L’is­la­mo­sphère : en­quête sur les agents d’in­fluence de l’is­lam

In­tel­lec­tuels, res­pon­sables po­li­tiques ou acteurs as­so­cia­tifs, ils in­ves­tissent l’es­pace mé­dia­tique. A leurs yeux, le mu­sul­man in­carne la nou­velle fi­gure de l’op­pri­mé et il im­porte de le dé­fendre contre l’homme blanc, qu’ils ac­cusent de toutes les fautes.

Le Figaro Magazine - - Sommario - JUDITH WAINTRAUB AVEC VINCENT NOUZILLE

Peu im­porte l’ori­gine, la re­li­gion, la cou­leur de peau ou le sexe. L’is­la­mo­sphère est un club dont les membres se co­optent se­lon un seul cri­tère : la lutte contre l’op­pres­seur, à sa­voir l’homme blanc ou, à l’oc­ca­sion, la femme blanche de plus de 50 ans, et leurs com­plices arabes. Ils hon­nissent Alain Finkielkraut, dont ils dé­noncent ré­gu­liè­re­ment l’« hys­té­rie » contre l’is­lam, Elisabeth Ba­din­ter, qui a le cu­lot de « ne pas craindre d’être trai­tée d’is­la­mo­phobe », et peut-être plus en­core Ka­mel Daoud, cou­pable entre autres mé­faits d’avoir dé­non­cé « la mi­sère sexuelle dans le monde ara­bo-mu­sul­man, le rap­port ma­lade à la femme » après les agres­sions de la nuit du Nou­vel An à Co­logne, en 2016. L’is­la­mo­sphère étend son in­fluence dans le monde in­tel­lec­tuel, po­li­tique, dans les mé­dias et les ré­seaux as­so­cia­tifs. Elle a ses ren­dez-vous an­nuels, comme les Y’a bon Awards. Sous cou­vert de « dis­tin­guer » les au­teurs de pro­pos ra­cistes, cette cé­ré­mo­nie s’est muée en tribunal mé­dia­ti­co-mon­dain de l’ « is­la­mo­pho­bie ». Le « camp d’été an­ti­co­lo­nial » est éga­le­ment très pri­sé, même s’il est « ré­ser­vé uni­que­ment aux per­sonnes su­bis­sant à titre per­son­nel le ra­cisme d’Etat en contexte fran­çais », au­tre­ment dit, s’il est in­ter­dit aux Blancs.

LE NOYAU DUR

Les membres de l’is­la­mo­sphère en­tre­tiennent des liens à géométrie va­riable avec les or­ga­ni­sa­tions mu­sul­manes de France, elles-mêmes tra­vaillées par la mon­tée du fon­da­men­ta­lisme. Ces as­so­cia­tions, cen­sées or­ga­ni­ser le culte et re­pré­sen­ter une « com­mu­nau­té » en plein es­sor éva­luée entre 4 et 7 mil­lions de per­sonnes, étaient à l’ori­gine re­grou­pées par na­tio­na­li­tés. C’était ce que l’on ap­pe­lait « l’is­lam consu­laire », avec quatre or­ga­ni­sa­tions prin­ci­pales : la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale de la Grande Mos­quée de Pa­ris, proche de l’Al­gé­rie ; la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des mu­sul­mans de France et sa branche dis­si­dente, le Ras­sem­ble­ment des mu­sul­mans de France, sou­te­nus par le Ma­roc ; le Co­mi­té

