DES CEN­TAINES DE MIL­LIONS DE RU­RAUX DÉ­PLA­CÉS VERS LES VILLES

Le Figaro Magazine - - Esprits Libres - PA­TRICK SAINT-PAUL

Un ou­ra­gan de bé­ton s’est le­vé au­tour de Chong­qing. Ac­crou­pis au bord de leurs étangs hé­ris­sés de lo­tus, canne à pêche à la main, les pay­sans de Shuang­fou, le vil­lage des « deux boud­dhas », ne prennent plus la peine de le­ver la tête pour le re­gar­der fondre sur eux. For­mant une masse grise, au bout de leurs terres culti­vées, les tours de la ville nou­velle se trouvent en­core à 5 ki­lo­mètres de leurs pe­tites mai­sons ni­chées entre une mul­ti­tude de lacs mi­nia­tures, comme sur une es­tampe de la Chine an­tique. De­vant le pre­mier ri­deau d’im­meubles en construc­tion, une ligne de grues serre les rangs, telle les fan­tas­sins d’une ar­mée re­pous­sant le front. L’ur­ba­ni­sa­tion, ava­tar de la mo­der­ni­sa­tion à marche for­cée de la Ré­pu­blique po­pu­laire, a dé­jà frap­pé par pe­tites tor­nades, clair­se­mant le pay­sage de mon­ti­cules de briques.

« C’est comme un orage. On ne peut rien faire pour l’ar­rê­ter, dit un vieux pay­san coif­fé de son cha­peau de paille en pal­pant les épis de maïs de son champ, tra­ver­sé par un pe­tit la­cet de bé­ton au bout du­quel se pro­file la ville nou­velle. J’ai dé­jà si­gné les pa­piers pour l’in­dem­ni­sa­tion de mes terres confis­quées et de ma ferme. Les bull­do­zers ne tar­de­ront pas à ve­nir pour ra­ser ma mai­son. Al­lez au vil­lage d’à cô­té. Ils sont dé­jà pas­sés. » Xian Lu­shan, la bour­gade voi­sine, comp­tait 1 900 ha­bi­tants il y a en­core quelques mois. Au­jourd’hui, il n’en reste pas plus de 300, se­lon le res­pon­sable lo­cal du Par­ti com­mu­niste chi­nois (PCC), qui tient à res­ter ano­nyme. « Les jeunes ont quit­té le vil­lage de­puis long­temps, pour cher­cher un bou­lot. Il ne reste que les vieux »,

dit-il. Cer­tains des ex­pul­sés sont dé­jà re­lo­gés dans une tour de Xiyong, la ville nou­velle. D’autres ha­bitent pro­vi­soi­re­ment un im­meuble vé­tuste en at­ten­dant l’at­tri­bu­tion de leur nou­veau lo­ge­ment. La plu­part d’entre eux conti­nuent de ve­nir la jour­née à Xian Lu­shan pour culti­ver le maïs, des pa­tates douces et le riz, sur leurs terres confis­quées. « C’est illé­gal mais c’est pro­vi­soire. Per­sonne ne dit rien. Bien­tôt ce se­ra fi­ni. Lorsque les der­nières mai­sons au­ront été ra­sées, com­men­ce­ra la construc­tion de la voie ex­press vers Chong­qing. On bâ­ti­ra ici une plate-forme lo­gis­tique, qui abri­te­ra no­tam­ment les en­tre­pôts du parc de mi­cro­élec­tro­nique de la ville », ex­plique le res­pon­sable lo­cal.

