Mat­thieu Ri­card, un moine dans les nuages

Dans une vie an­té­rieure, Mat­thieu Ri­card était cher­cheur en bio­lo­gie. Il est au­jourd’hui le moine boud­dhiste le plus cé­lèbre de France. A l’oc­ca­sion de la sor­tie de son nou­veau livre, une ré­tros­pec­tive en images de cin­quante ans pas­sés sur le toit du mond

Le Figaro Magazine - - Sommario - PAR MA­NON QUÉ­ROUIL-BRUNEEL (TEXTE) ET MAT­THIEU RI­CARD (PHO­TOS)

Mat­thieu Ri­card in­vite à sou­per un di­manche soir chez sa ma­man, comme il l’aime à l’ap­pe­ler avec af­fec­tion. Comp­ter cinq heures de train à l’as­saut de la dia­go­nale du vide, entre vil­lages as­sou­pis et verts pâ­tu­rages. S’en­fon­cer, en­suite, sur de pe­tites routes de cam­pagne pié­geuses. Dé­chif­frer, en­fin, un plan à main le­vée pour dé­bus­quer la de­meure fa­mi­liale échap­pée des ra­dars GPS. La Dor­dogne, ce n’est pas l’Hi­ma­laya, mais un peu le bout du monde quand même. Ren­con­trer le moine le plus cé­lèbre de France est un voyage qui com­mence à l’em­bran­che­ment d’un che­min de terre. Deux nonnes ti­bé­taines pro­mènent leur pré­sence in­so­lite entre les pins. C’est dans cet écrin pé­ri­gour­din que Mat­thieu Ri­card pose son sac et re­pose son âme, entre un plai­doyer pour l’al­truisme, une conférence sur la mé­di­ta­tion et un dé­pla­ce­ment avec le da­laï-la­ma, dont il est l’in­ter­prète of­fi­ciel de­puis 1989.

La table est mise. Une odeur de soupe et d’en­cens flotte dans le pe­tit sa­lon où il tra­vaille sur son or­di­na­teur, pieds nus, vê­tu de son im­muable robe rouge et safran. Sa vieille mère est ins­tal­lée dans un fau­teuil à ses cô­tés, une cou­ver­ture sur les ge­noux. Il lui dit, un peu fort : « On va ja­ser du der­nier bou­quin, Ma­man. » Son dixième ou­vrage pho­to­gra­phique, pa­ru aux Edi­tions de La Mar­ti­nière, qui re­trace un de­mi-siècle sur le toit du monde*. Un best of de cette vie in­croyable pas­sée au­près de grands la­mas et de pe­tits paysans, dans le se­cret des mo­nas­tères et l’âpre­té des vil­lages hi­ma­layens. Mat­thieu Ri­card n’en est pas à son pre­mier coup d’es­sai, pour­tant les gens conti­nuent à lui de­man­der qui est l’au­teur de ces beaux cli­chés. Comme si moine et pho­to­graphe, en plus de ses cas­quettes d’hu­ma­ni­taire, de doc­teur en gé­né­tique cel­lu­laire et d’écrivain, ça fai­sait trop pour un seul homme – aus­si grand soit-il.

Long­temps, son tra­vail sur l’Hi­ma­laya

n’a in­té­res­sé per­sonne. Ses pre­mières pho­tos étaient – de son propre aveu – nulles. A peine as­sez bonnes pour faire la cou­ver­ture de Connais­sance de la cam­pagne, sa pre­mière pa­ru­tion. Car­tier-Bres­son, vieil ami de la fa­mille dont il sol­li­cite l’oeil ai­gui­sé, les traite d’ailleurs avec un « sou­ve­rain mé­pris ». Au fil des ans, as­si­du, le moine tra­vaille son cadre et mû­rit ses in­ten­tions. En 1996, il dé­croche un ren­dez-vous chez un grand édi­teur amé­ri­cain. On lui dé­pêche une as­sis­tante. A la cin­quième dia­po, elle s’em­pare du té­lé­phone : « Pa­tron, vous devriez des­cendre… » Cinq mi­nutes plus tard, il signe son pre­mier contrat. « D’un coup, comme par ma­gie, je suis de­ve­nu pho­to­graphe pro­fes­sion­nel. » Mat­thieu Ri­card n’est pas dupe de cette no­to­rié­té fai­seuse de rois et de moines mé­dia­tiques, à la­quelle il ac­cède pour de bon en 1997, à la sor­tie du best-sel­ler co­écrit avec son père, Jean-Fran­çois Revel : Le Moine et le Philosophe – le ré­cit d’un choc fa­mi­lial entre deux têtes bien faites. « Les gens se sont mis à m’ar­rê­ter dans la rue, à me prendre en pho­to. A quoi ça tient ?, s’éton­net-il. J’étais tou­jours le même… »

