Gé­rald Andrieu : « Ces Fran­çais “qui ne sont rien” m’ont fait du bien à l’âme »

D’oc­tobre 2016 à mars 2017, de Dun­kerque à Men­ton, Gé­rald Andrieu a par­cou­ru à pied la fron­tière ter­restre de notre pays. En marche pour de vrai, il est allé à la rencontre des Fran­çais qui n’at­ten­daient pas Ma­cron.

Le Figaro Magazine - - Sommario - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO

Gé­rald Andrieu a fait ce que tous les jour­na­listes po­li­tiques de­vraient faire : tro­quer les dé­jeu­ners en ville contre un sac à dos et des chaus­sures de marche. En 1937, Georges Or­well, dans Le Quai de Wi­gan, était allé ex­plo­rer l’« in­fra­monde » des mineurs du nord de l’An­gle­terrre. En 2017, loin de Pa­ris, des son­dages et des pré­ten­dants au trône, Andrieu a choi­si d’ar­pen­ter ce « ves­tige d’avant Schen­gen » qu’est la fron­tière. « Tous les su­jets qui font dé­bat et au­raient mé­ri­té d’être dis­cu­tés pen­dant cette cam­pagne pré­si­den­tielle passent par celle-ci », note-t-il. 2 000 ki­lo­mètres de marche aux cô­tés de « ceux qui ne sont rien ». Mal­gré les usines et les com­merces qui ferment, les grandes sur­faces qui dé­fi­gurent le pay­sage, l’ar­ri­vée de mi­grants qui viennent ajou­ter de la mi­sère à la mi­sère, ils ont su res­ter plus dignes que leurs re­pré­sen­tants. Plus drôle et plus généreux aus­si. Le Peuple de la fron­tière (l’es­sai le plus im­por­tant de cette ren­trée ?), est une odys­sée mé­lan­co­lique au pays des humbles. Un voyage qui donne en­vie de prendre la route.

Vous ex­pli­quez que votre voyage est né de plu­sieurs re­fus. Les­quels ? Il y avait d’abord un re­fus de cou­vrir la pré­si­den­tielle comme le font ha­bi­tuel­le­ment les jour­na­listes po­li­tiques et, comme je le confesse, je l’ai moi-même fait en 2012 : en col­lant aux basques des can­di­dats et de leurs équipes. Que voit-on alors du pays à part des gares, des hô­tels et des salles de mee­ting ? Sans par­ler des Fran­çais, qui sont pour­tant les premiers concer­nés ! On ne sait rien de leurs as­pi­ra­tions. De toute fa­çon, dans les ré­dac­tions, on es­time que la tâche du jour­na­liste po­li­tique est ailleurs : il n’est pas là pour dis­cu­ter avec eux mais pour conter le « ro­man » à re­bon­dis­se­ments de la cam­pagne. Les lec­teurs et les élec­teurs mé­ritent mieux que ça. Ce mé­tier aus­si mé­rite mieux que d’en être ré­duit au rang de com­men­ta­teur ou de cos­cé­na­riste de la grande te­le­no­ve­la pré­si­den­tielle. Je vou­lais rompre éga­le­ment avec cette im­mé­dia­te­té qui est en train de rendre fou le journalisme. Lors d’une pré­si­den­tielle, la pa­tho­lo­gie s’ag­grave, les mé­dias se voyant en plus ga­gnés par de ré­gu­lières et vio­lentes crises d’épi­lep­sie. Il fau­drait réa­gir à tout et tout le temps, par­ti­ci­per au brou­ha­ha am­biant, re­bon­dir sur la moindre « pe­tite phrase » sans ja­mais se pen­cher sur les grands tra­cas du pays.

Il me fal­lait donc m’éloi­gner le plus pos­sible de Pa­ris, des can­di­dats et de ce bruit, et ra­len­tir aus­si. Mar­cher le long de la fron­tière à la rencontre de nos conci­toyens pa­raî­tra peut-être ab­surde, j’en ai conscience, mais c’est la so­lu­tion qui m’a sem­blé la plus ap­pro­priée.

Vous écrivez que cette pré­si­den­tielle a été « la plus na­vrante d’entre toutes ». Pour­quoi ?

Qui pour­rait se sa­tis­faire d’une telle cam­pagne à part, peut-être, ceux qui l’ont rem­por­tée ? On de­vrait au moins at­tendre d’un ren­dez-vous comme ce­lui-ci qu’il y ait un mi­ni­mum de dé­bat. Mais là, l’af­faire Fillon a tout em­bo­li­sé. Puis est ve­nue la qua­li­fi­ca­tion du FN pour le duel fi­nal qui a trans­for­mé la pré­si­den­tielle en une élec­tion à un seul tour. Ré­sul­tat : la « ba­taille » des idées n’a pas eu lieu, la grande discussion que notre pays au­rait pour­tant mé­ri­tée a été re­por­tée sine die.

Une seule et unique me­sure a été vrai­ment dé­bat­tue au point de par­ve­nir jus­qu’aux oreilles des Fran­çais croi­sés sur ma route. Il s’agit du re­ve­nu mi­ni­mum uni­ver­sel por­té par Be­noît Ha­mon. Une me­sure que beau­coup de mes in­ter­lo­cu­teurs, en plus, ju­geaient mau­vaise ! Ils n’at­ten­daient pas d’un can­di­dat — sur­tout d’un can­di­dat de gauche — qu’il pro­phé­tise, ac­cepte et ac­com­pagne la dis­pa­ri­tion du tra­vail, mais au contraire qu’il lutte pour que cha­cun ac­cède à un em­ploi et puisse en vivre di­gne­ment, ici et main­te­nant.

Qu’avez-vous vu que les autres jour­na­listes n’ont pas vu ?

Peut-être, jus­te­ment, ce décalage entre les pré­oc­cu­pa­tions des Fran­çais et cette non-cam­pagne pré­si­den­tielle qui oc­cu­pait tant la pro­fes­sion. Pour­tant, les su­jets ne man­quaient pas. Ils passent d’ailleurs tous plus ou moins, si l’on prend le temps d’y ré­flé­chir, par cette fron­tière que j’ai choi­si d’ar­pen­ter : mon­dia­li­sa­tion, dés­in­dus­tria­li­sa­tion, chô­mage, pol­lu­tion, éva­sion fis­cale, dum­ping so­cial, libre-échange, Eu­rope, iden­ti­té, im­mi­gra­tion, com­mu­nau­ta­risme, is­la­misme, ter­ro­risme… Cha­cun peut jouer et ajou­ter un su­jet à la liste, la fron­tière est le « trait d’union » entre tous. →

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