de co­or­di­na­tion des mu­sul­mans turcs de France, sous l’in­fluence d’An­ka­ra. Ce qua­drillage his­to­rique a pro­gres­si­ve­ment per­du de son em­prise, no­tam­ment du fait de la pous­sée de trois formes de fon­da­men­ta­lisme. Le plus an­cien est ce­lui des pays du Golfe comme l’Ara­bie saou­dite, qui dif­fuse le wah­ha­bisme, idéo­lo­gie re­li­gieuse ul­tra­ri­go­riste, et fi­nance la construc­tion de mos­quées, comme celles de Stras­bourg, Saint-De­nis et Cer­gy. Plus ré­cem­ment, l’Union des or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France (UOIF) - re­bap­ti­sée Mu­sul­mans de France (MDF) en avril der­nier – s’est im­po­sée comme un ac­teur ma­jeur. Fon­dée en 1983 par des étu­diants tu­ni­siens dans la mou­vance des Frères mu­sul­mans - une or­ga­ni­sa­tion d’ori­gine égyp­tienne prô­nant l’ins­tau­ra­tion d’une so­cié­té is­la­mique ré­gie par la cha­ria -, l’UOIF est très ac­tive sur le ter­rain so­cial. Son pré­sident ac­tuel, Amar Las­far, rec­teur de la mos­quée de Lille-Sud, ap­pelle of­fi­ciel­le­ment au res­pect des va­leurs de la Ré­pu­blique. « Mais grâce à l’UOIF, les Frères mu­sul­mans ont réus­si leur im­plan­ta­tion ici, no­tam­ment avec des vi­sées com­mu­nau­ta­ristes, comme l’ou­ver­ture d’écoles pri­vées mu­sul­manes », es­time Mo­ha­med Loui­zi, un an­cien cadre de cette or­ga­ni­sa­tion, au­teur du livre Pour­quoi j’ai quit­té les Frères mu­sul­mans (Mi­cha­lon). En­fin, la mou­vance salafiste, très mi­no­ri­taire mais la plus ra­di­cale, s’est im­plan­tée sur le ter­ri­toire de ma­nière plus sou­ter­raine, sans or­ga­ni­sa­tion fé­dé­ra­trice. Se­lon le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, elle contrôle au moins 120 lieux de culte sur les 2 500 que compte le pays.

LE CCIF

Entre l’is­lam cultuel et l’is­lam « ci­toyen », il existe des pas­se­relles, au pre­mier rang des­quelles le Col­lec­tif contre l’is­la­mo­pho­bie en France (CCIF), créé en 2003. Le CCIF, qui re­ven­dique 14 000 membres, conti­nue son com­bat fon­da­teur contre la loi de 2004, qui pros­crit le port des signes re­li­gieux os­ten­ta­toires à l’école. Il dénonce aus­si celle de 2010, qui a no­tam­ment in­ter­dit le voile in­té­gral dans la rue, ou en­core la loi El Khom­ri de 2016, qui per­met aux em­ployeurs d’im­po­ser une

« neu­tra­li­té idéo­lo­gique et re­li­gieuse » à leurs sa­la­riés. Pour le CCIF, ces textes sont →

→ des « per­mis de dis­cri­mi­ner ».

Cen­tré sur la lutte contre les « actes is­la­mo­phobes », le CCIF les re­cense à sa ma­nière. Aux agres­sions et me­naces dé­jà dé­nom­brées par le mi­nis­tère de l’In­té­rieur, le CCIF y ajoute des dis­cri­mi­na­tions et cas n’ayant pas for­cé­ment fait l’ob­jet de plaintes. « Le CCIF a une concep­tion très large de l’is­la­mo­pho­bie », ana­lyse l’his­to­rien du droit JeanCh­ris­tophe Mo­reau, co­au­teur du livre Is­la­mo­pho­bie, la contre-en­quête (Plein Jour). Se­lon lui, le CCIF in­ven­to­rie des actes se­lon des cri­tères qui dé­notent « un dé­lire de per­sé­cu­tion, voire une com­plai­sance à l’égard de l’is­lam ra­di­cal », tels que des ex­pul­sions d’imams contro­ver­sés ou des fer­me­tures de mos­quées proches de la mou­vance salafiste. De­puis les at­ten­tats du 13 no­vembre 2015, le CCIF dénonce la mon­tée d’une « is­la­mo­pho­bie sé­cu­ri­taire ».