N’em­pêche, la presse se pâme, Mat­thieu Ri­card de­vient à la mode. Son tra­vail pho­to­gra­phique se re­trouve ex­po­sé au fes­ti­val Vi­sa pour l’image, entre une sé­rie sur la guerre au Ko­so­vo, les dro­gués de Brook­lyn et la ma­fia si­ci­lienne. Seul re­por­ter de paix dans une ga­le­rie de l’hor­reur. Mat­thieu Ri­card re­ven­dique le droit à don­ner de bonnes nou­velles. La pho­to est pour lui un vec­teur de par­tage, pas un ou­til de dé­non­cia­tion. On le traite de Bi­sou­nours ? Il rétorque, chiffres à l’ap­pui, que le monde ne s’est ja­mais aus­si bien por­té : par­tout, le seuil de pau­vre­té re­cule, le taux d’ho­mi­cides chute.

DOC­TEUR EN GÉ­NÉ­TIQUE CEL­LU­LAIRE, MOINE ET… PHO­TO­GRAPHE

Plus proche de nous, il y a quand même l’ar­mée bir­mane qui mas­sacre dans un si­lence as­sour­dis­sant les Ro­hin­gyas sur une terre boud­dhiste. Mat­thieu Ri­card ne se dé­robe pas. La tra­gé­die de cette mi­no­ri­té mu­sul­mane est, dit-il, une « in­sulte au boud­dhisme et à ses va­leurs ». Il a même rédigé une longue tri­bune pour dé­non­cer cette tra­gé­die à huis clos, avant de re­non­cer à la faire pu­blier par « manque de lé­gi­ti­mi­té ». Mat­thieu Ri­card s’ex­prime beau­coup. Trop, à son goût. Au­jourd’hui, il pré­fère concen­trer ses ef­forts sur la dé­fense de la cause animale. La dé­non­cia­tion de ce mas­sacre à grande échelle, qu’il nomme un « zoo­cide », l’a conduit l’an der­nier à as­so­cier son nom à une bûche de Noël 100 % végane, ven­due… 77 eu­ros. Il le re­con­naît, ce n’était pas sa meilleure idée.

L’er­reur se­rait de tra­quer un per­son­nage conforme à sa bio­gra­phie, un peu lisse et consen­suel. Sauf que Mat­thieu Ri­card parle comme il pense, sans filtre ni ar­rière-pensée. Avec la spon­ta­néi­té d’un ga­min sur­vol­té. Ca­pable, par exemple, de se fé­li­ci­ter sans fausse mo­des­tie d’avoir le­vé plus de fonds que le gou­ver­ne­ment fran­çais après le trem­ble­ment de terre au Né­pal en avril 2015. Ou de con­fier avoir son­gé à re­fu­ser la Lé­gion d’hon­neur – fa­çon de rap­pe­ler, mine de rien, qu’il l’a bien re­çue. S’il a consen­ti à épin­gler l’étoile à sa toge, c’est, dit-il, pour ser­vir la seule gloire qui lui im­porte : celle de son ONG Ka­ru­na-She­chen, qui fi­nance des écoles et des cli­niques en Inde et au Né­pal. Et à la­quelle il re­verse l’in­té­gra­li­té de ses droits d’au­teur. De­puis son fau­teuil, sa mère ne le loupe pas. Sou­rire nar­quois, elle cite son vieil ami An­dré Bre­ton : « Pour la re­fu­ser, cette mé­daille, en­core fau­drait-il ne rien avoir fait pour la mé­ri­ter. » A 94 ans, sa mère, Yahne Le Tou­me­lin, a la dé­marche ra­len­tie mais l’es­prit qui ga­lope. Ses sor­ties sont si sa­vou­reuses que son fils les consigne dans un pe­tit car­net – ma­tière, pour­quoi pas, à un fu­tur ou­vrage. Il cite sa pré­fé­rée, « le si­lence est la langue du fu­tur », sans pré­ci­ser si elle lui a été ser­vie avec la bûche végane… Ma­man est un sa­cré per­son­nage, qui réus­sit le tour de force d’être à la fois pi­quante et bien­veillante. Sa fille, Eve Ri­card, ra­conte dans un livre le choc res­sen­ti à l’âge de 18 ans quand elle la dé­couvre, dans une aé­ro­gare, dra­pée de rouge et le crâne ra­sé. Un an après son fils, l’aqua­rel­liste amie des sur­réa­listes a vi­ré nonne boud­dhiste. Et rem­barre sa fille qui tente de l’étreindre d’une phrase ter­rible : « On n’em­brasse pas le cler­gé. » « C’est vrai qu’elle était un peu ri­gide à l’époque », ri­gole Mat­thieu Ri­card.

