FRAN­ÇOIS DELÉTRAZ OPÉ­RA GAR­NIER : LE SACRE DE LA DANSE

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Su­blime soi­rée à l’Opé­ra Gar­nier. De la danse comme on l’aime : va­riée, avec des ap­proches et des thèmes très dif­fé­rents. Au pro­gramme : Agon de Ba­lan­chine, Grand Mi­roir de Te­shi­ga­wa­ra et Le Sacre du prin­temps de Pi­na Bausch.

Créé en 1957 sur une mu­sique de Stra­vins­ky, Agon offre le meilleur exemple de l’esthé­tisme froid dont Ba­lan­chine avait fait son fonds de com­merce. Pas d’his­toire, peu de coeur, rien de plus qu’une ges­tuelle épou­sant la mu­sique. Rares sont les troupes qui peuvent se pré­va­loir d’in­ter­pré­ter ain­si un bal­let aus­si dif­fi­cile tech­ni­que­ment et où le moindre dé­faut est criant. Ici, il n’y en a pas. Bien que construite avec une tech­nique clas­sique que Ba­lan­chine maî­tri­sait par­fai­te­ment, Agon est bien l’oeuvre d’un pré­cur­seur qui an­nonce ce que des contem­po­rains comme For­sythe ou Cun­nin­gham fe­ront plus tard. Chan­ge­ment ra­di­cal de re­gistre avec Sa­bu­ro Te­shi­ga­wa­ra. Grand Mi­roir, son bal­let ins­pi­ré du poème de Bau­de­laire (« La mu­sique sou­vent me prend comme une mer ! ») et en rup­ture to­tale avec la ri­gueur de Ba­lan­chine, donne le sen­ti­ment d’un plon­geon dans la li­ber­té. Ici, les gestes sont souples, les bras se ba­lancent per­pé­tuel­le­ment, les dan­seurs vont et viennent comme dans une course sans fin. Ils s’évitent, se cherchent et s’élancent dans l’in­con­nu en quête de sen­sa­tions nou­velles. Peut-être est-ce cette li­ber­té qu’ex­priment les gestes, ou bien est-ce le mou­ve­ment de la vie que leur course veut imi­ter. La pièce se ter­mine par une chute très forte : la ren­contre ful­gu­rante entre deux dan­seurs. On est dans le rêve, le sur­na­tu­rel, avec des corps peints en vert et en rouge. Pour­tant, le réel reste très pré­sent, comme si l’un et l’autre étaient in­dis­so­ciables. Ce bal­let s’ap­puie sur l’en­voû­tant Concer­to pour vio­lon d’Esa-Pek­ka Sa­lo­nen avec l’in­croyable so­liste Aki­ko Su­wa­nai. S’en­suit un long en­tracte pour la mise en place du dé­cor de Rolf Bor­zik : les ma­chi­nistes dé­versent sur le pla­teau des cen­taines de ki­los de terre sous l’oeil éba­hi du pu­blic. Le Sacre du prin­temps peut com­men­cer – oeuvre ma­jeure du XXe siècle, vé­ri­table pi­lier de la danse. Créée en Al­le­magne en 1975, la ver­sion de Pi­na Bausch n’a rien per­du de sa force in­ouïe. Une forme de ri­tuel qui parle à l’in­cons­cient, qui émeut, qui se­coue. Un vé­ri­table sacre de la danse.

Opé­ra Gar­nier, jus­qu’au 16 no­vembre

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