Re­por­tage à Boshe, dans l’ancien ate­lier chi­nois de la drogue

Si le vil­lage de Boshe a été net­toyé par les au­to­ri­tés, la pro­duc­tion de mé­tham­phé­ta­mine conti­nue dans la pro­vince du Guang­dong. Les gangs pro­fitent de la de­mande crois­sante dont fait l’ob­jet cette drogue syn­thé­tique.

Le Figaro - - LA UNE - Cy­rille Pluyette £@Cy­rilleP­luyette En­voyé spé­cial à Boshe

L’ar­gent sale a longtemps cou­lé à flots dans le vil­lage de Boshe. Jus­qu’à cette nuit du 29 dé­cembre 2013. À 4 heures du ma­tin, plus de 3 000 po­li­ciers d’élite lour­de­ment ar­més ont fait ir­rup­tion dans un dé­dale de rues pous­sié­reuses. Les com­mu­ni­ca­tions té­lé­pho­niques avaient été brouillées pour évi­ter les fuites. Grâce à l’ef­fet de sur­prise, l’opé­ra­tion s’est sol­dée par 182 ar­res­ta­tions et la des­truc­tion de 77 la­bo­ra­toires de pro­duc­tion de drogue.

Ce pe­tit vil­lage cô­tier da­tant du XIIIe siècle, à 350 ki­lo­mètres à l’est de Guangz­hou (Can­ton), dans la pro­vince du Guang­dong, était de­ve­nu le prin­ci­pal pro­duc­teur de mé­tham­phé­ta­mine de Chine, une drogue syn­thé­tique très en vogue, en par­ti­cu­lier en Asie. Les forces de l’ordre en ont re­trou­vé presque 3 tonnes sur place, ain­si que plus de 100 tonnes d’in­gré­dients, et plus de 260 ki­los de ké­ta­mine, un tran­quilli­sant pour che­vaux pri­sé par les jun­kies. La po­lice a aus­si mis la main sur des piles d’ar­gent li­quide, des lin­gots d’or, des armes de guerre…

Les tra­fi­quants avaient pu se li­vrer à leurs ac­ti­vi­tés illi­cites pen­dant des an­nées, alors même que tout le monde était au cou­rant. Ils in­ter­di­saient l’en­trée du vil­lage à la po­lice les armes à la main. Et lorsque les forces de l’ordre par­ve­naient à for­cer le bar­rage, à leur ar­ri­vée, les la­bo­ra­toires s’étaient en­vo­lés. Les gangs bé­né­fi­ciaient de com­pli­ci­tés au sein du Par­ti com­mu­niste (PCC) et de la po­lice, au ni­veau lo­cal. Le gou­ver­ne­ment chi­nois au­rait mis six ans pour pla­ni­fier l’opé­ra­tion, se dé­bar­ras­sant peu à peu des cadres cor­rom­pus.

Vil­las luxueuses dé­ser­tées

L’an der­nier en­core, les vi­si­teurs n’étaient pas les bien­ve­nus. À quelques cen­taines de mètres du vil­lage, sur une route bor­dée de champs, un homme en scoo­ter ac­cepte de s’ar­rê­ter. « Les eaux ont été pol­luées, à cause de toute cette “meth” qu’ils pro­dui­saient », ra­conte Cai Huan, 66 ans, en dé­si­gnant le vil­lage du doigt. Les dé­chets chi­miques, dé­ver­sés dans la ri­vière, ont conta­mi­né les champs. Notre té­moin se sou­vient que plu­sieurs vaches sont mortes, jus­qu’à l’an der­nier, de fa­çon in­ex­pli­quée. Ce membre d’une fa­mille de ma­çons, qui dit conti­nuer à tra­vailler dur pour sub­sis­ter, af­firme ne ja­mais avoir trem­pé dans la fa­bri­ca­tion de « meth ».

Les ba­rons de la drogue s’étaient, eux, mis à l’abri pour le reste de leurs jours. En en­trant dans Boshe, on est frap­pé par les di­zaines de luxueuses vil­las tape-à-l’oeil au style faus­se­ment an­tique, aux cou­leurs aci­du­lées et par­se­mées de do­rures. Pro­té­gées par des murs ou des grilles, elles ont presque toutes été dé­ser­tées. D’im­po­santes construc­tions in­ache­vées prouvent que la po­lice a stop­pé net un dé­ve­lop­pe­ment ful­gu­rant. L’une d’elles, haute de quatre étages et dé­co­rée de co­lonnes ro­maines, avait été com­man­dée par le se­cré­taire gé­né­ral du vil­lage, un membre cor­rom­pu du PCC, sur­nom­mé « le par­rain ». Il a été ar­rê­té cette nuit du 29 dé­cembre 2013.