Très ac­tif sur les ré­seaux so­ciaux avec ses 350 000 sou­tiens, le CCIF n’a au­cun lien of­fi­ciel avec les or­ga­ni­sa­tions mu­sul­manes cultuelles, dont il a long­temps cri­ti­qué la re­la­tive pas­si­vi­té. Mais ses dirigeants sont ré­gu­liè­re­ment in­vi­tés au ras­sem­ble­ment an­nuel de l’UOIF au Bour­get, tan­dis que l’is­la­mo­logue suisse Ta­riq Ra­ma­dan, pe­tit­fils du fon­da­teur des Frères mu­sul­mans en Egypte, par­ti­cipe à des ga­las de le­vée de fonds pour le CCIF.

LES IN­TEL­LEC­TUELS

Ta­riq Ra­ma­dan pré­sente bien, ce qui lui a va­lu d’être om­ni­pré­sent dans les mé­dias jus­qu’à ses dé­cla­ra­tions en fa­veur d’un « mo­ra­toire » sur la la­pi­da­tion des femmes adul­tères. S’il est - un peu - moins sou­vent in­vi­té, ses ou­vrages font tou­jours re­cette, no­tam­ment au sa­lon de l’UOIF au Bour­get. Ré­cem­ment, il s’y est illus­tré en dé­cla­rant à pro­pos de Mo­ha­med Me­rah, au­teur des tue­ries de Tou­louse et de Mon­tau­ban, que « ce pauvre gar­çon » était, certes, « cou­pable et à condam­ner », mais qu’il fut lui­même « la vic­time d’un ordre so­cial qui l’avait dé­jà condamné, lui et des mil­lions d’autres, à la mar­gi­na­li­té, à la non-re­con­nais­sance de son sta­tut de ci­toyen à éga­li­té de droit et de chance ». « Mo­ha­med, au nom si ca­rac­té­ri­sé, fut un ci­toyen fran­çais is­su de l’im­mi­gra­tion avant de de­ve­nir un ter­ro­riste d’ori­gine im­mi­grée. Son des­tin fut très tôt en­chaî­né à la per­cep­tion que l’on avait de ses ori­gines », a af­fir­mé Ta­riq Ra­ma­dan de­vant un pu­blic ac­quis à ses thèses.

Des mo­nu­ments de l’in­tel­li­gent­sia fran­çaise, Ed­gar Mo­rin en tête, fré­quentent vo­lon­tiers l’is­la­mo­logue. Le so­cio­logue vient même de pu­blier aux Edi­tions Don Qui­chotte L’Ur­gence et l’Es­sen­tiel, un dia­logue avec Ta­riq Ra­ma­dan. Ed­gar Mo­rin a très tôt in­tro­duit dans le dé­bat pu­blic l’idée que les mu­sul­mans étaient les nou­veaux dam­nés de la terre. Ac­cu­sant Alain Finkielkraut de

« pen­ser que les mu­sul­mans sont in­as­si­mi­lables », le so­cio­logue conteste toute re­cru­des­cence de l’an­ti­sé­mi­tisme. Se­lon lui, ce terme est bran­di pour four­nir à Is­raël des jus­ti­fi­ca­tions à sa po­li­tique. Une thèse proche de celle dé­fen­due par Pas­cal Bo­ni­face. Fon­da­teur et di­rec­teur de l’Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques (Iris), il a es­sayé en vain au dé­but des an­nées 2000 d’in­flé­chir la po­si­tion du PS, qu’il es­ti­mait

« trop pro-is­raé­lienne ». Plus ré­cem­ment, il a ju­gé que l’im­pact du ter­ro­risme is­la­miste était « sans com­mune me­sure avec le nombre de morts qu’il peut sus­ci­ter ». « Ne tom­bet-on pas dans le piège des ter­ro­ristes en leur don­nant tant d’im­por­tance ? » s’est-il in­ter­ro­gé.

