La Chine schi­zo­phrène face à sa crise en­vi­ron­ne­men­tale

Le Figaro - - CHRONIQUES -

ÉCO­LO­GIE Lorsque l’on évoque la pol­lu­tion en Chine, aus­si­tôt viennent à l’es­prit les images des Pé­ki­nois, vi­sages mas­qués, em­pri­son­nés dans un épais brouillard de pol­lu­tion. Cet « Air­po­ca­lypse » est de­ve­nu le vo­let le plus mé­dia­ti­sé de la crise éco­lo­gique qui sape l’em­pire du Mi­lieu. Pour au­tant, ce n’est pas la conta­mi­na­tion de l’air qui pré­oc­cupe le plus Jean-Fran­çois Huchet. Ce pro­fes­seur à l’Inal­co signe un livre, court mais dense, sur la crise en­vi­ron­ne­men­tale en Chine. C’est à force d’ar­pen­ter le ter­rain, de vi­si­ter les villes in­dus­trielles au cours des dix-huit an­nées qu’il a pas­sées au to­tal dans le pays, que le su­jet s’est im­po­sé à cet éco­no­miste spé­cia­li­sé sur le rôle de l’État dans le dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel chi­nois. «J’étais à chaque fois frap­pé par la dé­gra­da­tion de la si­tua­tion en­vi­ron­ne­men­tale », ex­plique-t-il.

Plus en­core que la pol­lu­tion spec­ta­cu­laire de l’at­mo­sphère donc, c’est la conta­mi­na­tion des sols et de l’eau qui alarme Jean-Fran­çois Huchet. Si la po­pu­la­tion pé­ki­noise est dé­sor­mais sen­sible à la qua­li­té de l’air qu’elle res­pire et s’équipe de pu­ri­fi­ca­teurs et d’ap­pli­ca­tions pour smart­phones, l’in­for­ma­tion sur l’état des sols et de l’eau reste par­cel­laire. Les scan­dales sa­ni­taires se mul­ti­plient, af­firme Jean-Fran­çois Huchet qui évoque l’ap­pa­ri­tion de «vil­lages des can­cers », dont la carte se su­per­pose à celle de la conta­mi­na­tion de l’eau. Son en­quête ré­vèle aus­si les ra­vages des pluies acides, un fléau re­mi­sé, en Eu­rope de l’Ouest, au rayon de l’his­toire.

L’une des forces de l’ou­vrage, sou­li­gnée par Ma­rie-Hé­lène Sch­woob, cher­cheuse à l’Id­dri (Ins­ti­tut du dé­ve­lop­pe­ment du­rable et des re­la­tions in­ter­na­tio­nales de Sciences Po), lors d’une pré­sen­ta­tion ré­cente de Jean-Fran­çois Huchet à la Fon­da­tion pour la re­cherche stra­té­gique (FRS), est d’avoir com­pi­lé les don­nées chif­frées les plus ré­centes pour dres­ser l’état des lieux. Une per­for­mance en soi vu le manque de trans­pa­rence des au­to­ri­tés chi­noises.

JEAN-FRAN­ÇOIS HUCHET « LA CRISE EN­VI­RON­NE­MEN­TALE EN CHINE » Sciences Po Les Presses

Mao et la na­ture

Après le constat, l’éco­no­miste évoque les causes du dé­sastre éco­lo­gique. Il y a la dé­mo­gra­phie et l’ur­ba­ni­sa­tion ga­lo­pante, bien sûr, l’ad­dic­tion au char­bon qui s’est am­pli­fiée au cours des der­nières dé­cen­nies, mais sur­tout le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel or­ches­tré par Mao, cal­qué sur ce­lui de Sta­line. Les deux dic­ta­teurs par­ta­geaient ce rêve de do­mi­ner la na­ture quel qu’en fût le prix.

Le dé­sastre est tel que les pou­voirs pu­blics, après les ci­toyens, sont dé­ter­mi­nés à ré­agir. Cette crise en­vi­ron­ne­men­tale coû­te­rait chaque année entre 3% et 8% du PIB, se­lon des es­ti­ma­tions de dif­fé­rentes sources, prises avec pru­dence par l’au­teur. La Chine s’est do­tée d’un mi­nis­tère de l’Éco­lo­gie dont les at­tri­bu­tions se sont ren­for­cées. La lé­gis­la­tion en­vi­ron­ne­men­tale s’est étof­fée. Mais, comme le rap­pelle Jean-Fran­çois Huchet, la Chine « est un État de loi, pas un État de droit ».

La deuxième puis­sance éco­no­mique mon­diale se trouve ain­si dans une si­tua­tion schi­zo­phré­nique. Et risque d’y res­ter longtemps, pré­voit Jean-Fran­çois Huchet. Car elle est de­ve­nue le plus grand la­bo­ra­toire mon­dial de l’éco­no­mie verte, avec des in­ves­tis­se­ments co­los­saux dans le so­laire ou l’éo­lien, mais l’iner­tie de son mo­dèle in­dus­triel, sans par­ler de la du­rée des ef­fets des pol­lu­tions, est pe­sante. Le char­bon de­vrait ain­si do­mi­ner le bou­quet éner­gé­tique au moins jus­qu’en 2030.

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