DANS LE SILLAGE DE L’AÉROPOSTALE

DER­NIÈRE ES­CALE À SAINT-LOUIS DU SÉ­NÉ­GAL

Le Figaro - - LA UNE -

Le re­lais aé­rien court de l’Eu­rope à l’Afrique. Un jour­nal parisien met dé­sor­mais deux jours pour at­teindre une terrasse de ca­fé de Ca­sa­blan­ca et trois pour être lu à Da­kar, quand il fal­lait six jours par voie de mer. Grâce aux ex­ploits des pi­lotes de la Ligne, fonc­tion­naires de l’ad­mi­nis­tra­tion co­lo­niale et com­mer­çants se sentent moins loin de la mé­tro­pole. Pour que s’ac­com­plisse ce geste simple, ou­vrir une lettre ou dé­plier une ga­zette, il a fal­lu toute une chaîne de cou­rages dis­crets. La Ligne dé­ploie une cen­taine d’avions, au­tant de pi­lotes et le double de mé­ca­ni­ciens.

Saint-Louis et Da­kar sont un abou­tis­se­ment, le «point de chute de la tra­jec­toire» se­lon les mots de Jo­seph Kes­sel. Mais ces escales d’ar­ri­vée sont aus­si un point de dé­part, un trem­plin vers l’Amé­rique. Car au-de­là de ce bout de ligne afri­caine, il y a le rêve At­lan­tique. C’est ce à quoi pense Mer­moz, quand il se re­pose à l’Hô­tel de la Poste, qui est à Saint-Louis ce que le Grand Bal­con est à Tou­louse pour l’Aéropostale. Il oc­cupe la chambre 219, dont les fe­nêtres ouvrent sur le fleuve Sé­né­gal. Ces eaux longues qui nour­rissent son ob­ses­sion, s’en­vo­ler vers le Bré­sil. Le 12 mai 1930, il re­lie d’un trait Saint-Louis à Na­tal, au terme d’un vol de 21 heures et 10 mi­nutes.

L’Hô­tel de la Poste est tou­jours là, avec cette ar­chi­tec­ture aux airs mé­di­ter­ra­néens. Sur l’île, de nom­breuses mai­sons ont gar­dé ce charme an­cien, fa­çades blan­chies à la chaux, toi­tures de tuiles, bal­cons en bois et ba­lus­trades en fer for­gé. L’éta­blis­se­ment est si­tué au dé­bou­ché du pont Faid­herbe, à l’élé­gant treillis d’acier. C’est le seul point de pas­sage me­nant du conti­nent à l’île flu­viale. Inau­gu­ré en 1897, il a été ré­no­vé il y a quelques an­nées. Au­pa­ra­vant, il y avait un simple bac et l’es­ca­dron de spa­his met­tait du temps à traverser, ce qui al­lon­geait fâ­cheu­se­ment ses dé­lais d’in­ter­ven­tion… Ces sol­dats ont en lit­té­ra­ture rendu Saint-Louis cé­lèbre. C’est dans ces rues lan­guides que sé­jour­na Pierre Lo­ti pour écrire son Ro­man d’un

spa­hi. De­puis, l’an­cien comp­toir vieux de trois siècles, qui fut le centre de l’Afrique oc­ci­den­tale et la ca­pi­tale du Sé­né­gal, s’est un peu ren­dor­mi. Le dé­clas­se­ment ad­mi­nis­tra­tif et éco­no­mique, par rap­port à Da­kar, l’a re­plon­gé dans une moite tor­peur.

L’Hô­tel de la Poste, où Ber­trand Ta­ver­nier tour­na des scènes du film Coup de tor­chon, est clas­sé au pa­tri­moine mon­dial de l’Unesco. Une ga­le­rie de pho­tos sé­pia y rap­pelle les temps sau­vages de l’avia­tion. L’éta­blis­se­ment reste une af­faire fa­mi­liale. Yan­nick Philip, le maître des lieux, est le des­cen­dant des pro­prié­taires qui ac­cueillaient les pi­lotes de l’Aéropostale. On leur pré­pa­rait des pa­niers pour le dé­jeu­ner, car ils par­taient tôt le ma­tin pour l’hy­dro­base et ne re­ve­naient qu’à la nuit tom­bée. La base des hy­dra­vions avait été construite sur la langue de Bar­ba­rie, à quatre ki­lo­mètres de là. Les ap­pa­reils pou­vaient y prendre leur élan sur les eaux sans houle de la la­gune. Une stèle rend en­core hom­mage à Mer­moz. Le sou­ve­nir de l’Aéropostale, pour­tant, n’est pas le but pre­mier du tou­risme à Saint-Louis. On y vient d’abord pour le charme sur­an­né de la ville et les somp­tueuses ré­serves na­tu­relles de la ré­gion. Un mu­sée ou­vert en 2005, toutefois, abrite l’ex­po­si­tion four­nie par l’as­so­cia­tion Mé­moire d’Aéropostale.

