avait été cou­lé, les des­troyers Laf­fey et Bo­wers avaient été très sé­rieu­se­ment en­dom­ma­gés, une dou­zaine d’autres na­vires avaient été at­teints par des ka­mi­kazes à

di­vers de­grés, dont le porte-avions In­tre­pid, contraint de quit­ter le théâtre des opé­ra­tions. Au to­tal, 171 hommes avaient été tués, 299 avaient été bles­sés.

Ce 16 avril, à une cen­taine de ki­lo­mètres au nord de le-Shi­ma, sept “Cor­sair” de la VMF-323 Death Rat­tlers abat­tirent deux “Hamp” (autre sur­nom du “Ze­ro”) et deux Mit­su­bi­shi J2M “Rai­den”. Sur le che­min du re­tour, le 2nd lt De­wey Durn­ford aper­çut un bi­mo­teur qui s’ap­prê­tait à faire une se­conde passe sur le des­troyer qu’il ve­nait d’at­ta­quer et qui était dé­jà en feu. Il le si­gna­la à son ai­lier qui ne l’avait pas en­core re­joint – il ne le voyait pas – et qui in­ti­ma à Durn­ford d’y al­ler seul. Durn­ford ou­vrit les gaz en grand et pi­qua de­puis 10 000 pieds (3 050 m). Il com­men­ça à ti­rer lors­qu’il ne fut plus qu’à 100 m du bi­mo­teur, dans ses 8 heures, et l’abat­tit au mi­lieu des tirs de DCA alors qu’il n’avait plus qu’à une cen­taine de mètres du na­vire. Durn­ford re­prit vite de l’al­ti­tude et re­joi­gnit les autres avions de sa pa­trouille, dont une moi­tié dut ren­trer à Ka­de­na car de l’huile cou­vrait le pare-brise du lea­der. Un ap­pel ra­dio lui par­vint alors pour al­ler in­ter­cep­ter un in­trus qui avait fran­chi un pre­mier ri­deau dé­fen­sif. Durn­ford et son ai­lier Fe­li­ton mon­tèrent à 12 000 pieds (3 660 m) et ac­cé­lèrent pendent 15-20 mi­nutes vers la po­si­tion in­di­quée par l’opé­ra­teur ra­dar et fi­nirent par re­pé­rer l’in­trus se di­ri­geant vers Ke­ra­la Ret­to. Il fut iden­ti­fié comme un bom­bar­dier Na­ka­ji­ma Ki- 49 “He­len”. Fe­li­ton at­ta­qua le pre­mier, d’un cô­té, mais ses mi­trailleuses s’en­rayèrent. Durn­ford at­ta­qua alors, de­puis l’autre cô­té. La pro­cé­dure d’at­taque stan­dard à deux chas­seurs, sur des bom­bar­diers, était de po­si­tion­ner un chas­seur dans les 11 heures du bom­bar­dier, l’autre dans les 1 heure, et d’at­ta­quer en al­ter­nance, en croi­sant les tra­jec­toires, de fa­çon à ce que ce­lui qui était par­ti des 11 heures se re­trouve dans les 4 heures, et que ce­lui qui était par­ti des 1 heure se re­trouve dans les 8 heures, pour pou­voir aus­si­tôt re­nou­ve­ler l’at­taque au be­soin.