Ve­nus pour la jour­née ré­col­ter, quelques di­zaines de pay­sans « ur­ba­ni­sés » at­tendent à l’ar­rêt de bus, les bras chargés de sacs de lé­gumes. Le soir, ils re­tournent dor­mir dans les tours mo­dernes. « La vie y est plus confor­table qu’au vil­lage, ra­conte une pay­sanne. Il y a les toi­lettes et l’eau cou­rante. Mais la vie est chère et nous vi­vons comme des pauvres. Il faut payer pour tout, même pour al­ler aux toi­lettes… Avant, on éle­vait des porcs et des pou­lets dans nos fermes. Main­te­nant, on achète du porc in­dus­triel au mar­ché. Ils vendent les 500 grammes de porc 16 yuans (2 eu­ros). Et sou­vent, c’est de la viande ava­riée. » Dans un pays où 20 % des terres agri­coles sont pol­luées et où les scan­dales ali­men­taires font des ra­vages, maî­tri­ser soi-même l’ap­pro­vi­sion­ne­ment est sou­vent une né­ces­si­té élémentaire.

Ce soir M. Zhou, 60 ans, res­te­ra au vil­lage, dans sa mai­son qui n’a pas en­core été dé­truite. Il rentre chez lui un sac de maïs à la main. « Bien­tôt je se­rai obli­gé d’al­ler vivre là-bas, dit-il en ten­dant le doigt d’un air écoeu­ré vers la masse grise au loin. Ma terre a dé­jà été confis­quée. J’at­tends qu’ils viennent avec les bull­do­zers pour m’en al­ler. Nous ha­bi­tions une grande mai­son à six, avec mes deux filles et leurs ma­ris. Les au­to­ri­tés ne nous ont at­tri­bué que deux ap­par­te­ments de 65 m2, qu’ils ont don­nés à mes filles. Nous avons été floués. Ma femme et moi au­rions dû avoir un troi­sième ap­par­te­ment, pour y ha­bi­ter. Lorsque je suis al­lé pro­tes­ter au bu­reau des dé­mo­li­tions, les fonc­tion­naires m’ont chas­sé en me di­sant d’al­ler ha­bi­ter chez mes filles. Ils se sont tout sim­ple­ment em­po­chés notre ap­par­te­ment. Ce sont des cor­rom­pus. » Se­lon un ac­cord pas­sé avec les au­to­ri­tés lo­cales, 30 m2 sont al­loués par membre d’une fa­mille de pay­sans. Avec les in­dem­ni­sa­tions per­çues pour la sai­sie de leurs mai­sons et de leurs terres, ils peuvent ache­ter ces sur­faces, gé­né­ra­le­ment ré­par­ties en plu­sieurs ap­par­te­ments, à un ta­rif pré­fé­ren­tiel dans les tours construites pour les pay­sans dé­pla­cés. De nom­breuses fa­milles s’en­tassent dans un seul ap­par­te­ment, pour en louer un autre afin de com­plé­ter leurs faibles re­ve­nus.

