Les ailes bri­sées de Nim­roud

En Irak, de l’an­tique ca­pi­tale du roi as­sy­rien As­sur­na­zir­pal, cé­lèbre pour ses lions ai­lés, il ne reste plus que ruines. Avant de fuir, Daech a fi­ni de dé­truire cette ci­té de la plaine de Ni­nive, et re­grou­pé ses troupes non loin, à Mos­soul, où la guerre s

Le Figaro - - LA UNE - Sa­muel Forey £@SamFo­rey En­voyé spé­cial à Nim­roud

Les deux lions ai­lés à tête d’homme ne gardent plus le pa­lais de l’an­cienne ci­té de Kal­hou. Ils gisent, à terre, mis en pièces par les dji­ha­distes de l’État is­la­mique à coups de mar­teau­pi­queur, en mars 2015. À même le sol, la tête de l’un d’entre eux a con­ser­vé sa barbe et sa coiffe en­core dé­li­ca­te­ment our­lées. Mais le vi­sage est dé­fi­gu­ré. Sur cette tête, plu­sieurs blocs : sur l’un, les traces d’une aile aux plumes élan­cées comme les ré­miges d’un aigle ; sur l’autre, le tra­cé d’une patte puis­sante aux griffes de pierre.

Pen­dant 3 000 ans, ces di­vi­ni­tés pro­tec­trices as­sy­riennes, des la­mas­sous, veillaient sur le plus grand édi­fice de la ca­pi­tale fon­dée par As­sur­na­zir­pal, grand conqué­rant, roi cruel, en­ri­chi par ses cam­pagnes san­glantes, me­nées de la Mé­so­po­ta­mie jus­qu’aux côtes de la Mé­di­ter­ra­née. Der­rière lui, il ne lais­sait que ruines et cendres, peuples as­ser­vis ou mar­ty­ri­sés. Des ré­cits guer­riers dé­cri­vaient, en dé­tail, les tor­tures de ce roi qui fai­sait cou­per soit pieds et mains, soit lèvres et oreilles de ses en­ne­mis, et édi­fiait des tours de têtes hu­maines de­vant les villes conquises.

As­sur­na­zir­pal avait fait bâ­tir à Kal­hou, par des po­pu­la­tions dé­por­tées ré­duites en es­cla­vage, temples et pa­lais, ca­naux et jar­dins, tours et mu­railles. Pour l’inau­gu­ra­tion de sa ca­pi­tale, en 879 avant Jé­sus-Ch­rist, le roi convia pas moins de 69574 in­vi­tés. Au nom d’As­sour et de quelques autres dieux as­sy­riens, on sa­cri­fia des mou­tons, des boeufs, des ga­zelles et des di­zaines de mil­liers d’oi­seaux; on ou­vrit et per­ça des mil­liers de jarres de bière et d’outres de vin. Le ré­cit de la construc­tion de Kal­hou est ré­pé­té à l’in­fi­ni sur les bas-re­liefs de la ci­té, eux aus­si dé­truits par les dji­ha­distes, eux aus­si à terre, en mor­ceaux, comme les livres de gra­nit d’une bi­blio­thèque pillée. Les di­gni­taires li­vrant des of­frandes sont si dé­li­ca­te­ment gra­vés, et l’écri­ture, de l’ak­ka­dien en ca­rac­tères cu­néi­formes, est si fi­ne­ment ci­se­lée, qu’on les croi­rait taillés hier.

Une des­ti­na­tion po­pu­laire

Kal­hou était un site de toute pre­mière im­por­tance. « C’est l’une des an­ciennes ca­pi­tales as­sy­riennes ins­tal­lées le long du Tigre, comme As­sour et Ni­nive, Le ber­ceau du royaume as­sy­rien. C’est à par­tir d’ici qu’il s’est éten­du, no­tam­ment sous As­sour­ba­ni­pal», ex­plique La­ra-Scar­lett Ger­vais, qui do­cu­mente la des­truc­tion du pa­tri­moine cultu­rel en Sy­rie et en Irak pour la so­cié­té Ico­nem.

La ca­pi­tale du royaume as­sy­rien fut dé­pla­cée à Ni­nive, là où se trouve au­jourd’hui Mos­soul, oc­cu­pée de­puis juin 2014 par Daech – l’acro­nyme arabe de l’État is­la­mique en Irak et au Le­vant. Kal­hou fut mise à sac par les Ba­by­lo­niens et les Mèdes en 612 avant Jé­sus-Ch­rist, et som­bra dans un pro­fond ou­bli du­rant le­quel elle prit pour nom Nim­roud, le chas­seur lé­gen­daire de la Ge­nèse, pre­mier roi après Noé, bâ­tis­seur de la tour de Ba­bel.

Puis, au XIXe siècle, les Bri­tan­niques en­tre­prirent les pre­mières fouilles, dé­pouillant le site de pré­cieuses ri­chesses. À Londres, au Bri­tish Mu­seum, se trouvent les plus beaux la­mas­sous et l’obé­lisque noir de Sal­ma­na­sar, le suc­ces­seur d’As­sur­na­zir­pal. Mais le site de Nim­roud était si riche qu’il y res­tait en­core de nom­breuses pièces. L’État ira­kien avait pro­cé­dé à une longue res­tau­ra­tion, qui fut ache­vée en 2000.