Em­ma­nuel Todd est en­core plus ca­té­go­rique. Le so­cio­logue a écrit dans Qui est Char­lie ? (Seuil), son livre sur les ma­ni­fes­ta­tions qui ont sui­vi les at­ten­tats de 2015 :

« La fo­ca­li­sa­tion sur l’is­lam ré­vèle en réa­li­té un be­soin pa­tho­lo­gique des couches moyennes et su­pé­rieures de dé­tes­ter quelque chose ou quel­qu’un, et non pas sim­ple­ment la peur d’une me­nace mon­tant des bas-fonds de la so­cié­té, même si le nombre des dé­parts de jeunes dji­ha­distes vers la Sy­rie ou l’Irak mé­rite aus­si une ana­lyse so­cio­lo­gique. » Se­lon lui, « la xé­no-

DES MU­SUL­MANS VUS COMME DES DAM­NÉS DE LA TERRE

pho­bie, hier ré­ser­vée aux mi­lieux po­pu­laires, migre vers le haut de la struc­ture so­ciale. Les classes moyennes et su­pé­rieures cherchent leur bouc émis­saire. » « On est dans une bles­sure nar­cis­sique, la nos­tal­gie d’une Eu­rope do­mi­nante. (…) La laïcité est de­ve­nue un ins­tru­ment de guerre contre ceux qui met­traient en pé­ril notre culture », es­time en écho Ra­phaël Lio­gier, un autre so­cio­logue, tan­dis que l’his­to­rien Jean Bau­bé­rot pré­cise l’ac­cu­sa­tion : « Pour l’ex­trême droite, une par­tie de la droite, et même pour cer­taines per­sonnes à gauche, la dé­fense de la laïcité est de­ve­nue un moyen de stig­ma­ti­ser les mu­sul­mans. »

La lutte contre l’« is­la­mo­pho­bie » peut aus­si pas­ser par la re­cherche de jus­ti­fi­ca­tions so­ciales à la dé­lin­quance, et dans ce re­gistre, la jeune gé­né­ra­tion n’est pas en reste. Geof­froy de La­gas­ne­rie, so­cio­logue et philosophe né en 1981, s’est fait re­mar­quer en écri­vant le 14 sep­tembre dans Li­bé­ra­tion une tri­bune « En dé­fense des ac­cu­sés du quai de Val­my ». Ces in­di­vi­dus sont pas­sés en cor­rec­tion­nelle pour avoir in­cen­dié une voi­ture de po­lice avec ses oc­cu­pants dans le cadre d’une ma­ni­fes­ta­tion du col­lec­tif Ur­gence notre po­lice as­sas­sine. « Réa­gir de ma­nière po­li­ti­que­ment juste à ce qui s’est pas­sé le 18 mai 2016 de­vrait consis­ter à af­fron­ter ces ques­tions et à en ti­rer les le­çons, pas à s’in­di­gner, ou à dis­tri­buer quelques an­nées de prison à des militants qui n’ont au fond fait qu’ex­pri­mer par leurs actes une in­quié­tude et une co­lère collective », pré­co­nise le so­cio­logue-philosophe.

LES RE­LAIS MÉ­DIA­TIQUES

« Les is­la­mo-gau­chistes sont certes une mi­no­ri­té, re­marque la philosophe Elisabeth Ba­din­ter, mais in­fluente et lar­ge­ment re­layée par des grands mé­dias et jour­na­listes de gauche qui, par là même, se coupent du pays réel. » Me­dia­part et Li­bé­ra­tion ouvrent ré­gu­liè­re­ment leurs co­lonnes à des as­so­cia­tions qui gra­vitent au­tour de l’is­la­mo­sphère, ou hé­bergent des blo­gueurs qui en font par­tie. Edwy Ple­nel, co­fon­da­teur de Me­dia­part, es­time qu’« au­jourd’hui, l’is­lam est de­ve­nu le bouc émis­saire prin­ci­pal dans les dis­cours in­tel­lec­tuels, po­li­tiques et mé­dia­tiques ». En 2015, il a écrit un es­sai in­ti­tu­lé Pour les mu­sul­mans (La Dé­cou­verte). « Pour les mu­sul­mans n’est pas un mes­sage de com­pas­sion pour des vic­times, ex­pli­quet-il. C’est un livre d’égal à égal, pour dire aux mu­sul­mans qu’ils doivent re­ven­di­quer le droit d’être fran­çais et mu­sul­mans. » Pour Nas­ser Ram­dane Fer­radj, fon­da­teur du Col­lec­tif des mu­sul­mans pro­gres­sistes et laïques, Edwy Ple­nel « a fa­çon­né une jeune gé­né­ra­tion de jour­na­listes en im­pri­mant sur celle-ci l’idée que toutes les cri­tiques de l’is­lam et des extrémistes de notre re­li­gion sont des at­taques ra­cistes contre tous les mu­sul­mans ». « Il épouse la stra­té­gie de l’is­lam po­li­tique jus­qu’à en de­ve­nir une pièce maî­tresse pour son en­ra­ci­ne­ment en France », ac­cuse cet an­cien vice-pré­sident de SOS Ra­cisme.

