“LA FRANCE QUE NOUS VOU­LONS”

DIA­LOGUE EN LI­BER­TÉ ENTRE LE CAN­DI­DAT ET L’ÉCRI­VAIN

Le Figaro Magazine - - La Une - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR CARL MEEUS ET GUILLAUME RO­QUETTE PHO­TOS : SAN­DRINE ROUDEIX POUR LE FI­GA­RO MA­GA­ZINE

Jean d’Ormesson – On a beau­coup dit de cette cam­pagne pré­si­den­tielle qu’elle a été stu­pé­fiante, ex­tra­or­di­naire, atroce, in­édite. J’ima­gine qu’elles sont toutes ex­trê­me­ment dures, mais la vôtre, me semble-t-il, a été par­ti­cu­liè­re­ment cruelle. Je ne suis pas sûr que les deux dé­bats suc­ces­sifs, no­tam­ment ce­lui avec les onze can­di­dats, aient pu éclai­rer les élec­teurs. Alors que nous sommes à quelques heures du pre­mier tour, quel sou­ve­nir gar­dez-vous de cette cam­pagne ? Fran­çois Fillon – C’est, jus­qu’ici, l’épreuve la plus dure que j’ai dû af­fron­ter dans mon exis­tence ! Toutes les cam­pagnes pré­si­den­tielles ont été dif­fi­ciles de­puis le dé­but de la Ve Ré­pu­blique. Il y a tou­jours eu de basses at­taques, des pro­cès per­son­nels faits aux can­di­dats, de droite la plu­part du temps. Mais celle-ci a vrai­ment été par­ti­cu­lière. Cette cam­pagne ré­vèle la crise po­li­tique que tra­verse le pays. Et Fran­çois Hol­lande a une res­pon­sa­bi­li­té dans cette si­tua­tion. Voi­là un homme qui n’a ja­mais vrai­ment exer­cé de res­pon­sa­bi­li­tés na­tio­nales avant son élec­tion et qui, à mon sens, n’a ja­mais été vrai­ment un chef de l’Etat. En re­vanche, c’est un ma­noeu­vrier d’une ex­trême ha­bi­le­té. Un homme qui, tout au long de sa vie, a dé­ve­lop­pé une ca­pa­ci­té à mon­ter des coups, ti­rer les fi­celles dans les cou­lisses, éla­bo­rer d’im­pos­sibles syn­thèses pour noyer ses ad­ver­saires. N’est-il pas ar­ri­vé à cet ex­ploit que cette cam­pagne se dé­roule sans que ja­mais son bi­lan ne soit dis­cu­té ? C’est in­croyable ! Il a com­plè­te­ment échoué dans sa po­li­tique, il ne peut même pas se re­pré­sen­ter tel­le­ment son bi­lan est ca­la­mi­teux et pour­tant on est prié de pas­ser à autre chose comme si son jet d’éponge avait fonc­tion­né comme une ar­doise ma­gique ! →

→ Jean d’Ormesson – Exac­te­ment ! Il y a eu un re­jet très fort de Fran­çois Hol­lande. En­fin, tout de même, il y a eu 80 % d’op­po­si­tion à son quin­quen­nat. Tout à coup, on a l’im­pres­sion que ces 80 % d’op­po­si­tion à Hol­lande ont dis­pa­ru ! Et, en fin de compte, ce sont les sur­geons de Hol­lande qui re­pré­sentent vos concur­rents.

Fran­çois Fillon – Parce qu’il n’a pas pu être can­di­dat, il a in­ven­té un can­di­dat pour jouer les pro­lon­ga­tions. Il est im­pos­sible, au­jourd’hui, de croire à cette fable qui fait d’Em­ma­nuel Ma­cron un Bru­tus.