Jus­qu’en 1978 et l’ou­ver­ture éco­no­mique me­née par Deng Xiao­ping, moins de 20 % de la po­pu­la­tion chi­noise ha­bi­tait les villes. Le Bu­reau na­tio­nal des sta­tis­tiques chi­nois es­time que 75 % de la po­pu­la­tion chi­noise se­ra ur­baine d’ici à 2034. Pour rem­plir ses ob­jec­tifs, le gou­ver­ne­ment cen­tral a éla­bo­ré en 2014 un plan dé­taillant une nou­velle vi­sion de la Chine mo­derne. Celle-ci pré­voit la des­truc­tion des vil­lages, la re­cons­truc­tion de nou­veaux lo­ge­ments dans des tours, com­pre­nant aus­si des bu­reaux et de nou­velles in­fra­struc­tures. L’ave­nir de ce pro­jet dan­tesque se joue à Chong­qing, la plus grande mé­ga­pole du pays avec ses 34 mil­lions d’ha­bi­tants, un for­mi­dable la­bo­ra­toire. Chaque an­née, cette ci­té, dont la po­pu­la­tion croît le plus ra­pi­de­ment en Chine, at­tire quelque 300 000 nou­veaux ha­bi­tants dans sa fo­rêt de tours noyée dans un brouillard de pol­lu­tion vis­queux. De­puis 2014, une dou­zaine de vil­lages ont dé­jà été ra­sés pour construire la ci­té de l’ouest dans le quar­tier de Sha­ping­ba, qui en­globe la ville nou­velle de Xiyong. Ni­chées entre des col­lines re­cou­vertes de cultures en es­ca­lier, les tours neuves du quar­tier de Chen­jia­qiao à Xiyong, cette nou­velle ci­té de l’ouest, si­tuée à la pé­ri­phé­rie de Chong­qing, sont cen­sées agir comme un in­cu­ba­teur du « ci­toyen ur­bain mo­dèle » chi­nois. Les vil­la­geois de Xian Lu­shan ha­bitent une ré­si­dence aux bâ­ti­ments de cou­leur ocre et mar­ron clair. Cinq ki­lo­mètres seule­ment sé­parent leur pai­sible vil­lage de la nou- velle ci­té. Un monde, en réa­li­té. Une vie de ru­ra­li­té, où le ni­veau de confort n’avait pas beau­coup évo­lué de­puis le XIXe siècle, dans le­quel ils vi­vaient sans ar­gent ou presque, les sé­pare de ce nou­vel uni­vers consu­mé­riste de la Chine de de­main. Un uni­vers or­wel­lien à la Big Bro­ther. Leur­nou­vel­le­ré­si­den­ceest­cri­blée­de­ca­mé­ras­de­sur­veillan­ceet de haut-par­leurs qui dif­fusent une li­ta­nie de consignes sur un rythme lan­ci­nant : « Pay­sans, soyez ci­vi­li­sés », « Ne vous ga­rez pas de­vant les sor­ties des pom­piers », « Ai­mez votre pays », « Ai­dez les pauvres », « Evi­tez la drogue ».

Ja­mais de ré­pit. Les mes­sages s’en­chaînent en boucle, à l’in­fi­ni. Les rues où sont re­lo­gés les pay­sans sont ta­pis­sées de pos­ters géants af­fi­chant les consignes du Par­ti com­mu­niste chi­nois. Chaque bande des­si­née est ac­com­pa­gnée d’un mes­sage de pro­pa­gande : « In­ter­dit de construire sur les trot­toirs », « In­ter­dit d’éle­ver des co­chons et des ca­nards dans les rues ». Rien de plus nor­mal pour notre chef de vil­lage ano­nyme, le seul à avoir ac­cep­té de nous par­ler en dé­pit de nos nom­breuses re­quêtes au­près des au­to­ri­tés du dis­trict de Sha­ping­ba… Dans la Chine de Xi Jin­ping, où règne un cli­mat de sus­pi­cion per­ma­nent à l’égard des étran­gers soup­çon­nés de « cor­rompre » la so­cié­té avec leurs « idées li­bé­rales », les fonc­tion­naires de pro­vince évitent tout contact avec les jour­na­listes oc­ci­den­taux. « Moi aus­si, j’étais pay­san avant de →

