Alexis Mi­cha­lik : « Ou­blier pen­dant deux heures le monde du de­hors »

Sa pièce « Ed­mond », au Théâtre du Pa­lais-Royal, est un triomphe. Au­teur, co­mé­dien, réa­li­sa­teur : il réus­sit tout.

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES - Ar­melle Hé­liot ahe­liot@lefigaro.fr

Trois pièces, Le Por­teur d’his­toire, Le Cercle des illu­sion­nistes et au­jourd’hui Ed­mond. Le co­mé­dien et écri­vain de 34 ans ne connaît que le suc­cès. Per­son­na­li­té très at­ta­chante, il parle de sa mé­thode et de ses pro­jets.

LE FI­GA­RO. - Com­ment vous est ve­nue l’idée de ra­con­ter la nais­sance de Cy­ra­no de Ber­ge­rac ? Alexis MI­CHA­LIK. - Comme c’est le cas de beau­coup de gens, Cy­ra­no est l’une de mes pièces pré­fé­rées. Il y a peut-être dix ans, en la re­li­sant, je suis tom­bé sur un dos­sier pé­da­go­gique qui re­la­tait l’ex­tra­or­di­naire pre­mière de la pièce. Cette pièce à la­quelle per­sonne ne croyait, d’un au­teur qua­si in­con­nu de seule­ment 29 ans, qui de­vient en une nuit poète na­tio­nal. Je me suis dit qu’en ra­con­tant les mois pré­cé­dant cette nuit, on tien­drait un bon film, et je me suis mis au tra­vail. Ce film - cher, vu l’époque, les cos­tumes… - est longtemps res­té dans ma tête. En 2013, j’ai si­gné avec une boîte de pro­duc­tion pour en dé­ve­lop­per le scé­na­rio. Pen­dant deux ans, nous avons ten­té de le mon­ter, sans suc­cès.

Com­ment tra­vaillez-vous ? Sur quelles ar­chives, sur quels té­moi­gnages vous êtes-vous ap­puyé ? En gé­né­ral, je laisse l’his­toire mû­rir pen­dant un an ou deux dans ma tête avant de la cou­cher sur pa­pier. Je la mets dans un ti­roir men­tal et je la nour­ris de temps en temps. Lorsque je com­mence à écrire, je lis tout ce que je peux trou­ver sur le su­jet - dans le cas d’Ed­mond, toutes les bio­gra­phies exis­tantes, dont celle de sa propre femme, mais seule­ment jus­qu’à la fin de ma propre his­toire, au­tre­ment dit la pre­mière de Cy­ra­no : le Ros­tand poète na­tio­nal n’est pas mon su­jet. J’ai aus­si cher­ché de la do­cu­men­ta­tion - rare - sur ce qu’était le théâtre à l’époque, des pièces qui se jouaient jus­qu’aux types de pro­jec­teurs uti­li­sés, aux usages et tra­di­tions, à la du­rée des spec­tacles, aux ca­chets des ac­teurs, à ceux des «uti­li­tés», les fi­gu­rants de l’époque. Tous ces dé­tails nour­rissent mon ima­gi­na­tion.

Vous avez pris des li­ber­tés avec la vé­ri­table his­toire. Pour­quoi ? Prin­ci­pa­le­ment pour des rai­sons nar­ra­tives, ou d’em­pa­thie. Ed­mond est plus sym­pa­thique s’il est un poète sans le sou, l’his­toire est plus ro­man­tique s’il trouve son ins­pi­ra­tion dans les yeux d’une muse, etc. Du­mas avait une phrase que je trouve jo­lie : «Si j’ai vio­lé l’his­toire, je lui ai fait de beaux en­fants. »

Vous êtes ve­nu à l’écri­ture un peu par ha­sard. Se­riez-vous de­ve­nu écri­vain de toute fa­çon ? J’ai tou­jours écrit, pour le plai­sir. Ado­les­cent, je fai­sais lire mes nou­velles et scé­na­rios à mes ca­ma­rades de classe, qui n’y trou­vaient pas grand in­té­rêt. J’ai eu très vite le goût de la mise en scène, et mes pre­miers spec­tacles étaient des ré­adap­ta­tions de clas­siques. En quelque sorte, je ne croyais pas au théâtre contem­po­rain. C’est en voyant les pièces de Wa­j­di Moua­wad que j’ai com­pris qu’on pou­vait faire quelque chose de sha­kes­pea­rien au­jourd’hui! Mais je n’avais pas la pré­ten­tion de me prendre pour un au­teur. Et puis, il y a eu Le Por­teur d’his­toire, presque un ac­ci­dent, qui a tel­le­ment mar­ché (qui marche tou­jours !) que je me suis dit qu’en fait, j’étais peut-être plus doué pour écrire des pièces que pour ré­adap­ter des clas­siques…