Jean d’Ormesson – Em­ma­nuel Ma­cron est une créature de Hol­lande. Je me rap­pelle avoir dé­jeu­né avec lui dans les der­niers mois de son mi­nis­tère. Je lui avais dit : « Vous se­rez ac­cu­lé à par­tir à un mo­ment don­né. Vous ne pour­rez pas jouer la chau­ve­sou­ris conti­nuel­le­ment. “Je suis oi­seau, voyez mes ailes. Je suis sou­ris, vivent les rats”. » Certes, il cri­ti­quait le gou­ver­ne­ment mais, fi­na­le­ment ce­la re­ve­nait à s’at­ta­quer lui-même. Après tout, il a long­temps été le con­seiller éco­no­mique de Hol­lande à l’Ely­sée, puis son mi­nistre de l’Eco­no­mie. Fran­çois Fillon – L’opé­ra­tion Ma­cron a per­mis d’évi­ter le dé­bat sur le hol­lan­disme tout en met­tant en place une forme de conti­nui­té po­li­tique avec un can­di­dat se pa­rant des ha­bits de la nou­veau­té et d’une cer­taine trans­gres­sion. Mais le ca­rac­tère ar­ti­fi­ciel, voire gros­sier, de l’opé­ra­tion a été dé­voi­lé. Les chan­ge­ments de pied sont tel­le­ment nom­breux qu’ils donnent le tour­nis. Em­ma­nuel Ma­cron a pris po­si­tion contre la dé­chéance de na­tio­na­li­té. A l’As­sem­blée, pen­dant une séance je lui avais en­voyé un pe­tit mot. Je lui écri­vais : « Après les 35 heures, l’ISF… vous ve­nez une nou­velle fois sur mes po­si­tions. Jus­qu’où irez-vous ? » Il m’avait ré­pon­du : « Mais j’y suis dé­jà. Voyons-nous. » Evi­dem­ment, on ne s’est pas vus, mais il est in­quié­tant de voir un pro­jet va­rier de fa­çon aus­si consi­dé­rable pour des rai­sons de pures tac­tiques élec­to­rales. Mais c’est grâce à cet en­fu­mage per­ma­nent que Ma­cron est ap­pa­ru comme li­bé­ral au dé­part. Du coup, cer­tains de mes amis li­bé­raux ont hé­si­té quand ils ne nous sou­te­naient pas tous les deux. Quand je leur dis qu’ils ne peuvent pas conti­nuer à le sou­te­nir, compte te­nu de ce qu’il pro­pose main­te­nant, c’est-à-dire un pro­jet qui s’ins­crit dans la conti­nui­té so­cia­liste, avec énor­mé­ment de dé­penses pu­bliques, pas de di­mi­nu­tion du dé­fi­cit, ils me ré­pondent que ce­la n’a au­cune im­por­tance car ce n’est pas ce qu’il fe­ra. Une fois élu il fe­ra autre chose, me disent-ils. Or cette at­ti­tude est pré­ci­sé­ment ce qui jette du dis­cré­dit sur la po­li­tique. Jean d’Ormesson – Quand on vous écoute, on com­prend que le seul re­nou­vel­le­ment rai­son­nable, c’est vous. Alors bien sûr, il peut y en avoir d’autres. Avec Jean-Luc Mé­len­chon, qui a énor­mé­ment de ta­lent, ou Ma­rine Le Pen, mais ce se­rait un bou­le­ver­se­ment ca­tas­tro­phique. Il me semble que vous êtes le seul à conci­lier le sur­saut na­tio­nal qui s’im­pose après le quin­quen­nat Hol­lande et le re­fus ca­té­go­rique d’une sor­tie de l’Eu­rope qui se­rait mons­trueuse pour la France. Que se pas­set-il dans les six mois qui suivent votre élec­tion ? Fran­çois Fillon – Le pays va très mal et, sans une dy­na­mique de com­pé­ti­ti­vi­té très puis­sante, je pense que nous n’ar­ri­ve­rons pas à re­dres­ser la si­tua­tion et à ar­rê­ter la glis­sade. Mon pro­jet vise à agir for­te­ment sur les le­viers blo­qués de la com­pé­ti­ti­vi­té de l’éco­no­mie fran­çaise. C’est-à-dire la ré­forme du mar­ché du tra­vail, la ré­forme de la fis­ca­li­té et les me­sures qui amorcent la baisse de la dé­pense pu­blique. Je sais que ces me­sures se­ront dif­fi­ciles à prendre mais, en même temps, la cam­pagne a été tel­le­ment dure que, si je gagne ce scru­tin, il y au­ra une dy­na­mique pour les élec­tions lé­gis­la­tives très puis­sante qui per­met­tra d’agir vite. L’ef­fet de sur­prise se­ra consi­dé­rable. Une grande par­tie du sys­tème mé­dia­tique a tel­le­ment ré­pé­té que je ne pou­vais pas être élu que l’im­pul­sion se­ra énorme. Ma vic­toire se­ra vrai­ment celle d’un pays qui veut re­con­qué­rir sa fier­té et pas­ser à l’ac­tion. Mon élec­tion per­met de re­nouer avec le cours nor­mal de la po­li­tique : pour l’élec­tion lé­gis­la­tive, nous sommes prêts, nous avons 577 can­di­dats is­sus de l’al­liance de la droite et du centre. La gauche dite plu­rielle se­ra de­ve­nue la gauche plus rien en rai­son de ses di­vi­sions. Les Fran­çais com­pren­dront que je n’ai pas ac­cep­té pen­dant trois mois et de­mi la vio­lence du trai­te­ment qui m’a été ré­ser­vé pour bais­ser les bras au len­de­main de l’élec­tion pré­si­den­tielle. Si j’ai fait tout ce che­min, c’est pour al­ler au bout du re­dres­se­ment na­tio­nal. La per­sé­vé­rance que j’ai mis dans cette can­di­da­ture c’est pour chan­ger notre pays et en faire la pre­mière puis­sance eu­ro­péenne.

