La Tur­quie hap­pée par le cercle vi­cieux de la vio­lence

Le Figaro - - L'ÉVÉNEMENT - A. A. (À IS­TAN­BUL)

L’ANNÉE 2017 en Tur­quie a donc com­men­cé comme 2016 s’était ache­vée : dans l’hor­reur d’une at­taque meur­trière. Mi­ray, une ha­bi­tante d’An­ka­ra, la ca­pi­tale turque en­deuillée à plu­sieurs re­prises au cours de l’année écou­lée, ré­sume sur sa page Fa­ce­book le sen­ti­ment de beau­coup de ses com­pa­triotes à l’an­nonce de la fu­sillade dans la boîte de nuit stam­bou­liote : « Il y a quelques heures, nous ap­pe­lions nos amis pour nous sou­hai­ter bon­heur et es­poir, et sou­hai­ter à notre pays une meilleure année 2017. Et nous voi­ci main­te­nant, té­lé­pho­nant à ces mêmes amis pour vé­ri­fier qu’ils sont en vie ! Je n’en peux plus ! »

De la France à l’Al­le­magne, des États-Unis à la Bel­gique, la Tur­quie n’est certes pas le seul pays oc­ci­den­tal pour le­quel le ter­ro­risme est non seule­ment une me­nace quo­ti­dienne, mais aus­si une réa­li­té qui a tué mas­si­ve­ment en 2015 et 2016. Mais force est de consta­ter, à l’heure des dé­comptes ma­cabres, que le ter­ri­toire turc et ses 79 mil­lions d’ha­bi­tants sont plus fré­quem­ment que d’autres la cible d’at­taques ter­ro­ristes. 2016 dé­tient un triste re­cord, avec plus d’une ving­taine d’at­ten­tats at­tri­bués à Daech ou au Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan (PKK) et ses éma­na­tions.

Com­ment ex­pli­quer que la Tur­quie soit ain­si de­ve­nue une cible pri­vi­lé­giée ? Que ce pays pré­sen­té, il y a en­core quelques an­nées, comme un îlot de sta­bi­li­té dans une par­tie du monde qui en manque tant, soit pris dans ce cycle de vio­lence ? Dans sa pre­mière ré­ac­tion à l’at­taque de la dis­co­thèque, le pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan don­nait qua­si­ment la ré­ponse : « Nous sommes conscients du fait que ces at­ten­tats de dif­fé­rentes or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes ne sont pas in­dé­pen­dants des évé­ne­ments qui se dé­roulent dans notre ré­gion. »

« Bien sûr, la rai­son nu­mé­ro un est – de loin – le fait que la Tur­quie par­tage 900 km de fron­tière avec un pays en guerre de­puis près de six ans, la Sy­rie. Cette guerre se pro­page chez nous », ob­serve Hal­dun Yal­çin­kaya, res­pon­sable des ques­tions de sé­cu­ri­té au Centre de re­cherches stra­té­giques sur le Moyen-Orient (Or­sam). Le spé­cia­liste sou­ligne par là non seule­ment la proxi­mi­té géo­gra­phique de la Tur­quie avec les zones de com­bat, mais aus­si le fait qu’elle soit par­tie pre­nante au conflit.

En­ga­gée de plain-pied de­puis 2015 dans la coa­li­tion an­ti-Daech, et de­puis quatre mois dans une vaste opé­ra­tion

mi­li­taire dans le nord du pays vi­sant no­tam­ment à re­prendre la ville d’alBab aux dji­ha­distes, la Tur­quie est de­ve­nue l’une des prin­ci­pales cibles de l’or­ga­ni­sa­tion. Au moins 38 sol­dats turcs ont per­du la vie dans cette of­fen­sive in­édite, dont près de la moi­tié ces deux der­nières se­maines. Le gou­ver­ne­ment turc com­bat aus­si l’EI sur son propre ter­ri­toire, ce qui ac­cen­tue en re­tour les « re­pré­sailles » des ter­ro­ristes. Entre le 1er jan­vier et le 28 dé­cembre 2016, 3 359 per­sonnes ont été in­ter­pel­lées en Tur­quie pour des liens pré­su­més avec Daech (c’est-à-dire presque au­tant qu’entre 2011 et 2015). Par­mi elles, 1 313 ont été in­car­cé­rées.

« Cette ex­pli­ca­tion vaut aus­si pour le PKK, qui af­fronte Daech en Sy­rie – et bé­né­fi­cie donc d’armes et d’un cer­tain sta­tut – et en pro­fite pour re­dou­bler ses at­ten­tats sur le sol turc… en uti­li­sant des mé­thodes nou­velles pour lui – tels que les at­ten­tats sui­cides – di­rec­te­ment im­por­tées du ter­rain sy­rien », pour­suit Hal­dun Yal­çin­kaya. De­puis la re­prise du conflit entre le PKK et les forces de sé­cu­ri­té à l’été 2015, les sé­pa­ra­tistes kurdes ont non seule­ment mul­ti­plié les at­taques sui­cides et les vic­times ci­viles, mais aus­si « ex­por­té » la guerre dans des zones in­édites, au coeur des grandes mé­tro­poles de l’Ouest comme Is­tan­bul ou An­ka­ra. « Je ne di­rais pas, comme le font les au­to­ri­tés, que Daech et le PKK co­or­donnent leurs at­taques contre la Tur­quie, mais il est évident qu’ils s’in­fluencent. Quand l’un frappe, l’autre montre qu’il peut frap­per aus­si. »

La Tur­quie peut-elle s’ex­traire de ce cercle vi­cieux ? « Elle n’a que deux op­tions : soit quit­ter le ter­rain sy­rien, soit trou­ver une so­lu­tion au conflit. La pre­mière op­tion pa­raît très im­pro­bable, vu les ob­jec­tifs an­non­cés par le gou­ver­ne­ment dans le nord de la Sy­rie. Reste la se­conde. » Une voie dans la­quelle An­ka­ra s’est ef­fec­ti­ve­ment en­ga­gé, en par­rai­nant avec la Rus­sie un plan de ces­sez-le-feu gé­né­ral entre ré­gime sy­rien et re­belles, en vi­gueur de­puis trois jours.

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