A table, sa mère fre­donne un can­tique.

Avec l’âge, constate son fils, son édu­ca­tion ca­tho­lique re­vient au grand ga­lop. Le goût des bonnes choses, aus­si. Après un de­mi-siècle d’as­cé­tisme, la vieille nonne re­ven­dique le droit d’ar­ro­ser son tofu grillé d’un pe­tit verre de gi­gon­das. Son fils n’a ja­mais bu une goutte d’al­cool – sauf une fois, par er­reur. Il y a bien long­temps que les plai­sirs ter­restres ne lui font plus de l’oeil. Mat­thieu Ri­card en a d’ailleurs une connais­sance vin­tage, il dit : « sur­prise-par­tie » et « fumer des tiges ». Il ne confie qu’une seule ad­dic­tion : les jour­nées de mé­di­ta­tion, dans son er­mi­tage spar­tiate de 9 mètres car­rés, quelque part à trois heures de Kat­man­dou. A son âge, l’idéal se­rait de ne faire que ça, mé­di­ter. Il trouve le terme gal­vau­dé, pré­fère dire qu’il « cultive ses qua­li­tés in­té­rieures ».

Au me­nu : bien­veillance, sa­gesse, amour de son →

IL AS­PIRE À RE­TROU­VER LA

SO­LI­TUDE

DE SON ER­MI­TAGE

→ pro­chain. Ce n’est pour­tant pas com­pli­qué, s’éton­net-il sin­cè­re­ment, d’es­sayer d’être une meilleure per­sonne. On en­traîne bien le corps, pour­quoi pas l’es­prit ? Et de re­com­man­der « dix mi­nutes d’hy­giène men­tale » par jour. Face à la lo­gique tran­quille de son ar­gu­men­ta­tion, on perd le sens cri­tique. Mat­thieu Ri­card se­rait-il vrai­ment ir­ré­pro­chable ? N’y au­rait-il donc rien à grat­ter sous ce ver­nis de bon­té zen ? Avec la psy­cha­na­lyse, on se dit qu’on tient peut-être quelque chose. Un dé­but d’em­brouille, ni­chée dans un détail : le classement de sa bi­blio­thèque per­son­nelle. Sur l’éta­gère la plus haute, les ou­vrages consa­crés au bon­heur et aux ani­maux. En des­sous, ceux qui traitent de violence et de gé­no­cides. Et, tout en bas, « au ras du sol », les es­sais de Freud et La­can. Un « méchant », ce­lui-là, dit Ma­man. Son fils lève la main en signe d’apai­se­ment : « On ne va pas ra­vi­ver les vieilles que­relles. » Dom­mage : pour les psys hon­nis, le cas Mat­thieu Ri­card se­rait du pain bé­nit. Le pro­duit d’une édu­ca­tion pa­ra­doxale, entre une ar­tiste fantasque et un in­tel­lec­tuel ri­gou­reux qui ont mis vingt ans à réa­li­ser qu’ils n’étaient pas complémentaires, mais in­con­ci­liables, avant de se sé­pa­rer.