Jean d’Ormesson – Vous avez fait preuve d’une fer­me­té, d’un cou­rage, d’une au­dace qui de­vraient vous rap­por­ter des voix. Mais beau­coup de voix de la droite vous manquent pour le mo­ment. La ru­meur a joué contre vous de ma­nière ex­trê­me­ment forte. Il n’est pas im­pos­sible ce­pen­dant, au­cun de nous ne peut le dire avec cer­ti­tude, que tout le dé­bat se re­tourne en votre fa­veur. Si les gens re­con­naissent qu’il y a eu des pro­blèmes, ils consi­dèrent aus­si que l’achar­ne­ment contre vous, dont Mme An­got a été le sym­bole, est al­lé trop loin.

Fran­çois Fillon – Le sys­tème, en rai­son de la concur­rence entre les chaînes d’in­for­ma­tion, de l’im­mé­dia­te­té liée aux ré­seaux so­ciaux, agit comme un mi­roir dé­for­mant. L’éco­no­mie mé­dia­tique a be­soin de dé­vo­rer les évé­ne­ments et les hommes. Ce­la a fi­ni par se re­tour­ner en ma fa­veur. La pre­mière ré­ac­tion des Fran­çais de­vant l’ava­lanche d’in­for­ma­tions est évi­dem­ment de la dé­cep­tion, de l’hos­ti­li­té ou de la cri­tique, mais il y a un mo­ment où l’achar­ne­ment ré­vèle une en­tre­prise sys­té­ma­tique de dé­mo­li­tion po­li­tique.

Jean d’Ormesson – Vous avez tou­jours as­su­ré que vous se­riez au se­cond tour. Etes-vous tou­jours aus­si op­ti­miste à quelques heures du scru­tin ?

Fran­çois Fillon – Plus que ja­mais !

Jean d’Ormesson – Plus que ja­mais ?

Fran­çois Fillon – Oui, pour deux rai­sons. Tout d’abord, il y a une vo­lon­té ma­jo­ri­taire dans le pays d’une al­ter­nance en fa­veur de la li­ber­té et, plus lar­ge­ment, des →

“EM­MA­NUEL MA­CRON EST UNE CRÉATURE DE HOL­LANDE” JEAN D’ORMESSON

“LE SEUL REM­PART CONTRE LE FN, C’EST MOI” FRAN­ÇOIS FILLON

→ va­leurs que je dé­fends comme l’au­to­ri­té, la trans­mis­sion ou la sou­ve­rai­ne­té. Le deuxième élé­ment qui m’a fait te­nir, c’est la mo­bi­li­sa­tion des élec­teurs. Ce­la a été bien peu re­layé, mais moi je peux vous dire que dans mes mee­tings j’ai sen­ti une mo­bi­li­sa­tion comme je n’en avais ja­mais connu.