L’en­droit de­vint alors une des­ti­na­tion po­pu­laire pour les Ira­kiens. «On ve­nait jouer au ten­nis, au foot­ball de­vant les ruines. On ve­nait pour pi­que­ni­quer. Quand les gens avaient vu trop grand, ils ve­naient spon­ta­né­ment nous of­frir les restes. Pen­dant les noces, les ma­riés ve­naient se faire prendre en pho­to de­vant les lions ai­lés. Je pré­fé­rais me te­nir loin de ces sta­tues. Elles m’ont tou­jours fait un peu peur», se sou­vient Thair You­nis. L’homme vit dans le vil­lage épo­nyme du site, voi­sin de deux ki­lo­mètres à peine.

Il y a Nim­roud l’an­tique, large tertre gar­dant les sou­ve­nirs ter­reux d’un pas­sé loin­tain, qui do­mine une vaste plaine faite de la­bours bruns, de bois clairs et de bos­quets de ro­seaux dont les plu­meaux do­rés se ba­lancent dou­ce­ment dans le vent de Ni­nive. Il y a Nim­roud-vil­lage, consti­tué de mai­sons basses, che­mi­nées fu­mantes et un mi­na­ret dis­cret. L’un semble veiller sur l’autre, comme un arbre sec re­gar­de­rait vivre une jeune pousse. Le Tigre coule non loin. Par grand froid, les pay­sans al­lument des feux sous les mo­teurs des trac­teurs pour les dé­mar­rer. Dans les champs fer­tiles, on cultive le blé et l’orge, on plante to­mates et au­ber­gines. Dans ce pay­sage semble ré­gner la paix fi­gée des cam­pagnes en hi­ver.

Un calme ap­pa­rent. Au loin tonne l’orage d’acier ve­nu du nord. On se bat vers Mos­soul, à 20 ki­lo­mètres en amont du Tigre. Plus de deux mois après le dé­but de la grande of­fen­sive des forces ar­mées ira­kiennes et kurdes contre la « ca­pi­tale » de Daech, la ba­taille conti­nue, les dji­ha­distes ne cé­dant du ter­rain que lors d’im­pi­toyables com­bats.

Cette large plaine du Tigre est l’un des coeurs bat­tants de l’in­sur­rec­tion sun­nite ira­kienne, dont Daech est la der­nière mé­ta­stase. Nim­roud se si­tue entre trois villes qui sont au­tant de bas­tions dji­ha­distes de­puis 2003 et l’in­va­sion amé­ri­caine : Haw­sa­lat au nord, Ab­bas­si à l’est, Ha­mam el-Alil à l’ouest.

« On au­rait dit l’érup­tion d’un vol­can »

Moam­mar Has­san, autre ha­bi­tant de Nim­roud, une mèche de che­veux blancs sur la tempe gauche, se sou­vient de l’ar­ri­vée de Daech, au len­de­main de la prise de Mos­soul, en juin 2014: «Ils ont plan­té leur dra­peau sur la mos­quée. Ils ont tué le maire du vil­lage et son fils, qui vou­laient fuir au Kur­dis­tan ira­kien. Ils ont pla­cé leurs propres hommes.» Au dé­but, les dji­ha­distes se sont sur­tout mon­trés in­té­res­sés par les équi­pe­ments mo­dernes qui se trou­vaient sur le site, comme les cli­ma­ti­seurs. Au vil­lage, l’oc­cu­pa­tion de Daech passe sans vrai pro­blème. «Il suf­fi­sait d’être dis­cret, de lais­ser pous­ser la barbe et de rac­cour­cir les pan­ta­lons. Il fal­lait fu­mer les ci­ga­rettes à la mai­son. Pour nous, la pré­sence de Daech s’est li­mi­tée à quelques convois de com­bat­tants qui pas­saient ici et là», re­prend Moam­mar, dans sa mai­son bâ­tie à l’écart de ce vil­lage lui-même à l’écart des routes, dans cette ré­gion si­tuée à l’écart du monde.

Daech a dé­cla­ré Nim­roud l’an­tique «terre mé­créante ». L’or­ga­ni­sa­tion consi­dère, dans sa vi­sion de l’is­lam, que ces mo­nu­ments en­cou­ragent l’ido­lâ­trie. Les dji­ha­distes ont-ils pillé le site ? Ils l’ont en tout cas mé­tho­di­que­ment dé­mo­li. Les au­to­ri­tés ira­kiennes an­noncent en mars 2015 que le site a com­men­cé d’être dé­truit. Stèles et sta­tues sont at­ta­quées au mar­teau-pi­queur. Les bâ­ti­ments, cas­sés par des bull­do­zers. Le site est en­tiè­re­ment dy­na­mi­té le 7 avril 2015. «On au­rait dit l’érup­tion d’un vol­can. Je suis al­lé sur le site une se­maine plus tard. Tout n’était que pous­sière », dit Moam­mar Has­san.

