En vue : Ma­gritte

Dis­pa­ru il y a cin­quante ans, le sur­réa­liste belge est cé­lé­bré par­tout dans le monde mais sur­tout à Bruxelles, avec une ex­po­si­tion et une pléiade de fes­ti­vi­tés.

Le Figaro Magazine - - Entrées Libres - • VA­LÉ­RIE SASPORTAS

C’est le plus Belge des peintres sur­réa­listes dont Bruxelles cé­lèbre le cin­quan­te­naire de la dis­pa­ri­tion. Re­né Ma­gritte s’est éteint le 15 août 1967 à Schaer­beek (ce quar­tier de­puis de­ve­nu tris­te­ment cé­lèbre pour avoir abri­té des ter­ro­ristes dji­ha­distes). Il était né soixante-huit ans plus tôt à Lessines, près de Char­le­roi. « Cet homme sans pré­ten­tion a réa­li­sé une am­bi­tion qu’il n’au­rait ja­mais osé s’im­po­ser. Il s’est peint dans l’âme de notre na­tion. Cette Bel­gique par­fois tel­le­ment in­sai­sis­sable a mal­gré tout une forme jaillie des poils de ses pin­ceaux », dé­cla­rait Je­roen Overs­ti­jns, di­rec­teur gé­né­ral des édi­tions WPG Bel­gique, lors du lan­ce­ment de l’An­née Ma­gritte, en mai der­nier.

« En France, nous avons An­dré Bre­ton, qui est un poète, un poète qui va re­ven­di­quer son héritage sym­bo­liste. Cô­té belge, vous avez l’équi­valent d’An­dré Bre­ton, qui est Paul Nou­gé, un mar­xiste de la pre­mière heure, mais c’est un scien­ti­fique de for­ma­tion, un bio­chi­miste. Ces pro­fils très dif­fé­rents vont dé­ter­mi­ner la na­ture du sur­réa­lisme belge et du sur­réa­lisme fran­çais. Ce qui ex­plique pour­quoi Ma­gritte se re­trouve, en 1936, à conce­voir sa pein­ture comme une forme d’équa­tion qua­si ma­thé­ma­tique », ex­pli­quait de son cô­té l’an der­nier Di­dier Ot­tin­ger, com­mis­saire de l’ex­po­si­tion au Centre Pom­pi­dou, « La Tra­hi­son des images ». C’est lui qui en avait trou­vé le titre, d’après le nom de l’un des plus cé­lèbres ta­bleaux du peintre (avec son sous-titre, « Ce­ci n’est pas une pipe », 1929). Une oeuvre si em­blé­ma­tique que Ma­gritte « s’y est iden­ti­fié dans deux au­to­por­traits de 1936, La Lampe phi­lo­so­phique et Le Stro­piat. Et la pipe est de­ve­nue son at­tri­but un peu pa­ro­dique », jus­ti­fiait Ot­tin­ger. A Beau­bourg, cette ex­po­si­tion fut ac­cueillie en triomphe par près de 600 000 vi­si­teurs que les pein­tures de l’ar­tiste lais­sèrent son­geurs.

Re­né Ma­gritte ju­geait que l’on abu­sait du mot « rêve » pour par­ler de ses ta­bleaux. Lui avait sa propre dé­fi­ni­tion du sur­réa­lisme : « Le sur­réel est la réalité qui n’a pas été sé­pa­rée de son mys­tère. » D’où cette ful­gu­rance poé­tique qui crève la toile, comme quand il se por­trai­ture en pei­gnant un oi­seau alors qu’il prend pour mo­dèle un oeuf (1936). « Il des­sine son ave­nir ? » avait de­man­dé un jeune en­fant en ob­ser­vant l’huile à Beau­bourg. Au­tour du gar­çon­net qui ne sa­vait pas lire, des vi­si­teurs avaient sou­ri en dé­cou­vrant le nom de l’oeuvre : La Clair­voyance. Mar­gi­na­li­sé par les sur­réa­listes fran­çais, Ma­gritte au­ra pu comp­ter sur ses com­pa­triotes, poètes et phi­lo­sophes. En se frot­tant à eux, il vou­lait prou­ver que les images sont à la hau­teur des mots, qu’elles peuvent, aus­si, ex­pri­mer des sen­ti­ments, des idées. Sous son pin­ceau, Ma­gritte fait s’en­vo­ler l’oi­seau em­pli d’un ciel clair pom­me­lé de nuages. Ce ciel si ca­rac­té­ris­tique, ce « beau monde » qu’il voit « comme s’il était un ri­deau pla­cé de­vant [ses] yeux ». L’Oi­seau de ciel (1964) n’était pas à Pa­ris : ven­du aux en­chères en 2003 pour 3,4 mil­lions d’eu­ros, son ac­qué­reur a pro­mis qu’il res­te­rait en Bel­gique. L’An­née Ma­gritte est peut-être l’oc­ca­sion de le re­voir. Outre sa collection per­ma­nente de plus de 230 ta­bleaux, le mu­sée Ma­gritte de Bruxelles pro­pose, à par­tir du 13 oc­tobre, une ex­po­si­tion dé­diée à « Ma­gritte et l’art contem­po­rain ». L’ac­cro­chage n’en­tend pas être aus­si éru­dit qu’au MoMA, à New York, où a dé­jà été mise en pers­pec­tive son es­thé­tique qui a frap­pé la gé­né­ra­tion pop d’An­dy Wa­rhol et Jas­per Johns. Il s’agit, là, d’une « gen­tille ini­tia­tion », a pré­ve­nu Mi­chel Dra­guet, di­rec­teur des Mu­sées royaux des Beaux-Arts de Bel­gique. Dès le 21 sep­tembre, le mo­nu­ment de l’Ato­mium, em­blème du pa­tri­moine de Bruxelles de­puis l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1958, pré­sen­te­ra aus­si ses oeuvres ico­niques, dont Les Amants (1928) et Le Fils de l’homme (1964). Plus lu­dique, la ci­té bal­néaire fla­mande de Knok­keHeist (au nord du pays) pro­pose jus­qu’au 3 sep­tembre une ex­cur­sion vir­tuelle sur sa plage sous un grand cha­peau me­lon, couvre-chef fa­vo­ri du peintre. Au ca­si­no lo­cal, les cu­rieux ad­mirent sa fresque mo­nu­men­tale de 70 mètres de long sur 4 mètres de large. Son Do­maine en­chan­té…

PRINCE

DES ABYMES. Ci-des­sus, Re­né Ma­gritte se por­trai­tu­rant en oi­seau en pre­nant pour mo­dèle un oeuf… Page de droite : de­vant

« Le Pè­le­rin », un an avant sa mort.

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