→ de­ve­nir chef de vil­lage, dit-il fiè­re­ment. Et je me suis adap­té. C’est vrai, on ne peut pas chan­ger d’un coup les ha­bi­tudes des pay­sans. Mais on ne peut pas se com­por­ter en ville comme au vil­lage. Les haut-par­leurs rap­pellent aus­si aux nou­veaux ci­toyens d’éteindre le gaz et les lu­mières le soir. Si un feu se dé­clare, ce n’est pas une ferme qui brû­le­ra mais une tour en­tière. C’est pour­quoi il faut ré­édu­quer ces nou­veaux ci­ta­dins. » Chan­ger de com­por­te­ment, s’adap­ter à la vie mo­derne n’a pas été sans dif­fi­cul­té pour ces vil­la­geois qui se chauf­faient, fai­saient la cuisine et leur toi­lette à l’aide de ré­chauds à char­bon, et vi­vaient sans sa­ni­taires ni eau cou­rante. Seul lien avec le monde mo­derne, quelques am­poules et une té­lé­vi­sion rac­cor­dées à l’élec­tri­ci­té. « Nous avons beau­coup amé­lio­ré l’exis­tence des pay­sans, même si le che­min est en­core long pour rat­tra­per le ni­veau de vie des pays dé­ve­lop­pés. On a of­fert la sé­cu­ri­té so­ciale et des pen­sions pour les re­trai­tés. A par­tir de 60 ans, les hommes touchent 1 000 yuans par mois. Les femmes, dès 55 ans. Chez les jeunes, cha­cun doit faire un ef­fort pour trou­ver du bou­lot. Il y a beau­coup de nou­velles op­por­tu­ni­tés. Il suf­fit de se re­trous­ser les manches », se fé­li­cite le fonc­tion­naire lo­cal. Ar­ra­chés à leur terre, les pay­sans s’adaptent à leur nou­vel en­vi­ron­ne­ment avec ce sens chi­nois pour l’im­pro­vi­sa­tion et l’ap­pro­pria­tion des zones grises lais­sées par le rou­leau com­pres­seur du pou­voir. Par­tout entre les tours et les pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment im­mo­bi­lier ont fleu­ri des cultures pro­vi­soires. La fu­ture gare, ul­tra­mo­derne, est une col­line où les pay­sans font pous­ser maïs, pa­tates douces, ha­ri­cots, choux, gin­gembre. La col­line se­ra ara­sée d’ici peu. Des cultures s’étendent face aux grat­te­ciel du géant de l’im­mo­bi­lier Wan­da, sur des ter­rains dé­jà pré­emp­tés pour d’autres pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment. Dans le hall d’en­trée de la tour n° 7, ha­bi­tée par des vil­la­geois de Xian Lu­shan, un groupe de quatre femmes joue de l’ar­gent aux cartes. Les murs sont ta­pis­sés par les pos­ters de consignes de la « conven­tion de l’im­meuble », sous forme de bande des­si­née : « Ne pas cra­cher par­tout », « Ne pas je­ter les dé­tri- tus n’im­porte où », « Ne pas lan­cer les or­dures ou des ob­jets par les fe­nêtres des tours »… « Au vil­lage, nous culti­vions du riz en ter­rasses, ma­nuel­le­ment, lance Mme Zhang, une an­cienne pay­sanne vê­tue d’une robe à fleurs usée. Le la­beur était très dur. Notre vie dé­pen­dait du ciel. S’il ne pleu­vait pas, ce n’était pas bon. S’il pleu­vait trop, c’était pa­reil. Main­te­nant nous sommes à la re­traite. On a du temps pour le re­pos et les loi­sirs. »

Un vil­la­geois au vi­sage bu­ri­né par le tra­vail en plein air et l’al­cool fait ir­rup­tion dans le hall au gui­don de sa mo­by­lette pé­ta­ra­dante et fu­mante, pro­vo­quant des hur­le­ments de pro­tes­ta­tion. Une caisse de bière char­gée sur le porte-ba­gages, torse nu, il ap­puie sur le bou­ton de l’as­cen­seur, sous des vo­lées d’in­jures. « J’ai tout per­du, ré­torque-t-il en di­rec­tion des joueuses. Avant, je me ga­rais dans la ferme. On ne m’en­lè­ve­ra pas le droit de me ga­rer de­vant chez moi. » Le calme re­vient dès qu’il dis­pa­raît dans l’as­cen­seur. « Ce­lui-là, on a l’ha­bi­tude. C’est tous les jours pa­reil », com­mente Mme Zhang en dis­tri­buant les cartes.

Au vil­lage, elle éle­vait aus­si des porcs et des pou­lets pour nour­rir sa fa­mille et ar­ron­dir les fins de mois. Dé­sor­mais, elle ha­bite un ap­par­te­ment de 45 m2. « Je n’ai plus be­soin de m’échi­ner dans les ri­zières. J’ai beau­coup de temps pour m’amu­ser et je touche la re­traite », se ré­jouit-elle. Un pay­san « mal ré­édu­qué » tente de s’in­fil­trer vers l’as­cen­seur traî­nant der­rière lui un porc, qui avance en pous­sant des groui­ne­ments stri­dents, pro­vo­cant une nou­velle bron­ca. Cette fois c’en est trop. Les femmes passent la tête à l’ex­té­rieur pour ap­pe­ler un garde de la ré­si­dence, qui ac­court aus­si­tôt. « Sor­tez d’ici avec cette bête. C’est in­ter­dit », or­donne-t-il, épau­lé par trois autres ré­si­dents pour re­pous­ser le ré­cal­ci­trant. L’éle­veur contra­rié re­par­ti­ra fu­ri­bond au vo­lant de son touk-touk.