En cette fin des an­nées 1920, le tron­çon Ca­sa­blan­ca-Da­kar est sans nul doute le plus dur de la Ligne, avec ses pièges dé­ser­tiques et ses escales per­dues. Pour se dé­tendre, après l’as­cèse de Cap Ju­by ou de Port-Étienne, les «des­cen­dants» fai­saient la fête à Da­kar tan­dis que les «re­mon­tants» brin­guaient à «Ca­sa». Saint-Exu­pé­ry n’aimait que mo­dé­ré­ment les deux villes. Il étouf­fait vite dans la pe­tite so­cié­té co­lo­niale, qu’il trou­vait étroite et mes­quine. Celle-ci, pour­tant, adore les pi­lotes. Les femmes, sur­tout, que les vestes de cuir rai­di de pous­sière font plus rê­ver que les cos­tumes de fonc­tion­naires. Mer­moz, lui, aime Ca­sa­blan­ca. Ques­tion de tem­pé­ra­ment. Cet ogre de vie y trouve à épui­ser sa na­ture au sang puis­sant.

C’est la nuit, sur­tout, qu’il goûte avec les autres gars de la Ligne. La vraie nuit, pas celle des noc- tam­bules pour qui elle est une fin en soi. La nuit comme l’autre pan de ces jours où l’on risque sa peau. Les vi­rées dans les bars ont l’al­lure de «dé­ga­ge­ments» de sol­dats re­ve­nus du front. Il y a bien de ce­la. Les pi­lotes de l’Aéropostale sont des combattants au re­pos. À terre, ils respirent la vie comme en plein vent dans leurs cock­pits. On boit fort, on se ra­conte les pannes, les dures cap­ti­vi­tés aux mains de la «dis­si­dence». Ce sont les mots simples de ceux qui n’ont pas be­soin d’en ra­jou­ter, des mots tra­pus pour conju­rer le risque qui plane sur leurs vies. Le plus en­fié­vré est sans doute Marcel Reine, dont

les ex­cès n’égalent que l’au­dace. «Il ar­rive qu’à l’aube – au grand dam de Di­dier Dau­rat – la po­lice in­ter­cepte Marcel Reine aux com­mandes d’une ca­lèche lan­cée à toute al­lure sur les ave­nues, en com­pa­gnie d’ama­zones peu fa­rouches et à peu près nues…» , écrit Em­ma­nuel Cha­deau*. Comme les autres, Reine le fê­tard est fas­ci­né par l’Ar­change Mer­moz. De lui, il écri­ra, avec ses mots:

« La foi­ri­nette, bien sûr, il aimait ça (…). Les bê­tises, il n’en avait pas peur. Mais je ne sais pas, moi, il était tout de même meilleur que nous. Il s’en­fer­mait chez lui. Il pen­sait. Il bou­qui­nait des vers. Il était sé­rieux, quoi!» C’est la ma­gie de la Ligne. Des poètes comme SaintExu­pé­ry ou des âmes tour­men­tées comme Mer­moz se lient in­ten­sé­ment avec des êtres pour qui la lit­té­ra­ture ou la quête de l’ab­so­lu ne sont pas le sou­ci pre­mier. Des ami­tiés d’acier se forgent dans l’air hui­lé des han­gars ou sur l’herbe des pistes. Plus qu’une caste, c’est une fra­ter­ni­té. Nulle morgue, juste le même sen­ti­ment d’ap­par­te­nance entre des hommes qui risquent leur vie pour un but plus haut qu’eux-mêmes. En les cô­toyant entre Tou­louse et Saint-Louis, Kes­sel re­con­naî­tra ce lien, ce­lui « d’une es­ca­drille de guerre » . Certes, ils ne por­taient pas d’uni­forme, il n’y avait pas de bom­bar­de­ment ni de com­bat aé­rien. Mais « le même signe était sur eux, la même insouciance, la même ha­bi­tude du danger et la même sim­pli­ci­té » . Ces hommes avaient at­teint, se­lon les mots de Saint-

Exu­pé­ry, «cette al­ti­tude des re­la­tions où la re­con­nais­sance comme la pi­tié perdent leur sens» .

