FRAN­ÇOIS CHÉ­RÈQUE, FI­GURE DU SYN­DI­CA­LISME RÉ­FOR­MISTE

DIS­PA­RI­TION L’ex-pa­tron de la CFDT est dé­cé­dé à l’âge de 60 ans des suites d’une longue ma­la­die.

Le Figaro - - LA UNE - PAR MARC LANDRÉ mlandre@lefigaro.fr

Lors­qu’une per­son­na­li­té de pre­mier rang dé­cède, on as­siste aus­si­tôt à un concert de louanges. Pour ho­no­rer sa mé­moire et son oeuvre. C’est ce qui s’est pas­sé, ce lun­di, après l’an­nonce de la dis­pa­ri­tion de Fran­çois Ché­rèque, l’ex-se­cré­taire gé­né­ral de la CFDT, à l’âge de 60 ans «à la suite d’une longue ma­la­die». Un can­cer contre le­quel cet éter­nel op­ti­miste s’est bat­tu pen­dant deux ans, per­sua­dé qu’il était, au bout du bout, ca­pable de le ter­ras­ser. «Ce se­ra long mais j’y crois et j’ai le mo­ral, avouait-il mi-juin, après avoir re­chu­té et ren­du tous les man­dats (no­tam­ment les pré­si­dences de l’Agence du ser­vice ci­vique et de la fon­da­tion Ter­ra No­va) qu’il avait ac­cep­tés, pour conti­nuer à être utile, après son dé­part de la CFDT en no­vembre 2012. J’y re­tourne cette fois, avec un vrai es­poir de gué­ri­son réelle. »

De Fran­çois Hol­lande à Fran­çois Fillon, en pas­sant par Jean-Claude Mailly, Gé­rard Lar­cher, Ma­nuel Valls, My­riam El Khom­ri, Xa­vier Ber­trand ou Be­noît Ha­mon, Ber­nard Ca­ze­neuve, Anne Hi­dal­go, Jean-Pierre Raf­fa­rin, Claude Bar­to­lone, Fran­çois Bay­rou, Ma­ri­sol Tou­raine… tous les di­ri­geants po­li­tiques et syn­di­caux qui l’ont cô­toyé (ou pas) lui ont ren­du un vi­brant hom­mage. Même le FN y est al­lé de son com­men­taire lau­da­teur sur cet in­tran­si­geant dé­fen­seur de la dé­mo­cra­tie, cet op­po­sant à tous les ex­tré­mismes et cet ad­ver­saire du conser­va­tisme, c’est dire…

Le chef de l’État a très jus­te­ment loué le «syn­di­ca­lisme ré­so­lu­ment ré­for­miste» de l’ancien pa­tron de la CFDT qui « ne fai­sait des com­pro­mis que pour par­ve­nir à l’es­sen­tiel » et qui «conju­guait un prag­ma­tisme dans les moyens avec une in­tran- si­geance dans les ob­jec­tifs ». Le vain­queur de la pri­maire de la droite qui, mi­nistre du Tra­vail, lui avait ar­ra­ché en 2003 son sou­tien à sa ré­forme des re­traites a été tout aus­si fi­dèle à ce qu’a été le syn­di­ca­liste. Fran­çois Fillon a sa­lué «un homme de grande qua­li­té, cou­ra­geux, exi­geant et hu­ma­niste » qui cher­chait « tou­jours à dé­ga­ger par le dia­logue des so­lu­tions prag­ma­tiques, utiles aux sa­la­riés et aux en­tre­prises» et pour qui « le sens de l’in­té­rêt gé­né­ral pri­mait sur les pos­tures ». Pas sûr que l’in­té­res­sé, craint pour son franc-par­ler et ses co­lères, au­rait ap­pré­cié tous ces éloges.

Il n’em­pêche: Fran­çois Ché­rèque a bel et bien mar­qué de son em­preinte l’his­toire du syn­di­ca­lisme. Cet ancien édu­ca­teur spé­cia­li­sé au centre hos­pi­ta­lier de Digne, pas­sion­né de rug­by et dys­lexique dans son en­fance, au­ra di­ri­gé la CFDT pen­dant dix ans. De 2002 à 2012, suc­cé­dant à Ni­cole No­tat au congrès de Nantes après la dé­route de la gauche à la pré­si­den­tielle où Jean-Ma­rie Le Pen avait ac­cé­dé au se­cond tour, puis lais­sant sa place, deux ans avant la fin de son man­dat, à Laurent Ber­ger, le suc­ces­seur qu’il s’était choi­si pour conduire aux des­ti­nées de la cen­trale née en 1964 d’une scis­sion avec la CFTC. Dix an­nées au cours des­quelles il au­ra fait faire à la CFDT un bond en avant dans le ré­for­misme.