Entre autres combats, le pa­tron de Me­dia­part dé­fend le voile is­la­mique au nom d’une fi­dé­li­té à une « laïcité ori­gi­nelle » qu’il op­pose au « laï­cisme », « che­val de Troie des dis­cri­mi­na­tions ». La ques­tion du voile a sus­ci­té la nais­sance d’une étrange concep­tion du fé­mi­nisme, qui consi­dère son port comme une « li­ber­té ». Les fi­gures de proue de ce mou­ve­ment sont Ro­khaya Diallo, qui se dé­fi­nit elle-même comme « une fé­mi­niste in­ter­sec­tion­nelle et dé­co­lo­niale », Si­hame Ass­bague, an­cienne porte-pa­role de Stop le contrôle au fa­ciès et co­or­ga­ni­sa­trice du fa­meux « camp d’été an­ti­co­lo­nial » in­ter­dit aux Blancs, ou en­core Ca­ro­line de Haas. L’ex-di­rec­trice de cam­pagne de l’éco­lo Cé­cile Du­flot à la pré­si­den­tielle a trai­té de « merde ra­ciste » tous ceux qui ont eu le mal­heur de lier les agres­sions sexuelles du Nou­vel An 2016 à Co­logne à la →

→ pré­sence de mi­grants en Al­le­magne. Sur le même su­jet, la dé­pu­tée France in­sou­mise Clé­men­tine Au­tain avait twee­té : « Entre avril et sep­tembre 1945, deux mil­lions d’Al­le­mandes vio­lées par des sol­dats. La faute à l’is­lam ? »

Comme Me­dia­part, Li­bé­ra­tion ma­ni­feste de la bien­veillance vis-à-vis de ce nou­veau « fé­mi­nisme ». L’association Lal­lab, qui se dé­fi­nit comme « are­li­gieuse, acon­fes­sion­nelle et apar­ti­sane », se fixe pour ob­jec­tif de « lut­ter contre les pré­ju­gés sur les femmes mu­sul­manes ». Pré­ju­gés dont l’association as­sure qu’ils s’exercent par­ti­cu­liè­re­ment à l’en­contre des femmes voi­lées. Lal­lab a vou­lu étof­fer son équipe en y in­té­grant des vo­lon­taires du ser­vice ci­vique, ce qui a sus­ci­té une le­vée de bou­cliers d’as­so­cia­tions de dé­fense de la laïcité comme le Prin­temps ré­pu­bli­cain. La dé­ci­sion de con­fier des vo­lon­taires à Lal­lab a, du coup, été sus­pen­due, ce qui a pro­vo­qué la fu­reur de l’is­la­mo­sphère.Li­bé­ra­tion a ac­cueilli une tri­bune de sou­tien à l’association qui dénonce chez les ad­ver­saires de Lal­lab « une in­to­lé­rance, voire une pa­ra­noïa, qui s’exerce à l’égard d’une seule re­li­gion : l’is­lam ». Parmi les si­gna­taires de cette pé­ti­tion, l’ex-can­di­dat du PS à la pré­si­den­tielle Be­noît Ha­mon, l’éco­lo­giste Ju­lien Bayou, porte-pa­role d’EELV, Pas­cal Bo­ni­face, Ro­khaya Diallo, ou en­core l’his­to­rienne Ma­thilde Lar­rère. Cette der­nière, très pré­sente sur les ré­seaux so­ciaux, avait dé­jà vio­lem­ment re­pro­ché à Ni­co­las Sar­ko­zy d’avoir dé­cla­ré en 2016 : « Quelle que soit la na­tio­na­li­té de vos pa­rents, jeunes Fran­çais, à un mo­ment où vous de­ve­nez fran­çais, vos an­cêtres, ce sont les Gau­lois et c’est Ver­cin­gé­to­rix. » « Cher­cher ce type d’ori­gines fan­tas­mées à la na­tion fran­çaise a un sens his­to­rique », avait tem­pê­té l’ex­perte, twee­tant dans un lan­gage beau­coup moins châ­tié à pro­pos de la for­mule de l’ex-pré­sident : « Tu crois avoir tou­ché le fond et non le mec il creuse en­core… C’est af­fli­geant et très in­quié­tant. » Li­bé­ra­tion s’est éga­le­ment illus­tré en pu­bliant au len­de­main des at­ten­tats de no­vembre 2015 une tri­bune in­ti­tu­lée « Nous sommes unis », si­gnée par des res­pon­sables syn­di­caux ou re­li­gieux, mais sur­tout des dirigeants du CCIF et des militants ré­pu­tés proches des Frères mu­sul­mans. JeanLouis Bian­co, pré­sident de l’Ob­ser­va­toire de la laïcité, l’a éga­le­ment si­gnée. Cette pu­bli­ca­tion a son­né le dé­but de l’af­fron­te­ment pu­blic entre Jean-Louis Bian­co et Ma­nuel Valls, alors Pre­mier mi­nistre, sous l’au­to­ri­té du­quel l’Ob­ser­va­toire de la laïcité est pla­cé. Jean-Louis Bian­co, qui s’in­quiète da­van­tage de la mon­tée d’une éven­tuelle in­to­lé­rance contre l’is­lam que des in­frac­tions à la laïcité com­mises par les te­nants de l’is­lam po­li­tique, est contes­té pour sa concep­tion de la laïcité au sein même de l’or­ga­nisme, dont plu­sieurs membres ont dé­mis­sion­né.

