L’EI signe son pre­mier at­ten­tat

Le tueur de l’at­taque contre une dis­co­thèque, le soir du Nou­vel An, était tou­jours en fuite lun­di.

Le Figaro - - LA UNE - ANNE ANDLAUER IS­TAN­BUL

TER­RO­RISME La chasse à l’homme se pour­sui­vait lun­di en Tur­quie pour re­trou­ver l’au­teur de la fu­sillade qui a tué 39 per­sonnes, par­mi les­quelles au moins 27 étran­gers dont une Fran­coTu­ni­sienne, dans une dis­co­thèque d’Is­tan­bul lors de la nuit du Nou­vel An. Dans un com­mu­ni­qué éga­le­ment dif­fu­sé en turc, l’État is­la­mique (EI ou Daech, de son acro­nyme arabe) a re­ven­di­qué l’at­ten­tat. L’or­ga­ni­sa­tion af­firme qu’« un des sol­dats du ca­li­fat » a me­né l’as­saut contre « l’une des plus cé­lèbres boîtes de nuit, où les chré­tiens cé­lèbrent leur fête apos­tate ».

C’est la pre­mière fois que le groupe dji­ha­diste as­sume la res­pon­sa­bi­li­té d’un at­ten­tat sur le sol turc (à l’ex­cep­tion d’une at­taque à Diyar­ba­kir en no­vembre, fi­na­le­ment re­ven­di­quée par les sé­pa­ra­tistes kurdes), alors que les au­to­ri­tés lui ont at­tri­bué au moins huit ac­tions meur­trières contre des ci­vils de­puis juin 2015. C’est aus­si la pre­mière fois que le ter­ro­riste ne se fait pas ex­plo­ser par­mi ses vic­times et qu’il par­vient à s’en­fuir, aban­don­nant son arme, une ka­lach­ni­kov.

Cette fuite s’ex­plique d’abord par la ra­pi­di­té de l’at­taque – moins de dix mi­nutes – et par ce que les en­quê­teurs dé­crivent comme le « pro­fes­sion­na­lisme » du ti­reur. « Le sang-froid de l’as­saillant, son pro­fes­sion­na­lisme dans l’usage de son arme, le fait qu’il ait choi­si comme mu­ni­tions des balles blin­dées qui sont plus ef­fi­caces au mi­lieu d’une foule, le fait qu’il ait vi­dé quatre char­geurs en trois mi­nutes et qu’il ait pu s’en­fuir tran­quille­ment sug­gèrent une ex­pé­rience du ter­rain. Ce ter­rain est sû­re­ment la Sy­rie et/ou l’Irak », ex­plique au quo­ti­dien Hür­riyet un haut res­pon­sable sé­cu­ri­taire, sous le cou­vert de l’ano­ny­mat. À la re­cherche de com­plices, la po­lice d’Is­tan­bul a pla­cé huit per­sonnes en garde à vue lun­di.

Les vi­déos de la dis­co­thèque montrent un ti­reur dé­ter­mi­né, ra­pide, vi­sant le haut du corps de ses vic­times. Les au­to­ri­tés ont in­ter­dit la dif­fu­sion d’images liées à l’at­taque, comme elles le font gé­né­ra­le­ment, mais ont dis­tri­bué aux mé­dias des pho­tos du ti­reur is­sues des vi­déos de sur­veillance. Des pho­tos d’un homme brun, jeune, peu­têtre ori­gi­naire d’Asie cen­trale, se­lon les pre­miers élé­ments dé­voi­lés.

Par­mi les pistes ex­plo­rées, les en­quê­teurs cherchent à sa­voir si le ter­ro­riste ap­par­tient à la même cel­lule que les au­teurs du triple at­ten­tat sui­cide de l’aé­ro­port Atatürk en juin 2016 (45 morts). Se­lon An­ka­ra, au moins deux des ka­mi­kazes por­taient des pas­se­ports russes. Leur com­man­di­taire pré­su­mé, Ah­med Tcha­taïev, est un Tchét­chène consi­dé­ré comme le prin­ci­pal re­cru­teur de can­di­dats au dji­had is­sus de l’ex-URSS. Aler­tée à de nom­breuses re­prises, no­tam­ment par les États-Unis, sur le risque d’un at­ten­tat pen­dant le ré­veillon, la po­lice an­ti­ter­ro­riste turque avait in­ter­pel­lé la se­maine der­nière 147 membres pré­su­més de Daech sur son ter­ri­toire – des étran­gers pour la plu­part –, se­lon le mi­nis­tère de l’In­té­rieur. Plus de 17 000 po­li­ciers étaient mo­bi­li­sés à Is­tan­bul dans la nuit de sa­me­di à di­manche, char­gés no­tam­ment de sur­veiller les lieux de di­ver­tis­se­ment. Cet

La po­lice mise en cause

at­ten­tat in­ter­pelle donc sur d’éven­tuelles failles des ser­vices de sé­cu­ri­té et de ren­sei­gne­ment. De­puis le coup d’État ra­té de l’été der­nier, et même avant, la po­lice et les ren­sei­gne­ments ont été pur­gés de mil­liers d’em­ployés (plus de 22 000 au mi­nis­tère de l’In­té­rieur) ju­gés proches de l’imam Fe­thul­lah Gü­len, cer­veau dé­si­gné de la ten­ta­tive de putsch.

De ma­nière ré­cur­rente, les ob­ser­va­teurs se de­mandent si ces purges à ré­pé­ti­tion n’au­raient pas gra­ve­ment désor­ga­ni­sé les ser­vices, et si les agents em­bau­chés – sou­vent jeunes – sont eux-mêmes fiables ou prêts à af­fron­ter la me­nace ter­ro­riste. Le meur­trier de l’am­bas­sa­deur russe en Tur­quie, le 19 dé­cembre à An­ka­ra, était un po­li­cier de 22 ans. La pre­mière vic­time du ti­reur du Nou­vel An à Is­tan­bul, un po­li­cier de 21 ans, était en ser­vice de­puis dix mois. « En ma­tière de ter­ro­risme, la Tur­quie tra­verse mal­heu­reu­se­ment une pé­riode que le par­ti au pou­voir ne par­vient pas à gé­rer. (…) Ne vient-il à l’es­prit de per­sonne de dé­mis­sion­ner ? (...) Ces 21 der­niers jours, 97 per­sonnes sont mortes dans trois at­ten­tats. L’am­bas­sa­deur de Rus­sie a été tué. Le pou­voir po­li­tique doit rendre des comptes », a dé­non­cé Levent Gök, chef du groupe par­le­men­taire CHP (Par­ti ré­pu­bli­cain du peuple), la prin­ci­pale for­ma­tion d’op­po­si­tion.

« La si­tua­tion est très grave dans la po­lice et l’ar­mée. Une concur­rence entre les équipes pro­voque des dé­faillances. Même lorsque des ren­sei­gne­ments ar­rivent, ce­la ne change rien. Cet at­ten­tat était an­non­cé », dé­plore l’édi­to­ria­liste Murat Yet­kin dans le quo­ti­dien Hür­riyet. Qui rap­pelle que le ter­ro­riste, en fuite, est tou­jours ca­pable de frap­per.

BULENT KI­LIC/AFP

Des cen­taines de per­sonnes ont as­sis­té, lun­di à Is­tan­bul, aux fu­né­railles de Yu­nus Gör­mek, un Turc âgé de 23 ans qui tra­vaillait comme ser­veur dans la dis­co­thèque.

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