À l’une des en­trées du vil­lage, un homme, les bottes en­fon­cées dans une boue noire, se courbe pour re­ti­rer les or­dures de ce qui reste de la ri­vière. Tout près, un vieillard réunit les dé­tri­tus qui jonchent le bord de la route dans des sacs qu’il traîne à l’aide d’un bâ­ton. Quelques jeunes, sans em­ploi, nous conduisent à tra­vers les ruelles. Le vil­lage compte en­vi­ron qua­rante temples, contre un ou deux ha­bi­tuel­le­ment dans la ré­gion. De style clas­sique, avec leurs toits en pa­gode or­nés de sta­tues de paon ou de per­son­nages my­tho­lo­giques co­lo­rés, ils sont étin­ce­lants. La plu­part ont été construits dans les an­nées fastes, avant 2013. Une fa­çon, peut-être, pour les fa­milles en­ri­chies, qui se re­grou­paient pour fi­nan­cer les temples, de re­mer­cier leurs an­cêtres de leur bonne for­tune…

Le tra­fic, une his­toire de fa­mille

Les au­to­ri­tés chi­noises ont vou­lu faire de l’opé­ra­tion Boshe, re­trans­mise à la té­lé­vi­sion, un sym­bole de leur dé­ter­mi­na­tion à « net­toyer » la pro­duc­tion de drogue. Par­tout dans le vil­lage, dont les rues ont été ré­no­vées, des af­fiches rouges alertent sur les dan­gers de la dé­pen­dance. « Par­ti­ci­pez à la guerre an­ti­drogue », y lit-on. De­vant l’école, près du poste de po­lice, le mur a été re­cou­vert de pan­cartes. On ap­prend que 160 po­li­ciers an­ti­drogue, ins­tal­lés dans la ville de Lu­feng, à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres, pa­trouillent dans la ré­gion. On aper­çoit aus­si des pho­tos de la­bo­ra­toires clan­des­tins dé­man­te­lés, de caïds abat­tus, ain­si que des avis de re­cherche et des bandes des­si­nées pé­da­go­giques.

«C’est très bien d’avoir af­fi­ché ce­la de­vant l’école, c’est une bonne fa­çon d’édu­quer les en­fants sur les dan­gers de la drogue », ré­agit un pas­sant. Ins­tal­lé à Lu­feng, ce mé­de­cin quin­qua­gé­naire rend ré­gu­liè­re­ment vi­site à sa mère, qui n’a ja­mais quit­té Boshe. « Du temps de la “meth”, j’avais peur de ve­nir ici, c’était le chaos », té­moigne-t-il. Les la­bo­ra­toires clan­des­tins étaient dis­si­mu­lés, mais « l’air était pol­lué et ce­la sen­tait mau­vais, à tel point que je ne pou­vais pas dor­mir la nuit quand je res­tais ici », pour­suit-il. En­vi­ron 20 % des 1 700 foyers du vil­lage étaient im­pli­qués dans la pro­duc­tion. C’était une his­toire de fa­mille : les en­fants étaient char­gés d’ou­vrir des cap­sules de mé­di­ca­ments contre le rhume uti­li­sées pour la fa­bri­ca­tion, et les grands-mères cou­paient des tiges d’ephe­dra, une plante mé­di­ci­nale in­ter­ve­nant dans la « re­cette ». Notre in­ter­lo­cu­teur s’in­ter­rompt sou­dain. Le nou­veau se­cré­taire gé­né­ral du vil­lage, qui a rem­pla­cé le « par­rain », ap­proche d’un pas dé­ci­dé. Il exige une de­mande of­fi­cielle pour être in­ter­viewé. Notre pré­sence n’est plus sou­hai­tée.

Tout comme cer­tains ha­bi­tants, les pay­sans se sentent dé­sor­mais plus ras­su­rés. Cai Han Lin, 56 ans, qui était par­ti fa­bri­quer des briques à Lu­feng, est re­ve­nu à Boshe. « Avant, on ne pou­vait pas culti­ver parce que c’était pol­lué. Mais le vil­lage a construit un sys­tème d’éva­cua­tion des eaux », confie-t-il dans la pe­tite ca­bane en bois qui jouxte son po­ta­ger, en par­ta­geant du thé et des ci­ga­rettes. Ses quatre en­fants, par­tis dans des grandes villes comme la plu­part des jeunes adultes, ne re­vien­dront pas, car « il n’y a pas de tra­vail ici » pour eux.

Si les au­to­ri­tés ont mis un terme à la pro­duc­tion de drogue à Boshe, le pro­blème n’est pas pour au­tant ré­glé dans la zone. Beau­coup de mal­fai­teurs sont en­core en fuite. Et la po­lice peine à lut­ter contre les gangs, tou­jours très puis­sants. « La Chine ne dis­pose que de 20 000 of­fi­ciers an­ti­drogue, et ils ne peuvent pas à eux seuls as­su­rer toute la tâche lourde et com­plexe de sur­veillance », ad­met­tait ain­si en 2014, Liu Yue­jin, le di­rec­teur du bu­reau de contrôle des nar­co­tiques.