Puis, le site est lais­sé de cô­té. Il ne semble pas faire l’ob­jet du pillage sys­té­ma­tique qui a pu être consta­té à Pal­myre. Daech s’est conten­té de dé­truire. « Ce sont tou­jours les mêmes mé­thodes : on at­taque les vi­sages d’abord. Les yeux et les mains ont été vi­sés en pre­mier. Le reste a été dé­mo­li au mar­teau-pi­queur, puis aux ex­plo­sifs», ex­plique La­raS­car­lett Ger­vais.

Une zig­gou­rat ara­sée au bull­do­zer

Le der­nier coup a été por­té tout ré­cem­ment, fin oc­tobre 2016. Quelques jours plus tôt, le 17, les forces ar­mées ira­kiennes avaient dé­clen­ché la ba­taille de Mos­soul. Mis à part quelques poches de ré­sis­tance, les dji­ha­distes aban­donnent as­sez vite des vil­lages à l’in­té­rêt stra­té­gique li­mi­té pour at­tendre leurs en­ne­mis au coeur de Mos­soul, où ils font de l’en­che­vê­tre­ment de ruelles une nasse où s’em­pêtrent les mi­li­taires. Avant de quit­ter Nim­roud, les dji­ha­distes en­tre­prennent d’ara­ser au bull­do­zer la zig­gou­rat, dont il ne res­tait qu’une py­ra­mide her­beuse, et le temple d’Ish­tar en contre­bas. Nim­roud, l’an­cienne Kal­hou, ca­pi­tale du puis­sant As­sur­na­zir­pal, est anéan­tie.

« Les dom­mages cau­sés sont de plu­sieurs ordres. Le dy­na­mi­tage des struc­tures, le dé­mo­lis­sage des bas-re­liefs et l’ara­se­ment par bull­do­zer. La ques­tion de la res­tau­ra­tion doit se po­ser avec pré­cau­tion. Il faut d’abord pro­té­ger le site puis faire éva­luer et do­cu­men­ter les dé­gâts par une équipe mul­ti­dis­ci­pli­naire. Un plan de conser­va­tion doit être mis en place», dit May Shaer, membre du pro­gramme sur la cul­ture à l’Unesco-Irak. Une confé­rence in­ter­na­tio­nale doit se te­nir en fé­vrier 2017 sur l’ave­nir du pa­tri­moine cultu­rel ira­kien, au siège de l’Unesco, à Pa­ris.

En at­ten­dant, dé­ser­té par les an­ciens oc­cu­pants, pas en­core in­ves­ti par les nou­veaux ar­ri­vants, le site a été ren­du à sa so­li­tude. Quelques guides ve­nant du vil­lage as­surent la sur­veillance de l’en­droit, avec une mi­lice lo­cale, bien fai­ble­ment ar­mée. « Nous nous sommes por­tés vo­lon­taires. Mais nous ne pour­rons pas faire grand-chose si des pilleurs viennent s’em­pa­rer des stèles ou des sta­tues», ex­plique Qah­tan Kha­laf, qui ac­com­pagne les rares vi­si­teurs.

Au vil­lage, la vie re­prend, entre les li­vrai­sons de nour­ri­ture par les or­ga­ni­sa­tions, les convois mi­li­taires hur­lants et l’orage d’acier qui gronde au loin. Il ar­rive même que de nou­velles mai­sons se construisent. Elles sont faites de briques de terre rose de 40×40 cen­ti­mètres. «Elles sont très iso­lantes. C’est bien meilleur que le par­paing! Et pas chères! Daech nous en ven­dait 1000 pour 120 dol­lars!» s’en­thou­siasme Moam­mar Kha­laf, qui bondit d’une mai­son à l’autre. Ces briques viennent des fon­da­tions du site de Nim­roud. Sans l’oeil d’un ex­pert, im­pos­sible de sa­voir si elles pro­viennent de la res­tau­ra­tion ef­fec­tuée dans les an­nées 2000. Mais peut-être, par­mi ces ma­sures, se trouvent quelques briques de Kal­hou, l’an­cienne ca­pi­tale du royaume as­sy­rien, anéan­tie par des ban­dits qui se pro­clament fiè­re­ment le fléau de Dieu.

La ques­tion de la res­tau­ra­tion doit se po­ser avec pré­cau­tion. Il faut d’abord pro­té­ger le site puis faire éva­luer et do­cu­men­ter les dé­gâts par une équipe mul­ti­dis­ci­pli­naire MAY SHAER, MEMBRE DU PRO­GRAMME SUR LA CUL­TURE À L’UNESCO-IRAK

Un Ira­kien pose le 12 dé­cembre sur les dé­bris des lions ai­lés à tête d’homme qui gar­daient le pa­lais de l’an­cienne ci­té de Kal­hou, à Nim­roud.

TUR­QUIE SY­RIE ARA­BIE SAOU­DITE IRAN K.

150 km Kur­dis­tan au­to­nome ira­kien Mos­soul Er­bil Kir­kouk

Nim­roud

Bag­dad IRAK Bas­so­ra In­fo­gra­phie

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