NABOKOV EN TOUTES LETTRES

Le Figaro Magazine - - Quartiers Libres -

LETTRES À VÉRA, de Vla­di­mir Nabokov, Fayard, 784 p., 36 €. Edi­tion éta­blie par Ol­ga Vo­ro­ni­na et Brian Boyd. Tra­duit du russe et de l’an­glais par Laure Trou­betz­koy.

Le 8 mai 1923, à Ber­lin, lors d’un bal de l’émi­gra­tion russe, un jeune poète en­core in­con­nu se fait abor­der par une com­pa­triote mas­quée : une lec­trice, qui suit as­si­dû­ment la pu­bli­ca­tion de ses oeuvres. Ils passent la nuit à mar­cher dans les rues. Vla­di­mir Nabokov com­prend qu’il vient de ren­con­trer sa com­pagne pour la vie. D’où cet aveu, un an plus tard, alors qu’il consi­dère dé­jà Véra Slo­nim comme sa fian­cée : « Je suis si in­fi­ni­ment ha­bi­tué à toi que je me sens à pré­sent per­du et vide. » Nabokov avait rem­pla­cé la Rus­sie per­due par une nou­velle pa­trie : le ma­riage. Le sien du­re­ra cin­quante-deux ans. Le sa­vait-on ? L’au­teur de Lo­li­ta était un for­ce­né du lien conju­gal, in­ca­pable de sur­vivre à l’ab­sence de l’autre sans le cor­don d’une lettre. D’où cette pro­di­gieuse cor­res­pon­dance.

A celle qu’il nomme son « pe­tit mous­tique », son « cher bon­heur », son « oi­se­let de feu », ce fa­cé­tieux jon­gleur de sen­sa­tions n’épargne au­cun dé­tail le concer­nant, son goût pour la com­pote, la nuance de son hâle, son hu­meur du ma­tin, mais aus­si la

« ten­sion ora­geuse » an­non­çant l’ir­rup­tion d’un poème, la sen­sa­tion « in­ex­pli­cable » de le sen­tir dé­jà com­po­sé, la « somp­tueuse lé­gè­re­té » une fois le poème ache­vé. Une sis­mo­gra­phie de la créa­tion, en­re­gis­trée par le créa­teur lui-même. Au­tant dire un do­cu­ment rare, à sens unique tou­te­fois : Véra a dé­truit toutes ses lettres à Vla­di­mir. Une stra­té­gie du mous­tique face à l’écra­sant gé­nie de l’en­chan­teur ? ÉLI­SA­BETH BARILLÉ

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.