ILS ÉTAIENT IS­SUS DE LA NO­BLESSE MAIS AUS­SI PAR­FOIS FILS DE PAY­SANS

Le Figaro Magazine - - Esprits Libres - JEAN SÉVILLIA

→ ments ou gar­dant ses for­te­resses au sein des­quelles ils ha­bitent et sont nour­ris, les che­va­liers de­viennent les vas­saux de leur maître, ob­tiennent des terres, par­fois un châ­teau. Les ca­dets, fré­quem­ment, mènent une vie er­rante, cou­rant les tour­nois, ven­dant leurs ser­vices.

Tout puis­sant sei­gneur pos­sède une école de che­va­le­rie qui a pour fonc­tion de confor­ter sa clien­tèle. C’est dans ce cercle que le pos­tu­lant à la che­va­le­rie, au cours d’un ap­pren­tis­sage de trois à neuf ans, s’ini­tie à l’équi­ta­tion et au ma­nie­ment des armes, au mi­lieu de gar­çons de son âge comme de com­bat­tants ex­pé­ri­men­tés. Ce com­pa­gnon­nage pré­pare le jeune homme à sa vie fu­ture. Le che­va­lier, con­trai­re­ment à une idée fausse, ne se bat pas en so­li­taire : sa vo­ca­tion, même dans les tour­nois, est de com­battre en groupe contre d’autres groupes. Lors de sa pé­riode de for­ma­tion, le pos­tu­lant ap­prend égale- ment la ci­vi­li­té, la cour­toi­sie – au sens lit­té­ral, l’art de vivre dans une cour -, s’ap­pro­priant l’en­semble des prin­cipes qui se sont peu à peu af­fir­més pour fon­der l’éthique che­va­le­resque : le ser­vice de Dieu, la pro­tec­tion des plus faibles. Lors­qu’il est prêt, le jeune homme est adou­bé che­va­lier au cours d’une cé­ré­mo­nie où il re­çoit ses at­tri­buts sym­bo­liques – l’épée, le bau­drier, les épe­rons – et où, afin d’éprou­ver sa ré­sis­tance, un coup lui est as­sé­né sur la nuque (la co­lée). Au XIIIe siècle se prend l’ha­bi­tude de faire pré­cé­der l’adou­be­ment d’une veillée de prières, comme de faire bé­nir le nou­veau che­va­lier, un prêtre fai­sant un ser­mon.

L’his­to­rien Jacques Le Goff a mon­tré que l’Eglise mé­dié­vale a long­temps ma­ni­fes­té son op­po­si­tion à la guerre, ten­tant de conte­nir celle-ci par la Paix de Dieu – édic­tée au concile de Char­roux en 989 – qui in­ter­di­sait aux troupes féo­dales de →

→ por­ter at­teinte aux clercs et aux pauvres, puis par la Trêve de Dieu, ap­pa­rue vers 1040, qui pro­non­çait l’in­ter­dic­tion de com­battre pen­dant les pé­riodes de pé­ni­tence, ain­si le ca­rême, et du jeu­di au di­manche, afin de res­pec­ter le jour du Sei­gneur. A ses dé­buts, la che­va­le­rie n’ins­pire donc que mé­fiance à l’Eglise. Saint Ber­nard, au prix d’un jeu de mots, vi­li­pen­de­ra la mi­li­tia (la che­va­le­rie) qui n’était rien d’autre que ma­li­tia, « pé­ché », « crime ».

Il res­te­ra des traces de cette mé­fiance dans l’ap­pel que le pape Ur­bain II lan­ce­ra à Cler­mont, en 1095, in­vi­tant les hommes de guerre à se­cou­rir leurs frères chré­tiens d’Orient et à dé­li­vrer les Lieux saints : la croi­sade (terme qui date du XVe siècle, plus de deux siècles après la fin des croi­sades) est conçue en pre­mier lieu comme un voyage pé­ni­ten­tiel, les che­va­liers étant in­vi­tés à re­non­cer à leurs pra­tiques vio­lentes en Eu­rope et à ac­com­plir leur de­voir guer­rier en Terre sainte.

Voués à la dé­fense des Etats la­tins d’Orient, les pre­miers ordres de che­va­le­rie naissent dans la fou­lée des croi­sades : l’ordre des Hos­pi­ta­liers de Saint-Jean de Jé­ru­sa­lem (an­cêtre de l’ac­tuel ordre de Malte), l’ordre du Saint-Sé­pulcre, l’ordre du Temple, l’ordre Teu­to­nique. Ce sont des ordres mo­nas­tiques. Dans la se­conde moi­tié du XIIe siècle, l’Eglise achève en ef­fet de se ral­lier à l’idéal che­va­le­resque. Pour l’Eglise, le che­va­lier est miles Ch­ris­ti, le sol­dat (ou le che­va­lier) du Ch­rist, dont l’épée est au ser­vice de la ci­té ter­restre, an­ti­chambre de la ci­té cé­leste. Pa­ral­lè­le­ment, l’idéal che­va­le­resque est adop­té par la →

DES DE­VOIRS GUER­RIERS EN TERRE SAINTE

→ no­blesse aux yeux de qui le che­va­lier est un maillon de la so­cié­té féo­dale : vas­sal, il doit res­pec­ter ses obli­ga­tions vis-àvis de son maître (son su­ze­rain) ; sei­gneur, il est te­nu à la jus­tice et à la cha­ri­té en­vers ses vas­saux.