Jean d’Ormesson – On l’a sen­ti lors du mee­ting du Tro­ca­dé­ro. On a eu l’im­pres­sion, dans cette pé­riode, que vous aviez tou­ché le fond de la pis­cine…

Fran­çois Fillon – C’est as­sez juste !

Jean d’Ormesson –… et que vous re­mon­tiez. La foule du Tro­ca­dé­ro était très im­pres­sion­nante.

Fran­çois Fillon – Le Tro­ca­dé­ro a été un mo­ment ab­so­lu­ment clef. La veille, je ré­flé­chis­sais sé­rieu­se­ment à la ques­tion de sa­voir si je pou­vais main­te­nir ma can­di­da­ture…

Jean d’Ormesson – Vous vous êtes po­sé la ques­tion ? Fran­çois Fillon – Ah oui vrai­ment, je peux vous le dire. Je suis un homme, je ne suis ni une ma­chine ni un pro­duit de mar­ke­ting. Le sa­me­di soir, je me suis in­ter­ro­gé. Si la mo­bi­li­sa­tion avait été faible, je crois que j’au­rais re­non­cé parce que la seule chose qui me don­nait de la lé­gi­ti­mi­té et de la force, c’était de re­trou­ver à cet ins­tant cru­cial le peuple de France. Et puis, ra­pi­de­ment, il s’est avé­ré qu’il n’y avait pas de plan B. Mon de­voir était de me dé­fendre et de faire ga­gner « une cer­taine idée de la France ».

Jean d’Ormesson – Un des ar­gu­ments qui vous est op­po­sé c’est qu’au se­cond tour, face à Ma­rine Le Pen, vous at­ti­re­riez moins de voix de gauche qu’Em­ma­nuel Ma­cron n’at­ti­re­rait de voix de droite s’il se qua­li­fiait. En fin de compte, ceux qui dé­fendent cette thèse ex­pliquent que, vo­ter utile contre le FN, c’est vo­ter Ma­cron.

Fran­çois Fillon – Je ré­cuse to­ta­le­ment cette idée se­lon la­quelle Ma­cron se­rait un meilleur rem­part contre le FN. Je pense même exac­te­ment l’in­verse ; ce se­rait faire un fan­tas­tique ca­deau concé­dé à Ma­dame Le Pen qui au­ra vite fait d’en­dos­ser la dé­fense, même illu­soire, des dé­çus de la po­li­tique et des déses­pé­rés de la si­tua­tion so­ciale pour nous jouer la France contre les bo­bos. Le seul et vé­ri­table rem­part, c’est moi et mon pro­jet contre le dé­clin na­tio­nal.

Jean d’Ormesson – C’est un élé­ment qui me pa­raît im­por­tant. Vous êtes dé­jà le mieux pla­cé des can­di­dats en ce qui concerne l’op­po­si­tion à Fran­çois Hol­lande. En tout cas, mieux pla­cé que Ma­cron ! Si en plus vous êtes le meilleur rem­part contre le FN, ce­la vous donne un deuxième avan­tage qui me pa­raît dé­ci­sif. Fran­çois Fillon – J’ajou­te­rai un autre ar­gu­ment : les élec­tions lé­gis­la­tives. Cha­cun voit bien que Ma­cron est dans l’in­ca­pa­ci­té de réunir une ma­jo­ri­té. Ses can­di­dats in­ter­net ne tiennent pas la route une mi­nute. Je ne sais pas com­bien se­ront élus, mais ça se comp­te­ra sur les doigts de la main. Nos can­di­dats aux lé­gis­la­tives sont dé­jà en place et font cam­pagne. Beau­coup bé­né­fi­cient dé­jà d’une forte im­plan­ta­tion lo­cale. Les Fran­çais doivent com­prendre que Ma­cron ne peut pas avoir de ma­jo­ri­té. Ou alors, s’il en a une, ça ne peut être qu’une ma­jo­ri­té de gauche. Moi, je se­rai un pré­sident avec une ma­jo­ri­té d’ac­tion co­hé­rente. La France a be­soin d’être di­ri­gée, pas d’être gé­rée se­lon les mé­thodes de la IVe Ré­pu­blique.