Et quel bond! Si Ni­cole No­tat avait cou­lé au cours de la dé­cen­nie pré­cé­dente les fon­da­tions d’un ré­for­misme mo­derne, le fils de Jacques Ché­rèque, ex-nu­mé­ro deux de la cen­trale puis mi­nistre dé­lé­gué à la Re­con­ver­sion en 1988, en au­ra dres­sé les murs et le toit, lais­sant à Laurent Ber­ger le soin d’en faire les fi­ni­tions. Un an après sa prise de fonc­tion, il a ain­si sou­te­nu en­vers et contre tous – et y com­pris de sa propre cen­trale où les dé­parts se com­ptèrent en di­zaines de mil­liers d’adhé­rents – la ré­forme Fillon des re­traites, ja­mais re­mise en cause de­puis. Une ré­forme qui a no­tam­ment créé un dis­po­si­tif car­rière longue. «Si plus d’un million de sa­la­riés ont pu par­tir à la re­traite de­puis 2003 avant l’âge lé­gal, ils le doivent à Fran­çois Ché­rèque », a rap­pe­lé Laurent Ber­ger, très af­fec­té par le dé­cès de son men­tor.

Une seule pa­role

Fran­çois Ché­rèque au­ra en­suite, avec son meilleur en­ne­mi de la CGT Ber­nard Thi­bault et contre les autres cen­trales, pro­po­sé une ré­forme am­bi­tieuse de la re­pré­sen­ta­ti­vi­té syn­di­cale, fon­dant le droit de né­go­cier des ac­cords sur les ré­sul­tats aux élec­tions dans les en­tre­prises. Une ré­vo­lu­tion qui de­vrait per­mettre cette année à la CFDT de conqué­rir la place de pre­mière or­ga­ni­sa­tion syn­di­cale en France, de­vant la CGT. Il au­ra en­fin, en­core une fois seul et en pleine crise, im­po­sé en 2009 les prin­cipes d’une nouvelle conven­tion d’as­su­rance- chô­mage aux­quels les autres cen­trales ont fi­ni, avec le temps, par adhé­rer…

Fran­çois Ché­rèque, qui n’avait pas confiance dans la pa­role des po­li­tiques, a tou­jours su prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés, fai­sant pri­mer l’in­té­rêt gé­né­ral à toute consi­dé­ra­tion bou­ti­quière. Il est al­lé jus­qu’à pro­vo­quer le dé­bat en in­terne, pour mieux étouf­fer la contes­ta­tion et écar­ter ses der­niers op­po­sants. Le syn­di­ca­liste était hon­nête et droit, ne pra­ti­quait ni le double lan­gage ni les coups bas et n’avait qu’une seule pa­role, en pu­blic comme en pri­vé, dans la rue et dans les mi­nis­tères. «C’était un cou­ra­geux qui sen­tait les évo­lu­tions né­ces­saires de la so­cié­té, un théo­ri­cien et un pra­ti­cien de la ré­forme », té­moigne Xa­vier Ber­trand qui a né­go­cié avec lui, fin 2007 et dé­but 2008, le ser­vice ga­ran­ti dans les tran­sports puis la ré­forme des ré­gimes spé­ciaux de re­traite.

Cet éter­nel ré­vol­té, qui au­rait mé­ri­té de suivre les traces de l’Ab­bé Pierre chez Em­maüs France après son dé­part de la CFDT, sa­vait re­con­naître ses er­reurs, une qua­li­té rare à ce ni­veau de res­pon­sa­bi­li­tés. Il avait ain­si très mal vé­cu en 2004 l’épi­sode des re­cal­cu­lés de l’Une­dic, ces 400000 chô­meurs qui s’étaient re­trou­vés pri­vés de leur al­lo­ca­tion, du jour au len­de­main, après l’en­trée en vi­gueur d’une nouvelle conven­tion d’as­su­ran­ce­chô­mage. « On au­rait dû mieux vé­ri­fier les consé­quences d’un ac­cord avant de le si­gner », avait-il re­con­nu, pro­met­tant à l’ave­nir de tou­jours pen­ser aux hommes et aux femmes der­rière les chiffres.

Pa­ra­doxa­le­ment, c’est Lau­rence Pa­ri­sot qui au­ra sans doute le mieux sa­lué la mé­moire de l’ancien nu­mé­ro un de la CFDT. «C’est trop peu de dire que Fran­çois Ché­rèque était un grand syn­di­ca­liste, a ain­si twee­té l’ex-pa­tronne du Me­def. Je sou­haite que tout le monde com­prenne que c’était un Homme d’État. »

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