Au Bon­dy Blog, l’is­la­mo­sphère n’est pas seu­le­ment bien­ve­nue : elle est chez elle. Mé­dia en ligne créé en 2005 pen­dant les émeutes en ban­lieue pour faire par­ler des jeunes pré­sen­tés comme pri­vés de pa­role dans les mé­dias of­fi­ciels, le Bon­dy Blog a mul­ti­plié les dé­rives. Il a no­tam­ment ac­cueilli de nom­breux ar­ticles du blo­gueur Meh­di Mek­lat, au­teur de tweets ra­cistes, an­ti­sé­mites, ho­mo­phobes et mi­so­gynes.

« Fal­lait lui cas­ser les jambes à ce fils de pute », a twee­té Mek­lat, sous le pseu­do­nyme de Mar­ce­lin Des­champs, après qu’Alain Finkielkraut s’est fait in­sul­ter pour avoir vou­lu voir Nuit de­bout place de la Ré­pu­blique. Mek­lat n’est plus le bien­ve­nu au Bon­dy Blog, de même qu’un autre de ses contri­bu­teurs, Ba­drou­dine Saïd Ab­dal­lah, qui avait no­tam­ment twee­té : « Sans les Arabes nous n’au­rions pas eu Mo­ha­med Me­rah et Smaïn. RIP à eux. » Plus ré­cem­ment, le Bon­dy Blog a me­né ce qu’il a ap­pe­lé une

« contre-en­quête » dans le bar-PMU de Se­vran, en Seine-Saint-De­nis, où France 2 avait fil­mé en dé­cembre 2016 des réac­tions hos­tiles à la pré­sence des femmes.