A leur table, à l’époque, au­tour d’une blan­quette de veau, dé­fi­lait la fine fleur de l’in­tel­li­gent­sia pa­ri­sienne. On re­fai­sait le monde, entre démonstrations pom­peuses et que­relles de clocher. Le jeune Mat­thieu n’était pas im­pres­sion­né par cet aréo­page : « J’ai vite dé­cou­vert qu’il n’y avait au­cune cor­ré­la­tion entre gé­nie in­tel­lec­tuel et qua­li­té hu­maine. Je ne les en­viais pas, ils ne m’ins­pi­raient pas. » Comme mo­dèle, il cite plu­tôt ce ma­raî­cher bre­ton qui ré­col­tait son sel aus­si pré­cieu­se­ment que de la poudre d’or. Ou son oncle ma­ter­nel, Jacques-Yves Le Tou­me­lin, pre­mier na­vi­ga­teur en so­li­taire avec le­quel il pas­sait toutes ses va­cances d’été. Le ru­gueux ma­rin lui en­sei­gna le goût « d’al­ler au fond des choses ». Et puis, bien sûr, dans son pan­théon per­son­nel, il y a son pre­mier maître spi­ri­tuel, le la­ma Kan­gyour Rin­pot­ché, qui lui of­frit une « deuxième nais­sance ». Quand il le rencontre au Darjeeling, à l’âge de 21 ans, Mat­thieu Ri­card, pro­mis à une grande car­rière scien­ti­fique, s’ap­prête à in­té­grer l’Ins­ti­tut Pas­teur sous la di­rec­tion du prix No­bel Fran­çois Ja­cob. Une vie sur des rails, mais l’Orient le happe. Il passe quand même son doc­to­rat d’Etat – « mes pa­rents s’étaient serré la cein­ture pour me payer de longues études ; je ne vou­lais rien brus­quer » –, l’ob­tient avec les félicitations du ju­ry et s’en­vole vers de loin­taines mon­tagnes. Il ne re­vien­dra pas pen­dant sept ans. « Vu de l’ex­té­rieur, ça peut sem­bler une cas­sure, mais c’est tout le contraire : une conti­nui­té lo­gique. » La somme de ses pas, qui l’ont conduit d’Aix-les-Bains aux som­mets hi­ma­layens. « La dé­chi­rure, conclut-il, ça au­rait été de faire ce que je ne vou­lais plus faire. »

Au­jourd’hui, Mat­thieu Ri­card ne veut plus jouer les moines mé­dia­tiques.

Il a en­chaî­né deux dé­cen­nies fré­né­tiques, comme dans la vie d’une rock star, cu­mu­lant pla­teaux té­lé et cartes d’em­bar­que­ment – il a comp­té : jus­qu’à 80 par an. En­traî­né dans un tour­billon qui l’a éloi­gné de ce che­min choi­si il y a cin­quante ans, enchaînant les « chocs cultu­rels », de la so­li­tude de son er­mi­tage au som­met de Da­vos avec les grands de ce monde. « On se de­mande par­fois ce qu’on fait là » dit-il en se le­vant, sou­dain pres­sé de re­tour­ner à sa quête spi­ri­tuelle. Il nous rac­com­pagne jus­qu’au che­min de terre. Fin du voyage. A 71 ans, le temps est de­ve­nu son bien le plus pré­cieux. Le moine voya­geur s’ap­prête à fran­chir un der­nier col, après la pro­mo­tion de son livre. Der­rière, il n’y au­ra pas de fo­rêt de ca­mé­ras, mais des cimes en­nei­gées pour seule éter­ni­té.

Le voeu qu’il sou­haite pro­non­cer est dé­sor­mais ce­lui du si­lence. On ne l’en­ten­dra plus.

■ MA­NON QUÉ­ROUIL-BRUNEEL

* Un de­mi-siècle dans l’Hi­ma­laya, de Mat­thieu Ri­card, Edi­tions de La Mar­ti­nière, 352 p., 40 €.

Deux ca­va­liers font le tour de l’Am­nyé-Mat­chen, une mon­tagne sacrée du Ti­bet orien­tal. Au cours d’un pè­le­ri­nage vers les huit prin­ci­paux lieux saints, moines et nonnes de Shé­chèn sont as­sis de­vant le stou­pa de Vai­sha­li, dans le Bi­har (en haut, à droite). Au terme d’une cé­ré­mo­nie qui dure 9 jours et 9 nuits, le man­da­la des­si­né avec du sable est dé­fait et les poudres de cou­leur trans­por­tées en pro­ces­sion jus­qu’à la ri­vière (en bas, à droite).

Mat­thieu Ri­card en pré­sence de son maître spi­ri­tuel Dil­go Khyent­sé Rin­pot­ché à Pa­ro, au Bou­than. Le moine fran­çais dans la de­meure fa­mi­liale en Dor­dogne où il nous a re­çus (à droite).

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