Par­lez-nous de Ka­boul Kit­chen. Vous êtes non seule­ment co­mé­dien, mais au­teur de la sé­rie, dé­sor­mais. J’adore cette sé­rie, qui a été en quelque sorte un dé­clen­cheur, car nous nous sommes re­trou­vés, com­plè­te­ment par ha­sard, avec Ben­ja­min Bel­le­cour, à jouer en­semble, ha­bi­ter en­semble (sur la sé­rie seule­ment, c’est un homme ma­rié !), pro­duire des spec­tacles en­semble et en­fin écrire en­semble. C’est pen­dant la pre­mière sai­son de Ka­boul Kit­chen que j’écri­vais Le Por­teur d’his­toire. KK se tourne au Ma­roc. C’est une sé­rie drôle, im­per­ti­nente, tendre, folle, ex­trê­me­ment po­pu­laire. Pour la troi­sième sai­son, qui se­ra dif­fu­sée en fé­vrier, les créa­teurs ont eu la gen­tillesse de nous pro­po­ser, à Ben­ja­min et moi, d’écrire un épi­sode. Fi­na­le­ment, nous en avons écrit deux! Ben­ja­min planche ac­tuel­le­ment sur la sai­son 4 avec les créa­teurs (Al­lan Mau­duit, Jean-Pa­trick Benes et Marc Vic­tor) tan­dis que je me dore la pi­lule sur une plage asia­tique… !

Quels sont vos der­niers tra­vaux et vos pro­jets ? Dès la fin du mois, j’entre en ré­pé­ti­tions de ma pro­chaine créa­tion, In­tra Mu­ros. Pre­mière le 9 mars au Théâtre 13 /Jar­din, qui rouvre après deux ans de tra­vaux. C’est l’his­toire d’un met­teur en scène qui vient don­ner son pre­mier cours de théâtre en pri­son. Le 4 jan­vier, je suis à l’af­fiche de Mes tré­sors, une co­mé­die avec Jean Re­no. En­suite, j’ai des pro­jets de réa­li­sa­tion (deux longs-mé­trages en pré­pa­ra­tion) et une autre sai­son de Ka­boul Kit­chen qui se pro­file… et de jo­lis voyages pour ac­com­pa­gner Le Por­teur ou Le Cercle en tour­née : Bar­ce­lone, La Réunion, Bey­routh, Ca­sa­blan­ca…

Que peut un ar­tiste face à la vio­lence ? Étant fé­ru d’his­toire, je re­la­ti­vise la vio­lence «d’au­jourd’hui». Quelle pé­riode, en ef­fet, a été douce et pa­ci­fique ? Chaque pé­riode connaît son lot de vio­lences, d’hor­reur, de bar­ba­rie, mais aus­si de lu­mière, de joie et de pro­grès. En tant qu’ar­tiste, tout ce que je peux faire, c’est ten­ter de faire ou­blier pen­dant deux heures le monde du de­hors. Faire sou­rire, faire rire, faire pleu­rer, et ter­mi­ner par une note d’es­poir.

Vous ar­rive-t-il de ne pas tra­vailler ? Je m’y ef­force! Pa­ra­doxa­le­ment, c’est sou­vent en ne tra­vaillant pas que je tra­vaille le mieux: en va­cances, l’es­prit libre, les idées viennent à foi­son. L’ima­gi­na­tion est une ma­chine qu’il faut aé­rer sou­vent !

« Ado­les­cent, je fai­sais lire mes nou­velles et scé­na­rios à mes ca­ma­rades de classe, qui n’y trou­vaient pas grand in­té­rêt. J’ai eu très vite le goût de la mise en scène, et mes pre­miers spec­tacles étaient des ré­adap­ta­tions de clas­siques. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.