Alors que la Chine s’est im­po­sée ré­cem­ment comme une usine de fa­bri­ca­tion de drogues syn­thé­tiques, la ré­gion de Lu­feng, qui re­pré­sen­tait un tiers de la pro­duc­tion na­tio­nale de « meth » en 2013, conti­nue à jouer un rôle clé. « Ac­tuel­le­ment, les drogues syn­thé­tiques pro­viennent prin­ci­pa­le­ment des ré­gions lit­to­rales, telles que le Guang­dong », ex­plique Zhang Yong’an, di­rec­teur du centre d’études sur la drogue de l’uni­ver­si­té de Shan­ghaï. De­puis l’opé­ra­tion, « ces der­nières an­nées, la pro­duc­tion a com­men­cé à dé­mé­na­ger. Les ré­gions mon­ta­gneuses et ru­rales proches de Boshe, no­tam­ment, sont pré­oc­cu­pantes », pré­cise-t-il.

Entre 12 et 15 mil­lions de dro­gués

« Le fait que le gou­ver­ne­ment chi­nois conti­nue à dé­man­te­ler à grande échelle des ate­liers de pro­duc­tion dans le Guang­dong » sug­gère que la ré­gion reste une base de pro­duc­tion ma­jeure, ren­ché­rit Tun Nay Soe, ex­pert des drogues syn­thé­tiques au bu­reau des drogues et du crime des Na­tions unies. Les au­to­ri­tés re­con­nais­saient d’ailleurs l’an der­nier que beau­coup de ré­seaux de drogue sub­sis­taient dans cette pro­vince. Cette ac­ti­vi­té offre en ef­fet à une po­pu­la­tion pauvre la pos­si­bi­li­té de ga­gner des sa­laires de cols blancs, de plus de 1 300 eu­ros par mois. Par ailleurs, la ré­gion dis­pose de tous les in­gré­dients né­ces­saires au tra­fic : un aé­ro­port à Guangz­hou, des ports, la proxi­mi­té avec Hong­kong… Or, pa­ral­lè­le­ment, la de­mande ne cesse de croître. La Chine comp­te­rait entre 12 et 15 mil­lions de dro­gués, es­time Zhang Yong’an. Ils sont de plus en plus jeunes et la « drogue, au­tre­fois consi­dé­rée comme un pro­blème ur­bain, est en pleine ex­pan­sion dans les ré­gions ru­rales, no­tam­ment dans les ré­gions sub­ur­baines », pour­suit-il.

L’em­pire du Mi­lieu, qui fut longtemps un grand consom­ma­teur d’opium, ne dé­couvre certes pas le su­jet de l’ad­dic­tion. « L’épi­dé­mie » sem­blait avoir été en­di­guée par le ré­gime com­mu­niste après la créa­tion de la Chine po­pu­laire en 1949. Mais, lorsque le pays a ou­vert ses portes à la fin des an­nées 1970, les tra­fi­quants se sont en­gouf­frés dans la brèche. Par la suite, « l’es­sor de l’in­dus­trie chi­mique et phar­ma­ceu­tique et la pré­sence de chi­mistes com­pé­tents dans le pays ont créé les condi­tions pour la pro­duc­tion de drogue syn­thé­tique », ré­sume Tun Nay Soe.

À tel point qu’au­jourd’hui, la consom­ma­tion de mé­tham­phé­ta­mine et de ké­ta­mine, fa­ci­li­tée par In­ter­net, est de­ve­nue « pro­blé­ma­tique » se­lon lui en Chine. L’usage de drogues syn­thé­tiques dé­passe dé­sor­mais ce­lui des opia­cés tra­di­tion­nels, comme l’hé­roïne. Se­lon le der­nier rap­port des au­to­ri­tés chi­noises, 80 % des nou­veaux dro­gués sont dé­pen­dants de ces nou­velles sub­stances. Un mar­ché que les tra­fi­quants ne sont pas près d’aban­don­ner.

Du temps de la “meth”, j’avais peur de ve­nir ici, c’était le chaos. L’air était pol­lué et ce­la sen­tait mau­vais, à tel point que je ne pou­vais pas dor­mir la nuit UN MÉ­DE­CIN DONT LA MÈRE VIT À BOSHE

CHINAFOTOPRESS/MAXPPP

Trois tonnes de mé­tham­phé­ta­mines ont été sai­sies par la po­lice, et 77 la­bo­ra­toires clan­des­tins dé­truits, en dé­cembre 2013 à Boshe.

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