EN­CORE LIBERATI

Le Figaro Magazine - - Quartiers Libres -

Ce se­rait bien si vous aviez confiance en mon ju­ge­ment. Il suf­fi­rait que j’écrive « li­sez ce livre toutes af­faires ces­santes » et cet ar­ticle s’ar­rê­te­rait là, in­utile de dé­ve­lop­per, vous obéi­riez à mes moindres ca­prices, aveu­glé­ment… Mais je fan­tasme, vous ne me croyez pas sur pa­role. Vous vou­lez des ar­gu­ments. Alors com­men­çons par le com­men­ce­ment : oui, j’ai édi­té le pre­mier ro­man de Si­mon Liberati mais c’était il y a treize ans. Il est conve­nu au­jourd’hui de dire que Si­mon pu­blie trop. L’over­dose de Liberati ne se­ra donc pas celle qu’on at­ten­dait (smi­ley qui pleure de rire). Dé­sor­mais sobre, l’écri­vain cou­che­tard se trouve à pré­sent vic­time d’un ex­cès im­pré­vu : l’over­pu­bli­shing ! Deux livres en cette ren­trée, après Ca­li­for­nia Girls en 2016 et Eva en 2015 : Les Ra­meaux noirs (1) et Les Vio­lettes de l’ave­nue Foch (2), ces deux titres bo­ta­niques mé­ritent-ils de fa­ner dans un gros tas de com­post ? Le syn­drome du livre an­nuel touche de plus en plus d’écri­vains pour des rai­sons fis­cales. Seule No­thomb a su s’im­po­ser avec ré­gu­la­ri­té, si l’on peut dire (s’agis­sant d’une exo­né­rée belge). Il pa­raît que les au­teurs trop pré­sents perdent de leur mys­tère ; ce qui est une autre fa­çon d’in­si­nuer que la quan­ti­té des­sert la qua­li­té. Le cas de Si­mon Liberati est in­verse car avec Les Ra­meaux noirs, c’est son meilleur livre qui est lé­sé. Cette las­si­tude est in­ex­cu­sable. Pas­ser à cô­té de ce texte sous pré­texte que son au­teur est pro­li­fique se­rait comme re­fu­ser d’ap­pré­cier le ca­viar à me­sure que son prix baisse. Si l’on di­sait les choses plus clai­re­ment : le ta­lent n’épuise per­sonne, ce qui nous dé­tourne de la lec­ture est l’abon­dance de mé­dio­cri­té. Ce n’est pas parce qu’on est doué qu’on doit se ra­ré­fier, au contraire ! Les Ra­meaux noirs de Liberati planent loin au-des­sus de cette ren­trée : c’est une ode ins­pi­rée à l’ins­pi­ra­tion, un hom­mage à son par­rain Louis Ara­gon et aux mys­tères qui font d’un fils un écri­vain, une dette ré­glée aux monstres in­té­rieurs, aux en­fants ter­ribles, à Ner­val, Lo­li­ta, Coc­teau et An­dré Liberati, poète sur­réa­liste ain­si ven­gé, mais aus­si écra­sé. Li­sez ce livre toutes af­faires ces­santes, vous conju­ré-je ! Il dit que nous ne choi­sis­sons pas ce qui nous plaît. Que l’amour et le style se confondent. Et que la beau­té nous tombe des­sus par sur­prise, mais ja­mais par ha­sard. L’autre ou­vrage de Si­mon ras­semble 43 piges éparses qui com­plètent ses 113 études de lit­té­ra­ture ro­man­tique de 2013, por­tant leur nombre à 156. C’est beau­coup mais que vou­lez­vous : quand on aime, on ne compte pas.

(1) Stock, 285 p., 19,50 €.

(2) Stock, 296 p., 20 €.

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