Le théâtre de Phi­lippe Tes­son

Le Figaro Magazine - - Sommario -

Il se trouve que deux re­pré­sen­ta­tions si­mul­ta­nées de Mo­lière, l’une et l’autre de grande envergure, si­gnées de deux noms illustres et jouées par de re­mar­quables acteurs, ré­veillent au­jourd’hui le fa­meux dé­bat des an­nées d’après-guerre au­tour des li­ber­tés prises par les met­teurs en scène et les in­ter­prètes de textes clas­siques. Il s’agit de Tar­tuffe et des Four­be­ries de Sca­pin. Di­sons tout de suite que ce sont des spec­tacles d’une ri­chesse et d’une qua­li­té ex­cep­tion­nelles. D’ailleurs, le pu­blic les a d’ores et dé­jà plé­bis­ci­tés. La ques­tion que nous vou­lons po­ser ne concerne pas leur in­té­rêt théâ­tral, elle est celle-ci : qu’est-ce que Mo­lière y gagne ? Elle part de ce constat que nous avons fait au sor­tir de cha­cun d’entre eux : Mo­lière ne leur suf­fit dé­ci­dé­ment pas. Ce n’est pas le res­pect du texte lit­té­ral qui est en cause. De­nis Po­da­ly­dès et Mi­chel Fau sont des hommes de théâtre trop in­tègres pour tra­hir un au­teur dont on sait le prix qu’ils lui at­tachent. Ce n’est pas non plus leurs es­thé­tiques théâ­trales res­pec­tives. Elles re­lèvent de leur li­ber­té. On com­prend la pas­sion de Mi­chel Fau pour le ba­roque, et sou­vent même elle nous en­chante. On aime la sen­si­bi­li­té plus clas­sique de Po­da­ly­dès et son ou­ver­ture d’es­prit. Quant à leur ima­gi­naire, on l’ad­mire. Mais l’un et l’autre dé­passent la me­sure, et on a le sen­ti­ment que Mo­lière n’est plus pour eux qu’un pré­texte à la li­bé­ra­tion de leur dé­lire scé­nique. C’est sur­tout vrai de Mi­chel Fau. S’agis­sant des Four­be­ries(1), c’est au troi­sième acte que naît notre ma­laise. Car tout com­mence très bien. Scé­no­gra­phie par­faite d’Eric Ruf. Dis­tri­bu­tion exem­plaire, avec une ré­vé­la­tion éblouis­sante : le jeune Ben­ja­min La­vernhe. Mou­ve­ment, cho­ré­gra­phie, gaie­té, charme : tout y est. Mais la longue scène de la bas­ton­nade vient tout désen­chan­ter. On as­siste à un mas­sacre in­sup­por­table du pauvre Gé­ronte à l’aide d’une dé­mons­tra­tion tech­nique ri­di­cule, grue de chan­tier à l’ap­pui, sui­vie d’un mo­no­logue hys­té­ri­sé de Zer­bi­nette, le tout aux dé­pens d’un ad­mi­rable Di­dier Sandre ré­duit à l’état d’un pan­tin dé­fi­gu­ré. On n’est plus chez Mo­lière. Il n’y a plus ni vé­ri­té ni illusion.

Avec Tar­tuffe (2), c’est autre chose. Certes, là en­core, si le théâtre n’est que re­pré­sen­ta­tion scé­nique, le spec­tacle est re­mar­quable. Dé­cor su­perbe, sym­bo­lique re­li­gieuse in­tel­li­gente, cos­tumes somp­tueux de Ch­ris­tian La­croix. C’est presque trop. Car cet ap­pa­rat en­com­brant tend à éclip­ser le sens pro­fond de l’oeuvre, sur­tout les re­la­tions Or­gonTar­tuffe et El­mire-Tar­tuffe. La scène de la table est qua­si­ment es­ca­mo­tée. Seule Christine Mu­rillo donne une vé­ri­té, une hu­ma­ni­té au per­son­nage de Do­rine. Quel pa­ra­doxe : deux spec­tacles ma­gni­fiques et, dans l’ombre, Mo­lière.

(1) Co­mé­die-Fran­çaise, salle Ri­che­lieu, Pa­ris Ier.

(2) Théâtre de la Porte Saint-Mar­tin, Pa­ris Xe.

Mo­lière, pré­texte aux dé­lires scé­niques

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