L’ana­lyse de Jo­sé Igna­cio Tor­re­blan­ca

Le Figaro - - LA UNE - Jo­sé Igna­cio Tor­re­blan­ca, PRO­FES­SEUR DE SCIENCE PO­LI­TIQUE ET ÉDI­TO­RIA­LISTE AU QUO­TI­DIEN ES­PA­GNOL « EL PAIS »

L’Eu­rope s’est ins­tal­lée dans la confu­sion. Les cer­ti­tudes qu’elle a nour­ries avec tant de soins pen­dant des dé­cen­nies sont re­mises en ques­tion. Les Eu­ro­péens re­gardent l’ave­nir sans rien voir, pas le moindre pro­jet col­lec­tif pour les réunir ni de di­ri­geants ca­pables de leur dé­si­gner la voie sur la­quelle s’en­ga­ger. Seuls ceux qui « font de grands dis­cours en bran­dis­sant une grosse ma­traque » (se­lon la doc­trine du pré­sident Theo­dore Roo­se­velt) semblent rem­por­ter la fa­veur des élec­teurs. De Do­nald Trump à Vla­di­mir Pou­tine, en pas­sant par Ni­gel Far­rage ou Ma­rine Le Pen, l’heure est à la fier­té na­tio­nale, aux pro­messes pro­tec­tion­nistes, aux pul­sions iso­la­tion­nistes, aux pro­cla­ma­tions iden­ti­taires et aux af­fir­ma­tions sou­ve­rai­nistes.

Jacques De­lors avait ja­dis dé­crit le pro­jet eu­ro­péen comme un « ob­jet po­li­tique non iden­ti­fié ». Avec rai­son. L’Eu­rope se bâ­tis­sait sans trop de plans per­sonne ne s’était en­core ja­mais es­sayé à un tel exer­cice - mais forte de quelques convic­tions so­li­de­ment éta­blies quant au point de dé­part et à ce qu’il fal­lait évi­ter à tout prix. Avant tout, les pères fon­da­teurs ont lais­sé un ré­tro­vi­seur ef­fi­cace et puis­sant à tous les Eu­ro­péens. Même si le des­tin fi­nal du pro­jet n’a pas eu de contours dé­fi­nis - les plus au­da­cieux ne pou­vaient conjec­tu­rer où la construc­tion mè­ne­rait -, en cas d’in­cer­ti­tude, il suf­fi­sait de re­gar­der dans ce mi­roir. Y contem­pler le pas­sé pen­dant seule­ment quelques se­condes, dis­tin­guant les sombres ca­va­liers de l’apo­ca­lypse eu­ro­péenne (na­tio­na­lisme, guerre, to­ta­li­ta­risme et gé­no­cide), per­met­tait de dis­si­per l’an­goisse et de don­ner un nou­vel élan à la nef eu­ro­péenne dans son odys­sée vers le fu­tur.

Mais ce ré­tro­vi­seur s’avère dé­sor­mais in­ef­fi­cace. Bien qu’elle ait brû­lé beau­coup de phases du­rant son par­cours, la fu­sée eu­ro­péenne ne semble pas par­ve­nir à s’ar­ra­cher à l’at­trac­tion ter­restre. Au lieu de s’être dé­ta­chée du XXe siècle et d’avoir dis­crè­te­ment glis­sé dans le XXIe siècle en creu­sant le sillon de la paix kan­tienne et du rêve cos­mo­po­lite, elle doit faire face à de puis­santes forces qui n’as­pirent qu’à la re­te­nir au sol. Ces forces, dé­jà aux com­mandes dans des ca­pi­tales comme Londres, Var­so­vie, Bu­da­pest et d’ici à quelques jours Wa­shing­ton, nour­rissent un pro­jet viable. C’est le moins que l’on puisse dire : leur puis­sance ne pro­vient pas de la ca­pa­ci­té à ar­gu­men­ter, mais plu­tôt de l’ha­bi­le­té à des­si­ner des sen­ti­ments et à les trans­mettre, nour­ris de mé­ta­phores sen­sées et per­cu­tantes.

Ces dis­cours se contre­disent les uns les autres se­lon le lieu où ils sont for­mu­lés. Les « brexi­ters » bri­tan­niques dé­peignent l’Union eu­ro­péenne comme un monstre bu­reau­cra­tique qui étrangle l’en­tre­prise pri­vée et les li­ber­tés in­di­vi­duelles. La gauche ra­di­cale voit au contraire en elle un pro­jet néo­li­bé­ral au ser­vice des lob­bies des en­tre­prises, agents mas­qués de la mon­dia­li­sa­tion fi­nan­cière. D’autres qua­li­fient l’Union eu­ro­péenne de pri­son des peuples à la ma­nière de feu l’Union so­vié­tique. Une so­cié­té qui, sou­mise à une idéo­lo­gie unique et uni­for­mi­sa­trice, as­pi­re­rait à éli­mi­ner les na­tions, ra­cines pro­fondes de l’Eu­rope, et leurs iden­ti­tés. Que l’Union eu­ro­péenne soit re­pré­sen­tée en même temps sous trois formes in­com­pa­tibles par ses ad­ver­saires illustre le bour­bier dans le­quel le pro­jet eu­ro­péen s’est four­ré et la dif­fi­cul­té à la­quelle doivent se confron­ter les Eu­ro­péens au moment de dé­ci­der par quel cô­té de ce tri­angle ils doivent sor­tir avant d’être en­glués dans le tour­billon qu’ont for­mé ces images.

Si nous fai­sions uni­que­ment face à une lutte entre l’ins­truc­tion et le mal, peu de chose nous in­quié­te­raient. L’ad­ver­saire est puis­sant parce que, en plus de se nour­rir de la ca­pa­ci­té émo­tion­nelle du ro­man­tisme, il a réus­si à cap­tu­rer et sai­sir quelques tré­sors les plus pré­cieux en otages : la dé­mo­cra­tie, la li­ber­té et l’idée de pro­grès. Que l’on consi­dère com­ment la ma­jeure par­tie des par­tis xé­no­phobes et an­ti­eu­ro­péens qui se mul­ti­plient en Eu­rope adoptent et uti­lisent ces concepts pour se pré­sen­ter aux élec­teurs. Qui peut ex­pli­quer que le plus sen­sé pour ne pas se trom­per de­vant les urnes se­rait de fuir épou­van­té de­vant tout par­ti pro­met­tant la dé­mo­cra­tie, la li­ber­té ou le pro­grès ?

Avant de pro­mettre des pa­ra­dis loin­tains et abs­traits aux élec­teurs dé­çus et de bran­dir en­core une fois et sans convic­tion les mêmes images du pas­sé, les élites et les par­ti­sans du cos­mo­po­li­tisme fe­raient bien de ré­cu­pé­rer leurs idées des mains de leurs ad­ver­saires et de lut­ter sans mer­ci pour leur don­ner un conte­nu tan­gible. Mais pour ce­la, ils doivent d’abord croire en ces idées avec au­tant de convic­tion que leurs ad­ver­saires feignent de le faire eux-mêmes. Nous sommes en 2017, mais avec toutes les ap­pa­rences de 1917.

« Que l’Union eu­ro­péenne soit re­pré­sen­tée en même temps sous trois formes in­com­pa­tibles par ses ad­ver­saires illustre le bour­bier dans » le­quel le pro­jet eu­ro­péen s’est four­ré

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