La chronique de Re­naud Gi­rard

Le Figaro - - LA UNE - Re­naud Gi­rard rgi­rard@lefigaro.fr

Toute la grande his­toire di­plo­ma­tique du XXe siècle se confond avec le long ef­fort des hommes de bonne vo­lon­té pour construire un mul­ti­la­té­ra­lisme qui fonc­tionne dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales. Après le sui­cide eu­ro­péen de la Pre­mière Guerre mon­diale – pro­vo­qué par une ré­ac­tion en chaîne sur des al­liances mi­li­taires bi­la­té­rales -, la SDN de Ge­nève avait sus­ci­té un im­mense es­poir. Il fut vite dé­çu, après que le Sé­nat amé­ri­cain eut re­fu­sé la ra­ti­fi­ca­tion du trai­té de Ver­sailles et donc l’adhé­sion de la pre­mière puis­sance mon­diale au nou­veau sys­tème di­plo­ma­tique mul­ti­la­té­ral.

Il fal­lut le trau­ma­tisme sup­plé­men­taire de la Se­conde Guerre mon­diale, puis l’édi­fi­ca­tion de l’ONU par les puis­sances vic­to­rieuses pour que le mul­ti­la­té­ra­lisme s’im­pose en­fin dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales. Ce der­nier a in­car­né une triple avan­cée en di­plo­ma­tie. Il donne du temps à la dé­ci­sion, temps qui per­met de lais­ser re­tom­ber la fu­reur des ré­ac­tions de sang chaud et évite l’im­pro­vi­sa­tion. Grâce au fo­rum que consti­tue toute en­ceinte mul­ti­la­té­rale, il exige un ef­fort mi­ni­mum d’ex­pli­ca­tion pu­blique – et donc de ré­flexion stra­té­gique – de la part de l’État qui en­tend prendre telle ou telle ini­tia­tive pé­rilleuse pour la paix. Le mul­ti­la­té­ra­lisme, source du droit in­ter­na­tio­nal, a créé pour les puis­sances un de­voir de jus­ti­fi­ca­tion par rap­port à ce­lui-ci. En­fin, tout sys­tème mul­ti­la­té­ral four­nit mé­ca­ni­que­ment de mul­tiples par­te­naires prêts à jouer les mé­dia­teurs. Ja­mais la guerre fran­co-prus­sienne de 1870 n’au­rait écla­té si Na­po­léon III avait dû ex­pri­mer ses griefs – très exa­gé­rés - dans un cadre mul­ti­la­té­ral. Le dis­cu­table geste de co­lère de Kh­roucht­chev, frap­pant de sa chaussure son pu­pitre à l’As­sem­blée gé­né­rale des Na­tions Unies en 1960, a eu le mé­rite d’être spec­ta­cu­laire, sans que soit ver­sée la moindre goutte de sang. Si le pré­sident George W. Bush s’en était te­nu au res­pect des règles de l’ONU, il n’au­rait pas pu in­ter­ve­nir en Irak en 2003, et les États-Unis, comme le MoyenO­rient, s’en se­raient por­tés beau­coup mieux. Le mul­ti­la­té­ra­lisme ne peut pas à lui seul ga­ran­tir la paix mon­diale. Mais il ac­croît consi­dé­ra­ble­ment ses chances, comme l’a mon­tré l’ac­cord de désar­me­ment nu­cléaire si­gné avec l’Iran le 14 juillet 2015.

Les ins­ti­tu­tions mul­ti­la­té­rales ont dé­mon­tré leur uti­li­té dans bien d’autres sec­teurs de­puis 1945 : la sta­bi­li­té fi­nan­cière (FMI) ; le com­merce in­ter­na­tio­nal (OMC) ; la pré­ven­tion des épi­dé­mies (OMS) ; la lutte contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique (suc­cès de la COP21), etc.

La grande ques­tion pour les re­la­tions in­ter­na­tio­nales en 2017 est de sa­voir si les grandes puis­sances conti­nue­ront ou non à jouer le jeu apai­sant du mul­ti­la­té­ra­lisme.

Entre Wa­shing­ton et Pé­kin, les re­la­tions pro­mettent d’être tu­mul­tueuses. Do­nald Trump a bien sûr le droit de prendre qui il veut au té­lé­phone, y com­pris la pré­si­dente de Taï­wan. Mal­ve­nue est la le­çon que cherche à lui faire la Chine, au moment même où elle foule aux pieds les en­ga­ge­ments qu’elle avait pris pour Hong­kong. Trump est éga­le­ment fon­dé à cri­ti­quer une Chine qui en­va­hit com­mer­cia­le­ment les pays étran­gers, sans of­frir la même ou­ver­ture sur son mar­ché na­tio­nal. Mais at­ten­tion aux dé­gâts que pour­rait faire une guerre com­mer­ciale bi­la­té­rale ! Il se­rait dan­ge­reux que Trump, mû par un ego sur­di­men­sion­né, se mette en pre­mière ligne. Il se­rait pré­fé­rable que les griefs amé­ri­cains s’ex­priment d’abord dans l’en­ceinte de l’OMC.

La prin­ci­pale pomme de dis­corde entre la Chine et ses voi­sins d’Asie du Sud-Est reste l’hé­gé­mo­nisme de Pé­kin en mers de Chine mé­ri­dio­nale et orien­tale. Les Chi­nois ne de­vraient pas être aveu­glés par le suc­cès pro­vi­soire qu’ils ont ob­te­nu en né­go­ciant bi­la­té­ra­le­ment avec le folk­lo­rique pré­sident phi­lip­pin Du­terte. La Chine ne re­trou­ve­ra ja­mais la confiance de ses grands par­te­naires asia­tiques tant qu’elle n’au­ra pas ac­cep­té de né­go­cier avec eux dans un cadre mul­ti­la­té­ral le par­tage de ces do­maines ma­ri­times.

En 2017, l’Amé­rique es­saie­ra de ré­ta­blir un par­te­na­riat stra­té­gique avec la Rus­sie. Si un deal se fai­sait sur le dos­sier ukrai­nien – re­con­nais­sance de l’an­nexion de la Cri­mée contre re­trait russe du Don­bass -, ce se­rait une chance pour la paix. Mais at­ten­tion à ne pas don­ner le moindre signe de fai­blesse au Krem­lin ! La construc­tion mul­ti­la­té­rale qu’est l’Otan doit à tout prix être main­te­nue en Eu­rope de l’Est, car la guerre est trop sou­vent fille de la peur.

En Eu­rope, un Brexit dur se­rait une er­reur. N’hé­si­tons pas à pro­lon­ger les né­go­cia­tions. Les An­glais ont trop be­soin des Eu­ro­péens et ré­ci­pro­que­ment. Les Brexi­ters ont été ef­frayés par l’in­va­sion mi­gra­toire. Mais pour ré­soudre à long terme le pro­blème de l’im­mi­gra­tion illé­gale dans le monde, on a, à l’évi­dence, be­soin de plus de mul­ti­la­té­ra­lisme !

En di­plo­ma­tie, ce n’est pas l’idéo­lo­gie, mais c’est le réa­lisme qui plaide en fa­veur du mul­ti­la­té­ra­lisme…

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