Un en­gin ai­lé sur­git de la soute du bom­bar­dier

Durn­ford bas­cu­la vers le Ja­po­nais de­puis son tri­bord, puis ti­ra une courte ra­fale de­puis les 8 heures sur le nez du bom­bar­dier, puis une autre alors qu’il se trou­vait dans les 7 heures, et en­fin une troi­sième alors qu’il s’était rap­pro­ché jus­qu’à seule­ment 50 m de son ar­rière. Il dé­ga­gea alors, cer­né de balles tra­ceuses, et son cock­pit se rem­plit de fu­mée. Convain­cu qu’il avait été tou­ché, Durn­ford dé­bou­cla sa cein­ture, ou­vrit la ver­rière et pas­sa une jambe par-des­sus bord, prêt à sau­ter… quand la fu­mée se dis­si­pa aus­si vite qu’elle était ap­pa- rue. Durn­ford se ras­sit et vé­ri­fia jauges et ca­dran. Tout fonc­tion­nait. Il re­bou­cla sa cein­ture et ob­ser­va le ciel au­tour de lui : un des mo­teurs du Ja­po­nais était en feu ! La fu­mée de cet in­cen­die était en­trée dans le cock­pit du “Cor­sair”, ce qui avait fait pa­ni­quer le pi­lote amé­ri­cain. Durn­ford en­ta­ma une se­conde passe de tir, en des­cente vers la gauche, et dès qu’il eut re­mis ses ailes a plat, ti­ra une longue ra­fale des­cen­dante de­puis les 4 heures sur le tri­bord du Ja­po­nais, tou­chant le mo­teur et fai­sant se rompre une par­tie de l’aile. Le bom­bar­dier ja­po­nais vi­ra sur son tri­bord et s’écra­sa dans l’océan. Alors qu’il ti­rait sa der­nière ra­fale, Dum­ford avait eu la sur­prise de voir sur­gir de la soute du bom­bar­dier un pe­tit en­gin ai­lé… Durn­ford s’ex­cla­ma alors à la ra­dio “Ce bom­bar­dier a lâ­ché un “pa­poose” [bé­bé]!” De re­tour à la base, il eut un dé­brie­fing ser­ré avec les of­fi­ciers du ser­vice des ren­sei­gne­ments pour dé­crire en dé­tail ce qu’il avait vu… Le “pa­poose” fut iden­ti­fié comme une “Ba­ka”, une bombe fu­sée Yo­ko­su­ka MXY7 “Oh­ka”. La qua­trième at­taque avec des “Oh­ka” avait eu lieu le 14 avril, sans qu’au­cune ne soit lan­cée ou cor­rec­te­ment lan­cée. L’at­taque du 16 avril était la cin­quième, mais ne por­ta pas plus ses fruits. Ce­lui que Durn­ford avait vu “tom­ber” du bi­mo­teur n’at­tei­gnit au­cun na­vire amé­ri­cain

Les sil­houettes des F4U “Cor­sair” de la VMF-311 Hell’s Bell se dé­coupent contre un ciel zé­bré d’obus tra­çants lors d’une at­taque ja­po­naise contre l’aé­ro­drome de Yon­tan, sur l’île d’Oki­na­wa, le 16 avril 1945.

NA­VAL HIS­TO­RY AND HE­RI­TAGE COM­MAND

Des pi­lotes ka­mi­kazes ja­po­nais re­çoivent un brie­fing avant une at­taque.

VINCENT DHORNE

SI­GNAL CORPS

Le 3 avril 1945, des sol­dats amé­ri­cains exa­minent une bombe fu­sée vo­lante “Okha” sur l’aé­ro­drome de Ka­de­na. La charge ex­plo­sive de plus d’une tonne, à l’avant, est ici bien vi­sible. La flèche rouge in­dique le dé­to­na­teur qui a été dé­mon­té.

Yo­ko­su­ka P1Y1 “Gin­ga” Frances du maître Ochiai Ma­sa­ru du 762e Ko­ku­taï dont un poème est re­pro­duit près de la co­carde. Cette uni­té fut lar­ge­ment sa­cri­fiée contre les na­vires amé­ri­cains aux abords d’Oki­na­wa.

FRAN­ÇOIS HERBET

L’une des tac­tiques d’at­taque des ka­mi­kazes consis­tait à pi­quer de­puis une haute al­ti­tude, en aug­men­tant pro­gres­si­ve­ment l’angle.

FRAN­ÇOIS HERBET

Une autre tac­tique d’at­taque des ka­mi­kazes consis­tait en une ap­proche à basse al­ti­tude, puis à un ca­bré sui­vi d’un pi­qué une fois à proxi­mi­té du na­vire vi­sé.

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

Un F4U “Cor­sair” de la VMF-312 sur l’aé­ro­drome de Ka­de­na en avril 1945.

DR

Un F4U-1C “Cor­sair” de la VMF-311 Hell’s Bells à Oki­na­wa en 1945.

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

16 avril 1945 : l’In­tre­pid vient d’être per­cu­té par un ka­mi­kaze…

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

L’In­tre­pid en feu, après avoir été per­cu­té par un ka­mi­kaze, pho­to­gra­phié de­puis l’Alas­ka.

VINC ENT DHO RNE

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

Le capt. Floyd Kirk­pa­trick de la VMF-441 de­vant son F4U-1D “Cor­sair” bap­ti­sé Pal­pi­ta­tin Pau­li.

F4U-1D de Je­re­miah J. O’Keefe de la VMF-323 Death Rat­tlers. Il abat­tit sept ap­pa­reils ja­po­nais en une se­maine dont cinq D3A1 “Val” le 22 avril, fai­sant de lui un as en une jour­née. Il re­çut plu­sieurs dé­co­ra­tions pour ses ac­tions, dont la mé­daille d’or du Con­grès.

NA­TIO­NAL AR­CHIVES

Sur l’aé­ro­drome Yon­tan de l’île d’Oki­na­wa, un des quatre MXY-7 “Oh­ka” cap­tu­rés par les sol­dats amé­ri­cains.

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