Jean d’Ormesson – Em­ma­nuel Ma­cron a com­mis plu­sieurs er­reurs dans cette cam­pagne. Quand il a par­lé de crime contre l’hu­ma­ni­té à pro­pos de la co­lo­ni­sa­tion de l’Al­gé­rie, quand il a ex­pli­qué qu’il n’y avait pas de cul­ture fran­çaise, évi­dem­ment. J’ai trou­vé aus­si as­sez en­nuyeux qu’il pro­nonce en an­glais un dis­cours quand il est al­lé en Al­le­magne. Pen­dant le Brexit ! C’est un dé­tail, mais c’est un dé­tail im­por­tant, je trouve. D’une cer­taine fa­çon, vous re­pré­sen­tez une cer­taine conti­nui­té de l’his­toire de France quand Ma­cron re­pré­sente une conti­nui­té de la pen­sée hol­lan­daise. Une his­toire qui, comme di­sait Na­po­léon, est so­li­daire à la fois du Co­mi­té de sa­lut pu­blic et de Jeanne d’Arc. Je me de­mande en­core pour­quoi il a dit qu’il n’y avait pas de cul­ture fran­çaise. Fran­çois Fillon – Parce qu’il le croit (rires). Il ne connaît pas la France. Hol­lande la connais­sait, par son an­crage cor­ré­zien. Ma­cron, c’est une équipe de fi­nan­ciers et de com­mu­ni­cants qui pensent qu’on peut prendre le pou­voir en uti­li­sant des tech­no­lo­gies mo­dernes pour faire ce qu’ils ont tou­jours fait : des fu­sions-ac­qui­si­tions (rires).

Jean d’Ormesson – En vous écou­tant, on se dit que le plus rai­son­nable, c’est de vo­ter pour vous. Vous re­pré­sen­tez un équi­libre entre la conti­nui­té fran­çaise et l’ap­par­te­nance à l’Eu­rope, entre la cul­ture et la mo­der­ni­té, entre le pou­voir pré­si­den­tiel et le pou­voir par­le­men­taire. Nous sommes quel­que­suns à re­fu­ser la sor­tie de l’Eu­rope et le re­jet de l’Eu­rope tout en re­con­nais­sant toutes les dif­fi­cul­tés que re­pré­sente une Eu­rope me­na­cée par la faillite. N’êtes-vous pas le seul à dé­fendre une cer­taine con­cep­tion de l’Eu­rope ? Fran­çois Fillon – Ma fi­lia­tion po­li­tique est sou­ve­rai­niste. Cer­tains s’étonnent et m’in­ter­rogent sur le fait que je sois au­jourd’hui un dé­fen­seur aus­si vi­gou­reux d’une Eu­rope puis­sante. C’est pour une rai­son simple. Le monde a chan­gé, les me­naces qui pèsent sur l’Eu­rope sont consi­dé­rables : la do­mi­na­tion po­li­tique amé­ri­caine, qui s’est ac­cen­tuée, la do­mi­na­tion éco­no­mique chi­noise, qui est sous-es­ti­mée, l’in­sta­bi­li­té liée au to­ta­li­ta­risme is­la­mique, qui fait pe­ser des risques ter­ro­ristes et de guerres. Je suis gaul­liste : la France doit être sou­ve­raine dans une Eu­rope sou­ve­raine ! Au­jourd’hui, notre pays a per­du sa ca­pa­ci­té d’in­fluence dans l’Union eu­ro­péenne en rai­son de son chô­mage, de ses dé­fi­cits, de sa fai­blesse po­li­tique. La France a dis­pa­ru du pi­lo­tage po­li­tique de l’Eu­rope, lais­sant l’Al­le­magne seule. Or l’Al­le­magne n’est pas en me­sure de di­ri­ger l’Eu­rope. Elle est puis­sante mais in­hi­bée par son pas­sé et pa­ra­ly­sée par son sys­tème po­li­tique fon­dé sur le com­pro­mis, le consen­sus. Du coup, il n’y a plus de pi­lote dans l’avion eu­ro­péen. C’est pour ce­la que je dé­fends une ini­tia­tive fran­co-al­le­mande très puis­sante →

→ pour re­lan­cer l’Eu­rope au­tour de quelques prio­ri­tés stra­té­giques comme la mon­naie, les fron­tières, la sé­cu­ri­té et la re­cherche.

