Le bloc-notes de Phi­lippe Bou­vard

Le Figaro Magazine - - Entrées Libres -

La Chambre haute mé­rite bien son nom. Ses marches d’es­ca­lier sont trois fois plus éle­vées que celles du Fes­ti­val de Cannes. Du Gé­né­ral à Mon­te­bourg, tous les tri­buns de la Ve ont de­man­dé – sans l’ob­te­nir – sa sup­pres­sion. En vain, heu­reu­se­ment. Car au­rait dis­pa­ru du pay­sage dé­mo­cra­tique le contre­poids d’une gauche af­fi­chant de plus en plus sou­vent des éti­quettes trom­peuses. Et puis, il n’y a qu’à par­cou­rir la somp­tueuse bi­blio­thèque et son an­nexe à l’heure di­ges­tive où les pau­pières s’abaissent pour se sou­ve­nir que le Sé­nat reste d’abord et sur­tout une chambre de ré­flexion. Par­mi les ou­vrages ja­lon­nant des ki­lo­mètres de rayon­nages, j’ai été as­sez fier de dé­cou­vrir la col­lec­tion com­plète du Fi­ga­ro de­puis son pre­mier nu­mé­ro. Der­rière le bu­reau qui fut ce­lui du Pre­mier Con­sul, de Goe­ring, d’Alain Po­her (deux fois chef d’Etat par in­té­rim et qui ne par­vint pas à l’être en­suite dé­fi­ni­ti­ve­ment) trône au­jourd’hui Gé­rard Lar­cher, ar­ché­type du grand no­table de pro­vince et deuxième per­son­nage de l’Etat. On ad­mi­re­ra la coïn­ci­dence qui a por­té à ce poste le vé­té­ri­naire spé­cia­liste de la plus noble conquête de l’homme et qui, à ce titre, soi­gna les vain­queurs des Jeux olym­piques de Mon­tréal près de vingt siècles après que Ca­li­gu­la nom­ma sé­na­teur In­ci­ta­tus, son che­val fa­vo­ri. Au­tant M. Lar­cher ap­pré­cie les fastes ré­pu­bli­cains hé­ri­tés de nos deux em­pires, au­tant il veille à la mo­des­tie de son propre train de vie. Ain­si a-t-il ré­cem­ment aban­don­né son lo­ge­ment de fonc­tion du Pe­tit Luxem­bourg et s’est-il ré­ins­tal­lé dans son ap­par­te­ment per­son­nel. Il ne sup­por­tait pas de ne pou­voir chan­ger une ap­plique de sa salle de bains sans avoir à en ré­fé­rer à la di­rec­tion des Mo­nu­ments his­to­riques, à la Cour des comptes et à la presse d’in­ves­ti­ga­tion. La vi­site gui­dée re­trace les re­la­tions tu­mul­tueuses entre Ma­rie de Mé­di­cis et Ri­che­lieu ain­si que l’am­bi­tion des Bo­na­parte de s’in­té­grer à une histoire de France tou­jours plus cha­toyante lors­qu’elle est confiée à des grands peintres plu­tôt qu’à des pe­tits profs. Le mys­tère sub­siste à pro­pos du cou­loir sou­ter­rain dont on dit qu’il re­liait ceux qu’on ap­pe­lait alors des Pères conscrits à des nièces co­mé­diennes au théâtre de l’Odéon, gé­ron­to­philes même lors­qu’elles n’in­ter­pré­taient pas Les Four­be­ries de Sca­pin. L’an­née par­le­men­taire s’étend du 1er oc­tobre au 2 juillet mais on tra­vaille dur hors dé­bats dans les com­mis­sions. Certes, la na­vette qui va du pa­lais du Luxem­bourg au Pa­laisBour­bon (et re­tour) est moins ra­pide que celles de la Nasa mais bon nombre des cen­taines d’amen­de­ments qu’elle ache­mine fi­nissent par in­flé­chir nos lois. Trois cent qua­rante-huit sé­na­teurs siègent, dont l’ef­fec­tif ne peut plus être aug­men­té : quand sous une pous­sée dé­mo­gra­phique (un seul élu re­pré­sente la Cor­rèze alors que douze se par­tagent Pa­ris), on crée une nou­velle cir­cons­crip­tion, il faut qu’une an­cienne dis­pa­raisse. La pa­ri­té et la jeu­nesse ne sont pas exi­gées : 26 % de femmes seule­ment et un âge moyen de 61 ans alors qu’il suf­fit d’avoir 24 ans pour sol­li­ci­ter les suf­frages de 162 000 grands élec­teurs. Le cé­ré­mo­nial qui sous le pre­mier Em­pire voyait Na­po­léon s’as­seoir sur le trône en bois de la salle des Confé­rences pour re­ce­voir l’al­lé­geance de ses vas­saux se ré­duit à la double haie de gardes ré­pu­bli­cains entre les­quels Gé­rard Lar­cher va de son bu­reau à l’hé­mi­cycle - un peu plus pe­tit que ce­lui de l’As­sem­blée na­tio­nale mais fort beau. Une plaque in­dique la place où Vic­tor Hu­go écri­vait ses dis­cours et le doigt montre celle où, beau­coup plus tard, Jean-Luc Mé­len­chon im­pro­vi­sait les siens. Au Pa­lais-Bour­bon, le pré­sident di­rige les séances de­puis le per­choir. Au Sé­nat, Gé­rard Lar­cher, ins­tal­lé sur le « pla­teau », dis­pose de pou­voirs plus éten­dus puis­qu’il ne confie à per­sonne la tâche, lorsque dé­filent les ora­teurs, de bran­cher ou de cou­per le mi­cro. De­puis que l’ab­sen­téisme est pé­na­li­sé et qu’on at­tri­bue une in­dem­ni­té de pré­sence de 165 eu­ros par séance, l’as­si­dui­té s’est ren­for­cée. Les convic­tions sont as­sez so­lides mais les cous­sins des sièges sont ré­ver­sibles se­lon la sai­son, et le ré­glage des ac­cou­doirs as­sure leurs aises aux plus cor­pu­lents. Dans la cou­lisse de ce qui consti­tue le plus beau club du monde s’ac­tivent 1 200 fonc­tion­naires dont par­fois Ra­ma Yade, qui a gar­dé un pied dans la mai­son. Pen­dant que les sé­na­teurs pé­rorent, à quelques mètres de là de jeunes gens se dé­clarent leur amour. Ses jar­dins où courent en­suite leurs en­fants offrent la par­ti­cu­la­ri­té d’être les plus sé­cu­ri­sés de la ca­pi­tale tan­dis que la Ville de Pa­ris en laisse la charge au Sé­nat. On a tout fait pour que les sé­na­teurs, ma­jo­ri­tai­re­ment élus de la pro­vince, ne se sentent pas trop dé­pay­sés. Les serres abritent les plus belles or­chi­dées. La pro­duc­tion re­cord des ruches, comme celle des toits de l’Opé­ra Gar­nier, confirme que les abeilles font leur miel de la pol­lu­tion ur­baine. Un es­saim de jar­di­niers par­tage la ré­colte de poires har­dy entre la pré­si­dence de la docte as­sem­blée et la soupe po­pu­laire. Las ! Alors que les vieux sages sont tou­jours là, le po­ta­ger a dis­pa­ru.

Le pré­sident du Sé­nat branche et coupe le mi­cro

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.