LES MÉ­DIAS VA­LEUR REFUGE

A l’image de l’ex-mi­nistre Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti (RTL) ou de Ra­quel Gar­ri­do (C8), les po­li­tiques in­ves­tissent les pla­teaux en tant que chro­ni­queurs. Dé­cryp­tage d’un phé­no­mène.

Le Figaro Magazine - - Esprits Libres - PIERRE DE BOISHUE

Un vrai « bor­del ». Le terme, uti­li­sé puis re­gret­té par le pré­sident de la Ré­pu­blique, de­vient de cir­cons­tance lors­qu’il s’agit d’ob­ser­ver l’ef­fon­dre­ment des digues entre le monde po­li­tique et l’uni­vers mé­dia­tique. Ro­se­lyne Ba­che­lot su­per­star sur LCI, la porte-pa­role de La France in­sou­mise Ra­quel Gar­ri­do nou­velle égé­rie de C8, Hen­ri Guai­no re­con­ver­ti en billet­tiste sur les ondes de Sud Ra­dio, JeanPierre Raf­fa­rin en com­men­ta­teur de luxe pour France 2, l’ex-mi­nistre Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti et l’an­cien conseiller ély­séen Gas­pard Gant­zer en dé­bat­teurs de choc sur RTL… Les di­ri­geants d’hier et d’au­jourd’hui n’ont ja­mais au­tant ai­mé pas­ser de l’autre cô­té du mi­cro. « Il y a une sorte de re­vanche de la classe po­li­tique, ex­plique le com­mu­ni­cant Jean-Luc Ma­no. Elle prend dans les mé­dias la place de la so­cié­té ci­vile, qui a pris la sienne à l’As­sem­blée na­tio­nale. C’est très ré­vé­la­teur de la pé­riode qu’on vit. »

La si­tua­tion a aus­si des airs co­casses. Comme de voir Jean-Luc Mé­len­chon, tou­jours prompt à cri­ti­quer le tra­vail des jour­na­listes, ap­plau­dir des deux mains l’ini­tia­tive de Ra­quel Gar­ri­do... « Plus il y a d’In­sou­mis qui parlent à la té­lé, mieux c’est », ar­gu­men­tait dans VSD la chro­ni­queuse des « Ter­riens du di­manche », sans tou­te­fois « par­ler » de son sa­laire. Quant à Em­ma­nuel Ma­cron, ré­pu­té pour ses sor­ties contre les ob­ser­va­teurs de son ac­tion, il a ré­cem­ment char­gé l’édi­to­ria­liste Bru­no Ro­ger-Pe­tit de sa com­mu­ni­ca­tion. Comme quoi, la pro­fes­sion n’a pas que des dé­fauts.

Dans cette as­sem­blée in­édite, Ro­se­lyne Ba­che­lot ap­pa­raît comme une pion­nière,

puis­qu’elle a ini­tié le mou­ve­ment en de­ve­nant chro­ni­queuse dès 2012 dans l’émis­sion de Lau­rence Fer­ra­ri, « Le Grand 8 », sans avoir su­bi préa­la­ble­ment de dé­faite élec­to­rale. Grande gueule, sym­pa­thique et fé­dé­ra­trice, elle co­chait toutes les cases. Son par­cours s’est pour­sui­vi sur RMC puis sur LCI où elle prend son ac­ti­vi­té très à coeur. « Ro­se­lyne a l’ha­bi­tude de tra­vailler avec des jour­na­listes et de res­pec­ter la mé­ca­nique té­lé­vi­suelle, té­moigne son com­plice Ju­lien Ar­naud, qui of­fi­cie avec elle entre 10 heures et mi­di. Il faut être ra­pide, souple, al­ler vers ce qui in­té­resse les gens. Quitte à faire des sa­cri­fices. Ceux qui dé­butent ne voient pas cet as­pect des choses. »

Ré­plique du pro­duc­teur de Té­lé­pa­ris, Sté­phane Si­mon, en charge du ren­dez-vous de Thier­ry Ar­dis­son : « Con­trai­re­ment aux autres, Ra­quel avance à vi­sage dé­cou­vert. Elle ne dit pas qu’elle est neutre. Nous cher­chions des ca­rac­tères sub­jec­tifs. Et no­tam­ment ce­lui d’une femme de gauche, en pointe sur le fé­mi­nisme. Nous l’avons re­pé­rée pen­dant la cam­pagne, sur BFMTV. Après s’être