Har­diesse, cou­rage, loyau­té, lar­gesse (le che­va­lier mé­prise l’ar­gent, mais est en­cou­ra­gé à l’uti­li­ser avec gé­né­ro­si­té), cour­toi­sie (no­tam­ment avec la dame de ses pen­sées), fi­nesse d’es­prit (le che­va­lier idéal est un let­tré, qui maî­trise le la­tin, qui lit), telles sont les ob­jec­tifs vi­sés par ces hommes de guerre. Un com­por­te­ment exal­té par la lit­té­ra­ture ly­rique et ro­ma­nesque de l’époque qui trouve son apo­théose dans les oeuvres de Chré­tien de Troyes (Lan­ce­lot, Per­ce­val), poète qui chris­tia­nise la lé­gende ar­thu­rienne en fai­sant du Graal le ca­lice qui a re­cueilli le sang de Jé­sus sur la Croix. Pa­ra­doxa­le­ment, c’est au mo­ment où triomphe l’idéal che­va­le­resque que le nombre de che­va­liers di­mi­nue. La mul­ti­pli­ca­tion des for­te­resses et des opé­ra­tions de siège va­lo­rise d’autres types de com­bat­tants (fan­tas­sins, ar­chers, ser­vants de ma­chines de guerre). Le coût crois­sant de l’équi­pe­ment des che­va­liers ain­si que des cé­ré­mo­nies d’adou­be­ment, de plus en plus fas­tueuses, éloigne les im­pé­cu­nieux de cet état. Au XIIIe siècle, a for­tio­ri au XIVe siècle, au moins dans les royaumes de France et d’An­gle­terre, la che­va­le­rie est non en droit mais en fait ré­ser­vée à la no­blesse. Tous les nobles ne sont pas che­va­liers, certes, mais tous les che­va­liers sont nobles, ce qui in­tro­duit dans la che­va­le­rie le fac­teur hé­ré­di­taire et ren­force la co­hé­sion so­ciale de la no­blesse. Cette évo­lu­tion exerce une consé­quence sur les tour­nois, qui étaient à l’ori­gine un spec­tacle col­lec­tif confron­tant deux camps. Peu à peu, ce mo­dèle cède la place à des joutes in­di­vi­duelles. Condam­nés par les papes et les conciles, in­ter­dits par Saint Louis en 1260, ils re­viennent à la mode aux XIVe et XVe siècles parce qu’ils consti­tuent une fête pour les nobles qui y par­ti­cipent et pour le peuple qui y as­siste.

Le pres­tige de la che­va­le­rie étant à son som­met,

les rois et les princes créent à leur tour des ordres de che­va­le­rie, des­ti­nés à ré­com­pen­ser les meilleurs ser­vi­teurs du trône et à ras­sem­bler la no­blesse au­tour du sou­ve­rain : l’ordre de la Jar­re­tière fon­dé en An­gle­terre par Edouard III en 1348, l’ordre de l’Etoile créé par le roi de France Jean II le Bon en 1351, l’ordre de la Toi­son d’or ins­ti­tué par le duc de Bour­gogne Phi­lippe le Bon en 1429, l’ordre de Saint-Mi­chel fon­dé par Louis XI en 1469. Le dé­clin mi­li­taire de l’institution se pour­suit pour­tant. Quand les fan­tas­sins et les ar­chers l’em­portent sur les ca­va­liers - à Cré­cy (1346) ou Azin­court (1415) -, ses jours sont comp­tés. A la fin de la guerre de Cent Ans, le sen­ti­ment na­tio­nal est en germe, et l’Etat royal pose les bases d’une nou­velle or­ga­ni­sa­tion mi­li­taire. Au XVIe siècle, la che­va­le­rie est morte. Au tout dé­but du XVIIe siècle, Cer­van­tès lui dresse un su­perbe tom­beau avec son Don Qui­chotte. De­meu­re­ra un mythe éter­nel, et le titre de che­va­lier, uti­li­sé jus­qu’à nos jours pour dé­si­gner de nobles en­ga­ge­ments ou ré­com­pen­ser de vrais mé­rites, mais aus­si, hé­las, pour qua­li­fier des che­va­liers de fan­tai­sie qui n’ont rien de hé­ros. Dans notre so­cié­té ma­té­ria­liste, l’au­then­tique es­prit che­va­le­resque se fait rare.

Sources : Mar­tin Au­rell, Le Che­va­lier let­tré. Sa­voir et conduite de l’aris­to­cra­tie aux XIIeet XIIIe siècles, Fayard (2011) ; Do­mi­nique Bar­thé­le­my, La Che­va­le­rie, Tem­pus (2012) ; Jean Flo­ri, Che­va­le­rie et che­va­liers au Moyen Age, Ha­chette (1998) ; Jacques Le Goff et Jean-Claude Sch­mitt, Dic­tion­naire rai­son­né de l’Oc­ci­dent mé­dié­val, Fayard (1999) ; Syl­vain Gou­guen­heim, Le Moyen Age en ques­tions, Tex­to (2012).

LEURS VA­LEURS : COU­RAGE, LOYAU­TÉ, FI­NESSE D’ES­PRIT

Les quatre che­va­liers fran­çais à la tête de la Pre­mière Croi­sade (1096-1099) : Go­de­froy de Bouillon, Ray­mond IV, comte de Tou­louse, Bo­hé­mond de Ta­rente et Tan­crède de Hau­te­ville.

Hé­ros des guerres d’Ita­lie au car­re­four des XVe et XVIe siècles, Bayard, le Che­va­lier sans peur et sans re­proche, avait pour de­vise « Ac­ci­pit ut det » : « Il re­çoit pour don­ner ».

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