A l’ex­té­rieur, un jeune couple pro­mène ses en­fants âgés de 2 et 6 ans, au­tour du parc à jeux, l’air ra­dieux. « Nous ha­bi­tons ici de­puis quatre mois, ra­conte la jeune mère âgée de 26 ans. →

LA MA­JO­RI­TÉ DES VIL­LAGES SONT PRO­MIS À LA DES­TRUC­TION

→ Mon ma­ri tra­vaille et gagne 1 800 yuans par mois (230 eu­ros). Et moi je gagne 1 500 yuans. Nous vi­vons comme les gens à la té­lé­vi­sion dans notre nou­vel ap­par­te­ment. Au vil­lage, il y avait de la boue par­tout et on se sa­lis­sait. Il fal­lait al­ler pui­ser de l’eau et la por­ter. Ici il y a l’eau cou­rante, le gaz pour faire la cuisine et des toi­lettes. » Les « nou­veaux ci­toyens » ur­ba­ni­sés sont loin de tous par­ta­ger cet en­thou­siasme. Un at­trou­pe­ment s’est for­mé de­vant le bâ­ti­ment 7. Des ré­si­dents bran­dissent une pé­ti­tion. Ils se plaignent d’avoir été floués par les fonc­tion­naires lo­caux lors du cal­cul des com­pen­sa­tions et lors de l’at­tri­bu­tion des lo­ge­ments. « Comme nous re­fu­sions de si­gner l’ac­cord de com­pen­sa­tion parce qu’ils nous avaient lé­sés sur les in­dem­ni­tés, les fonc­tion­naires lo­caux nous ont ré­pon­du que ça ne chan­geait rien, ra­conte Huaying, une qua­ran­te­naire. Mon frère a été em­pri­son­né comme tous ceux qui pro­tes­taient. Un jour, ils sont ve­nus avec des pel­le­teuses pour ra­ser la mai­son. Ils ont pré­ve­nu la veille au soir. Mon frère à 49 ans. Il ne trouve pas de tra­vail et doit nour­rir sa fa­mille. J’ai pi­tié de lui, mais je n’ai pas les moyens de l’ai­der fi­nan­ciè­re­ment. » M. Li, 50 ans, tré­pigne. « Le lo­ge­ment est très bien. Mais à quoi bon avoir un lo­ge­ment si on n’a pas de quoi se nour­rir ? Si je n’ai pas de bou­lot, j’ai du sou­ci à me faire », s’agace-t-il. Trop jeune pour tou­cher une re­traite, il af­firme être trop âgé pour trou­ver un tra­vail. « Pour mes en­fants, c’est la même chose, pour­suit-il. A la cam­pagne, ils n’avaient pas ac­cès aux bonnes écoles. Leur ni­veau d’études est in­suf­fi­sant. Ils n’ont ac­cès qu’aux pe­tits bou­lots sous-payés. » Pour­voir des em­plois ré­mu­né­rés ré­gu­liè­re­ment est un en­jeu es­sen­tiel pour le gou­ver­ne­ment cen­tral chi­nois, afin de trans­for­mer les pay­sans en consom­ma­teurs et de ré­orien­ter l’éco­no­mie du pays vers une crois­sance plus du­rable. « L’ur­ba­ni­sa­tion est un pro­ces­sus in­évi­table dans le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de la Chine, qui s’ins­crit dans la marche pour l’in­dus­tria­li­sa­tion et la mo­der­ni­sa­tion du pays, ex­plique l’éco­no­miste Hu Xing­dou. Mais elle creuse les in­éga­li­tés et les pay­sans sont les grands sa­cri­fiés. Ils sont vic­times de l’ur­ba­ni­sa­tion parce que les gou­ver­ne­ments lo­caux se fo­ca­lisent plus sur la cap­ta­tion de leurs terres, source de pro­fits ra­pides, que sur les in­té­rêts des pay­sans. » Pour le nou­vel em­pe­reur rouge, Xi Jin­ping, et son en­tou­rage re­tran­chés der­rière les murs rouges de Zhon­gnan­hai, la nou­velle Ci­té In­ter­dite à Pé­kin, c’est un mal in­évi­table. Le prix à payer pour don­ner corps au rêve chi­nois de his­ser le pays au ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment des grandes puis­sances. La Ré­pu­blique po­pu­laire en­tend ac­com­plir en une ou deux dé­cen­nies ce que les pays in­dus­tria­li­sés mo­dernes ont mis plus d’un siècle à réa­li­ser. Mais, pour évi­ter un af­flux dans les plus grandes villes de Chine dé­jà sur­peu­plées, un sys­tème de per­mis reste en vi­gueur. Le hu­kou, le per­mis de ré­si­dence qui fait of­fice de pas­se­port in­té­rieur, conti­nue d’agir comme une bar­rière li­mi­tant la mo­bi­li­té. Dé­pour­vus de « hu­kou ur­bain », les mi­grants des cam­pagnes sont la plu­part du temps pri­vés d’ac­cès aux soins mé­di­caux gra­tuits, d’ins­crip­tion dans les écoles pu­bliques et aux avan­tages so­ciaux. Le nou­veau sys­tème leur per­met d’ob­te­nir un « hu­kou ur­bain » à condi­tion d’aban­don­ner les droits sur la terre en échange d’une com­pen­sa­tion.