ren­sei­gnée sur nos pro­grammes, elle a tout de suite dit oui. Elle est conscien­cieuse, aime me­ner à bien ses en­quêtes. Elle vient ré­cem­ment de nous pro­po­ser un su­jet sur le foot. » Pour sa part, l’ani­ma­teur d’« On re­fait le monde » (RTL), Marc-Oli­vier Fo­giel, confie ne vou­loir mi­ser que sur « des per­son­na­li­tés sor­ties du jeu po­li­tique ». Moins ex­pé­ri­men­tée que Ro­se­lyne Ba­che­lot, Ra­quel Gar­ri­do est na­tu­rel­le­ment sou­te­nue par une équipe de jour­na­listes… et ob­ser­vée à la loupe. « Le buzz fait au­tour d’elle est fa­ti­gant, bas de gamme. On ne parle que d’elle ! A tel point qu’on ne cite plus ja­mais Franz-Oli­vier Gies­bert et Na­ta­cha Po­lo­ny qui par­ti­cipent éga­le­ment au show », se dé­sole un cadre de C8. Une re­crue qui, en tout cas, n’a pas son équi­valent de l’autre cô­té de l’échi­quier. Car hor­mis Hen­ri Guai­no, les dé­fen­seurs de la droite se font rares sur les écrans. « JeanPierre Raf­fa­rin semble être le plus ex­trême de tous, c’est dire ! s’étrangle un édi­to­ria­liste. Ro­se­lyne Ba­che­lot, pour sa part, a tou­jours été un élec­tron libre dans son camp qui sup­por­tait mal son in­dé­pen­dance. » Pour­quoi cette sous-re­pré­sen­ta­tion, vi­si­ble­ment cau­tion­née par les pa­trons du PAF ? « Sur le plan cultu­rel, cette bar­rière-là est moins al­lè­gre­ment fran­chie par des gens de droite parce qu’ils ont da­van­tage le res­pect des ca­té­go­ries et des cases », ana­lyse JeanLuc Ma­no, tan­dis que Ju­lien Ar­naud voit dans cet af­flux mas­sif de té­nors so­cia­listes la consé­quence de leurs der­nières dé­routes élec­to­rales. « C’est connu : le mi­lieu mé­dia­tique penche du cô­té de la bien­pen­sance de gauche », as­sène un pro­duc­teur. Ce qui ex­plique as­su­ré­ment l’ab­sence d’un re­pré­sen­tant du Front na­tio­nal par­mi les nou­veaux ar­ri­vants. « C’est le der­nier grand ta­bou, in­dique Sté­phane Si­mon. Si le mé­tier ex­pri­mait toutes les sen­si­bi­li­tés, il se­rait lo­gique d’y voir une per­son­na­li­té du FN. »

Peu sus­pect non plus de sym­pa­thie en­vers la for­ma­tion de Ma­rine Le Pen, Jean-Luc Ma­no tient d’abord à rap­pe­ler que la pen­sée fron­tiste est loin d’être zap­pée du dé­bat en rai­son des nom­breuses pres­ta­tions d’in­tel­lec­tuels ou de pen­seurs proches d’elle. Ce­pen­dant… « Il y au­rait au­jourd’hui un an­cien élu du FN, comme l’est Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti pour le PS, je trou­ve­rais ce­la nor­mal », sou­ligne-t-il. Eu­rope 1 avait ten­té d’ou­vrir une brèche en pro­po­sant une tri­bune au co­or­di­na­teur de la cam­pagne de Ma­rine Le Pen, Jean Mes­si­ha, avant de faire ma­chine ar­rière.

Glo­ba­le­ment, les po­li­tiques connaissent des dé­buts sa­tis­fai­sants dans cet exer­cice.

Marc-Oli­vier Fo­giel se dit par exemple ra­vi de ceux d’Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti et Gas­pard Gant­zer : « Je re­dou­tais qu’ils soient in­ter­viewés par les autres dé­bat­teurs. Or, ils se sont im­mé­dia­te­ment his­sés au même ni­veau. » Leurs pres­ta­tions son­telles si éloi­gnées de leurs an­ciennes fonc­tions ? Pas si sûr. « Pre­nons l’exemple d’Au­ré­lie Fi­lip­pet­ti, ex­pose Jean-Luc Ma­no. Il y a chez elle la vo­lon­té, la pul­sion de conti­nuer à dire un cer­tain nombre de choses sur le plan po­li­tique, so­cial ou éco­no­mique et d’ap­por­ter son re­gard. Après, il y a l’en­vie d’avoir une ac­ti­vi­té ci­toyenne, qui est tel­le­ment ré­duite pour des per­sonnes qui ont exer­cé de hautes res­pon­sa­bi­li­tés. Ce n’est pas parce qu’elle a été bat­tue aux élec­tions que sa pa­role a moins d’in­té­rêt. » Un pro­pos qui va ré­con­for­ter une mul­ti­tude d’an­ciens mi­nistres et par­le­men­taires. La « vague » est peut-être loin d’être ter­mi­née… ■

Re­con­ver­tie dans les mé­dias de­puis 2012, Ro­se­lyne Ba­che­lot fait dé­sor­mais équipe avec Ju­lien Ar­naud sur l’an­tenne de LCI.

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