C’est le gé­nie de Di­dier Dau­rat, le lé­gen­daire di­rec­teur d’ex­ploi­ta­tion de la Ligne, d’avoir su ti­rer le meilleur de ces hommes si dif­fé­rents. Leur avoir in­cul­qué une mys­tique du cour­rier sans les ap­pe­ler à l’hé­roïsme, sans élans romantiques. Sans cesse, il leur ré­pé­tait qu’ils n’étaient pas là pour ac­com­plir des prouesses, au-des­sus des ba­dauds ébau­bis des champs de foire. «Il n’était pas ques­tion de flam­ber, dit Thier­ry Sen­tous, jour­na­liste spé­cia­li­sé dans

l’aé­ro­nau­tique et pas­sion­né par l’Aéropostale, ils étaient là pour que les avions partent à l’heure, ar­rivent à l’heure.» Les va­leurs su­prêmes étaient la ri­gueur, la ré­gu­la­ri­té. «Le plus dur, ce n’est pas de faire un beau coup, mais de le faire tous les jours» ,

leur di­sait-il en sub­stance.

« L’es­prit qui les ani­mait ? Ils tra­vaillaient, tra­vaillaient… On dit que c’était des aven­tu­riers. C’est vrai en ce sens qu’ils avaient du mau­vais ma­té­riel et qu’il y avait beau­coup d’ac­ci­dents. Mais c’était avant tout des gens sé­rieux, qui tra­vaillaient…» , dit Jack Ma­ry, an­cien de La Poste, de­ve­nu par pas­sion his­to­rien de l’Aéropostale. «Ce qu’ils ont vé­cu est tel­le­ment loin de ce qu’on vit au­jourd’hui. Ris­quer sa

vie pour trans­por­ter des lettres…», com­mente Jean-Jacques Galy, mé­de­cin, pi­lote pas­sion­né et or­ga­ni­sa­teur du rallye Tou­louse-Saint-Louis. Nombre de ces êtres d’exception étaient, il est vrai, d’an­ciens pi­lotes de la guerre de 1914-1918. Ils en étaient sor­tis vi­vants, ce qui était dé­jà une sorte de mi­racle. Leur rap­port à la vie et à la mort n’était pas ce­lui d’un gar­çon de 25 ans de 2016. La deuxième gé­né­ra­tion avait pas­sé le bre­vet de pi­lote dans les an­nées 1920, juste après la guerre. Le même es­prit l’ani­mait.

Au­jourd’hui, des vols ré­gu­liers d’Air France des­servent tous les jours le Sé­né­gal. En ce prin­temps 2016, les jour­naux qu’ils em­por­taient n’en avaient que pour le long pu­gi­lat au­tour de la «loi tra­vail». Rien qui ne fasse rê­ver. Il se­rait bien sûr vain d’es­quis­ser un pa­ral­lèle entre les va­leurs et les pro­blèmes de la so­cié­té des an­nées 1920, et ceux d’au­jourd’hui. Mais si on ne peut com­pa­rer, on peut se sou­ve­nir. Et, peut-être, par­fois s’inspirer. Le père de Jean-Jacques Galy, Léo­pold, était un grand pi­lote d’es­sai, qui se lia d’ami­tié avec Saint-Exu­pé­ry. «Au soir de sa vie, mon père me di­sait: des Mer­moz et des Guillau­met, il y a en plein les rues, mais plus per­sonne n’en a be­soin. On ne veut que des gens for­ma­tés, dans le moule…» , ra­conte Jean-Jacques Galy. Il pense lui aus­si que les fortes per­son­na­li­tés ne sont plus to­lé­rées au­jourd’hui. «C’était des gens qui fai­saient à leur ma­nière, et ce­la em­me­nait loin. Mais au­jourd’hui, Mer­moz ne fe­rait sans doute pas long feu dans une en­tre­prise moderne…»

Le 7 dé­cembre 1936, c’est de cette terre d’Afrique que Mer­moz dé­col­la de nou­veau à bord de la Croix

du-Sud pour une nou­velle tra­ver­sée océa­nique, au cours de la­quelle il dis­pa­raî­tra, deux jours avant de fê­ter ses 35 ans. Saint-Exu­pé­ry lui ren­dra ce ma­gni­fique hom­mage qui dit tant l’es­prit de la Ligne: «Mer­moz, dé­ci­dé­ment, s’était re­tran­ché der­rière son ou­vrage, pa­reil au mois­son­neur qui, ayant bien lié sa gerbe, se couche dans son champ.»

(*) Em­ma­nuel Cha­deau, Saint-Exu­pé­ry, Édi­tions Per­rin.

RUE DES ARCHIVES/ TALLANDIER

Jean Mer­moz (de face), avec son in­gé­nieur de vol Ber­nard, en 1930.

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