LES PO­LI­TIQUES

En cam­pagne pour la pri­maire « ci­toyenne » de la gauche, Be­noît Ha­mon avait lui aus­si cri­ti­qué ce re­por­tage de France 2, où des hommes dont les vi­sages n’étaient pas mon­trés ex­pli­quaient que les femmes n’avaient pas à se rendre dans les cafés. « Dans ce café, il n’y a pas de mixi­té,

ex­pli­quait l’un d’eux. On est à Se­vran, on n’est pas à Pa­ris. » « C’est des men­ta­li­tés dif­fé­rentes. C’est comme au bled ! » ajou­tait un autre. Dans un pre­mier temps, Be­noît Ha­mon avait cher­ché des jus­ti­fi­ca­tions so­ciales plu­tôt que re­li­gieuses à cette mi­so­gy­nie, en as­su­rant : « His­to­ri­que­ment, dans les cafés ou­vriers, il n’y avait pas de femmes. » Puis il avait re­con­nu une « mal­adresse » et pré­ci­sé : « Ce que je vou­lais dire, c’est que le sexisme n’est pas l’apa­nage des mu­sul­mans. »

Comme le sou­ligne l’es­sayiste Ca­ro­line Fou­rest, Be­noît Ha­mon a beau­coup va­rié dans ses po­si­tions sur l’is­la­misme. Ils ont me­né en­semble une cam­pagne de sou­tien à Ayaan Hir­si Ali, me­na­cée de mort pour avoir écrit le court-mé­trage Sou­mis­sion

lors­qu’elle était dé­pu­tée néer­lan­daise. Son réa­li­sa­teur Theo Van Gogh a été as- →

→ sas­si­né par un dji­ha­diste néer­lan­dais d’ori­gine ma­ro­caine.

Mais pen­dant la cam­pagne de la pri­maire, l’an­cien mi­nistre de l’Edu­ca­tion avait choi­si comme porte-pa­role Alexis Ba­che­lay, l’un des rares élus à avoir par­ti­ci­pé à un dî­ner de ga­la an­nuel du CCIF. En jan­vier 2016, alors dé­pu­té PS des Hauts-deSeine, il n’a pas hé­si­té à in­vi­ter Yas­ser Loua­ti, un porte-pa­role de l’association, à s’ex­pri­mer à Gen­ne­vil­liers à la tri­bune d’une réunion pu­blique consacrée à « la France face au ter­ro­risme ». Proche de Pas­cal Bo­ni­face, qu’il a in­vi­té à son lancement de cam­pagne, Be­noît Ha­mon en­tre­tient des re­la­tions cor­diales avec cer­tains membres de l’is­la­mo­sphère. En 2011, il s’est même ren­du à la soi­rée an­nuelle des Y’a bon Awards.

Le par­ti créé par Em­ma­nuel Ma­cron pen­dant la cam­pagne n’est pas exempt, lui non plus, d’af­fi­ni­tés sul­fu­reuses. Il a fal­lu que la presse s’em­pare du cas de Mo­ha­med Saou, ré­fé­rent d’En Marche ! dans le Val-d’Oise, pour que le can­di­dat se ré­solve à mettre « en ré­serve » de ses fonc­tions cet adepte du « Je ne suis pas Char­lie ». Jus­qu’à une pé­riode ré­cente, La Ré­pu­blique en marche comptait aus­si dans ses rangs à l’As­sem­blée na­tio­nale un sou­tien dé­voué du CCIF : M’jid El Guer­rab. Connu pour avoir agres­sé à coups de casque de mo­to un cadre du PS en août der­nier, il avait si­gné en 2015 une lettre ou­verte au pre­mier se­cré­taire de l’époque, Jean-Ch­ris­tophe Cam­ba­dé­lis, pour dé­fendre la pré­sence de Co­rinne Na­ras­si­guin au dî­ner de ga­la du CCIF en tant que porte-pa­role du PS. M’jid El Guer­rab a dé­mis­sion­né de LREM après avoir été mis en exa­men pour « vio­lences vo­lon­taires avec arme », mais est tou­jours dé­pu­té.