Les grues, qui font jaillir de nou­velles tours de bé­ton et de verre,

se comptent par cen­taines le long de l’au­to­route me­nant de Xiyong à Chong­qing. Dé­bar­qués de leurs cam­pagnes, la plu­part des pay­sans n’avaient ja­mais vu un gratte-ciel. En quelques se­maines, ils sont pro­pul­sés aux som­mets de ces im­meubles ver­ti­gi­neux me­su­rant 300 mètres, d’où ils des­cendent en rap­pel avec une simple corde, pour net­toyer les fa­çades de verre. D’autres, tout droits sor­tis du Moyen Age, char­rient des mar­chan­dises de­puis le port vers les hau­teurs de la ville à dos d’homme, équi­pés d’une simple perche de bam­bou. Mal­gré la dé­me­sure et les in­éga­li­tés criantes, Chong­qing est ci­tée en exemple par le pou­voir, en rai­son de sa crois­sance re­cord su­pé­rieure à la moyenne na­tio­nale. Elle est l’in­car­na­tion de la fu­reur de l’ur­ba­ni­sa­tion chi­noise.

UN MAL IN­ÉVI­TABLE POUR RAT­TRA­PER LE NI­VEAU DE DÉ­VE­LOP­PE­MENT OC­CI­DEN­TAL

Des ré­si­dents fraî­che­ment dé­bar­qués de leurs cam­pagnes ob­servent, fas­ci­nés, un gi­gan­tesque chan­tier de gratte-ciel en construc­tion dans le sud-ouest de la Chine.

Un ber­ger guide son trou­peau dans les fau­bourgs de Pé­kin. Les au­to­ri­tés des grandes villes mul­ti­plient les dé­marches pour « ré­édu­quer » les pay­sans fraî­che­ment ur­ba­ni­sés qui peinent à aban­don­ner leurs tra­di­tions.

S’éten­dant sur 82 000 km2, Chong­qing abrite dé­jà 34 mil­lions d’ha­bi­tants. Sa crois­sance ur­baine est dé­sor­mais ver­ti­cale avec ces di­zaines d’im­meubles so­ciaux des­ti­nés à ac­cueillir les pay­sans en pro­ve­nance de toute la ré­gion du Si­chuan.

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