Jean d’Ormesson – La clef de l’ave­nir de la France et de l’Eu­rope, c’est l’en­tente fran­co-al­le­mande. L’es­sen­tiel est là. C’est très bien d’avoir une al­liance avec l’An­gle­terre, mais c’est le couple fran­co-al­le­mand qu’il faut dé­fendre ab­so­lu­ment. Nier que l’An­gle­terre soit liée aux Etats-Unis, c’est ab­surde. Comme di­sait Os­car Wilde, ces deux pays ont tout en com­mun sauf la langue. J’aime l’Ita­lie et la Grèce, la Mé­di­ter­ra­née a comp­té pour moi mais, pour dé­fendre une po­li­tique eu­ro­péenne, je me tourne vers la France et l’Al­le­magne, plus que vers l’Ita­lie ou la Grèce.

Fran­çois Fillon – La re­la­tion entre la France et l’Al­le­magne est unique. Elle tient à la géo­gra­phie, à l’his­toire, à la cul­ture, au poids des éco­no­mies. Tous ceux qui ont vou­lu nier cette re­la­tion se sont cas­sé les dents sur ces réa­li­tés. Il n’y a pas de front pos­sible des pays du sud de l’Eu­rope contre ceux du nord, pas d’en­tente cor­diale qui puisse per­mettre de contre­ba­lan­cer cette réa­li­té. Il y au­ra tou­jours la Manche entre l’An­gle­terre et nous. Je par­tage avec vous une grande at­ti­rance et une grande proxi­mi­té avec l’Ita­lie et l’Es­pagne. Mais c’est jus­te­ment parce que je les connais bien que je sais qu’il n’y a au­cune pos­si­bi­li­té de front du Sud.

Jean d’Ormesson – Je vais vous par­ler d’un pro­blème que j’ignore com­plè­te­ment mais ne fau­drait-il pas re­mettre sur le ta­pis la ques­tion d’une har­mo­ni­sa­tion fis­cale de l’Eu­rope ? Fran­çois Fillon – La fis­ca­li­té, c’est le coeur de mon pro­jet eu­ro­péen. Je pré­co­nise une ini­tia­tive de la France et de l’Al­le­magne en fa­veur d’une har­mo­ni­sa­tion fis­cale dans le cadre de la zone eu­ro. Avec un ca­len­drier pré­cis. En cinq ans, on peut har­mo­ni­ser la fis­ca­li­té des en­tre­prises et en dix ans celle des mé­nages. Ça ne veut pas dire des fis­ca­li­tés iden­tiques mais des fis­ca­li­tés com­pa­rables.

Jean d’Ormesson – A pro­pos de l’Eu­rope, je ne peux m’em­pê­cher de pen­ser à ses ra­cines ju­déo-chré­tiennes et gré­co-ro­maines. Mme Bel­ka­cem a fait beau­coup de mal avec le la­tin et le grec. Je sais bien que Ray­mond Aron di­sait qu’on ne pour­rait pas dé­fendre éter­nel­le­ment un sys­tème édu­ca­tif fon­dé ex­clu­si­ve­ment sur le la­tin et le grec, mais il faut ab­so­lu­ment gar­der le la­tin et le grec comme une ex­cel­lence liée à nos ori­gines. Je ne suis pas sûr que M. Bay­rou ait fait mieux que →