La France in­sou­mise de Jean-Luc Mé­len­chon pra­tique la col­lu­sion avec l’is­la­mo­sphère à bien plus grande échelle (lire aus­si l’in­ter­view de Ma­nuel Valls p. 58 à 60). La dé­pu­tée de Pa­ris Da­nièle Obo­no, l’une de ses élues les plus em­blé­ma­tiques, s’ex­prime sur le su­jet tous les jours ou presque. La se­maine der­nière en­core, elle a dé­cla­ré sur BFMTV : « Un agent de la RATP qui re­fuse de conduire un bus après une femme, est-ce que c’est le signe d’une ra­di­ca­li­sa­tion ? Non, c’est le signe d’un pré­ju­gé contre les femmes ». Jean-Luc Mé­len­chon, qui se targue tou­jours d’être un ré­pu­bli­cain, la dé­fend sys­té­ma­ti­que­ment. Son argument ul­time contre tous ceux qui s’in­quiètent de la mon­tée de l’is­lam po­li­tique : « Fou­tez-nous la paix avec les re­li­gions ! »

A la gauche de la gauche, les ral­lie­ments aux thèses en vogue dans l’is­la­mo­sphère sont lé­gion. Le Nou­veau Par­ti an­ti­ca­pi­ta­liste (NPA) d’Oli­vier Be­san­ce­not et de Phi­lippe Poutou y adhère en bloc, en pra­ti­quant lui aus­si l’« in­ter­sec­tion­na­li­té » des luttes, par exemple pour le voile is­la­mique - une can­di­date voi­lée avait por­té les cou­leurs du NPA aux ré­gio­nales en 2010 et contre les vio­lences com­mises par des po­li­ciers, que Phi­lippe Poutou a pro­po­sé de désar­mer. En mars 2015, à Saint-De­nis, le NPA a te­nu avec des as­so­cia­tions mu­sul­manes et des re­pré­sen­tants du PCF et d’At­tac, mou­ve­ment al­ter­mon­dia­liste, un « mee­ting contre l’is­la­mo­pho­bie et le cli­mat de guerre sé­cu­ri­taire ». Le Par­ti des In­di­gènes de la Ré­pu­blique (PIR) y par­ti­ci­pait éga­le­ment. Ce grou­pus­cule est sur­tout connu grâce à Hou­ria Bou­teld­ja, sa porte-pa­role, qui ac­cuse l’Etat fran­çais d’être néo­co­lo­nia­liste, ra­ciste et is­la­mo­phobe. En no­vembre 2011, elle a co­si­gné un ma­ni­feste dé­non­çant le sou­tien ex­pri­mé à Char­lie Heb­do après l’in­cen­die de ses lo­caux.

Le PIR n’a au­cune im­plan­ta­tion lo­cale et son in­fluence est dé­ri­soire, com­pa­rée à celle de la my­riade d’as­so­cia­tions is­la­mistes qui, sous cou­vert d’ac­tion so­ciale, qua­drille la France. Le dé­pu­té du Val-d’Oise, que l’in­ter­dic­tion du cu­mul des man­dats a con­traint à quit­ter cette an­née son fau­teuil de maire de Sar­celles, af­firme que des « ré­seaux sa­la­fistes » ont ten­té d’in­fil­trer plu­sieurs villes du dé­par­te­ment. « Ça a com­men­cé par du sou­tien scolaire dans une mai­son de quar­tier, puis dans une MJC, puis ils ont pré­sen­té des can­di­dats aux élec­tions de dé­lé­gués de pa­rents d’élèves », énu­mè­ret-il. Fi­na­le­ment, au se­cond tour des lé­gis­la­tives, Fran­çois Pup­po­ni a dû af­fron­ter Sa­my De­bah, fon­da­teur du CCIF, qui s’est pré­sen­té comme can­di­dat « in­dé­pen­dant ». Qu’il a battu lar­ge­ment, bien que se­lon lui, la can­di­date de La France in­sou­mise ait ap­pe­lé à vo­ter « contre Pup­po­ni ». « Ce qu’on ap­pelle l’“is­la­mo-gau­chisme”, je l’ai vé­cu en di­rect », sou­pire le dé­pu­té so­cia­liste. Il ne se­ra sans doute pas le der­nier à faire cette ex­pé­rience.

DES COLLUSIONS PO­LI­TIQUES À GAUCHE

PAR JUDITH WAINTRAUB AVEC VINCENT NOUZILLE

Près de 200 000 per­sonnes af­fluent chaque an­née au Bour­get au ras­sem­ble­ment de l’Union des or­ga­ni­sa­tions is­la­miques de France.

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