“MME BEL­KA­CEM A FAIT BEAU­COUP DE MAL : IL FAUT GAR­DER LE LA­TIN ET LE GREC” JEAN D’ORMESSON

→ Mme Bel­ka­cem à l’Edu­ca­tion na­tio­nale. Fran­çois Fillon – Notre sys­tème édu­ca­tif doit re­ve­nir à des choses simples, de bon sens. L’école a échoué parce qu’elle a per­du de vue l’es­sen­tiel. Une école pri­maire qui forme aux sa­voirs fon­da­men­taux, qui hisse les élèves vers l’ex­cel­lence, as­sume son au­to­ri­té, son sens de la trans­mis­sion des va­leurs ré­pu­bli­caines. Avant de faire la ré­forme du sys­tème édu­ca­tif, il y a une dé­ci­sion im­por­tante à prendre : mettre à la tête de l’Edu­ca­tion na­tio­nale une per­son­na­li­té qui ait une au­to­ri­té in­tel­lec­tuelle et aca­dé­mique. C’est fon­da­men­tal. On ne peut pas de­man­der aux en­sei­gnants, qui sont pour beau­coup des gens dé­voués et de qua­li­té, de re­con­naître une quel­conque au­to­ri­té à des mi­li­tants po­li­tiques sans pres­tige. Quant à cette place du la­tin et du grec qui, je le sais, vous tient à coeur comme à beau­coup de nos com­pa­triotes, j’ajou­te­rai qu’il est vain de par­ler en per­ma­nence d’hu­ma­nisme si on re­fuse l’ap­pren­tis­sage de nos hu­ma­ni­tés.

Jean d’Ormesson – Plu­sieurs per­sonnes m’ont par­lé d’une es­pèce de froi­deur que vous au­riez mon­trée à l’égard d’in­fir­mières au cours d’un reportage pen­dant cette cam­pagne. J’ai été très frap­pé de la qua­li­té du per­son­nel hos­pi­ta­lier fran­çais. Je ne parle pas seule­ment des man­da­rins mais aus­si des in­fir­mières, des filles de salle. J’ai pu, ayant été ma­lade, consta­ter à quel point ce sont des gens mer­veilleux. Il fau­drait peut-être mettre un peu d’hu­ma­ni­té là-de­dans, vous ne trou­vez pas ?

Fran­çois Fillon – Je n’au­rais ja­mais dû ac­cep­ter…

Jean d’Ormesson – Ce dé­jeu­ner ?

Fran­çois Fillon – Non (rires). Ce piège de « L’Emis­sion po­li­tique » de France 2. C’était un mon­tage, avec des coupes. J’ai le plus grand res­pect pour le per­son­nel hos­pi­ta­lier. Dans le dia­logue avec les in­fir­miers, j’ex­pli­quais qu’on al­lait re­cru­ter du per­son­nel pour les mai­sons de re­traite. Une par­tie de la souf­france du per­son­nel vient de la désor­ga­ni­sa­tion du sys­tème. Si l’hô­pi­tal n’était pas de­ve­nu le seul lieu d’ac­cueil de toutes les pa­tho­lo­gies, les in­fir­mières se­raient plus se­reines et les per­son­nels hos­pi­ta­liers pour­raient mieux se consa­crer à leur tra­vail. On a bu­reau­cra­ti­sé le sys­tème de san­té, tué pro­gres­si­ve­ment la mé­de­cine li­bé­rale et les al­ter­na­tives pri­vées. L’hô­pi­tal ne peut pas ac­cueillir toutes les ur­gences, à tout mo­ment. Il faut re­trou­ver un équi­libre.

Jean d’Ormesson – Au fond, je crois qu’on peut dire en conclu­sion de notre échange que vous êtes le seul sou­ve­rai­niste ca­pable de sau­ver l’Eu­rope, le seul dé­mo­crate qui puisse avoir as­sez d’au­to­ri­té pour as­su­rer la sé­cu­ri­té des Fran­çais et le seul conser­va­teur qui soit en même temps un li­bé­ral.

Fran­çois Fillon – Il y a une phrase de votre cher Cha­teau­briand que j’aime beau­coup. Elle est ti­rée des Mé­moires d’outre-tombe : « Le pé­ril s’éva­nouit quand on ose le re­gar­der. » Tel est bien l’en­jeu de cette cam­pagne.

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