Les fo­lies d’Obiang de­vant la jus­tice

Hô­tel par­ti­cu­lier, col­lec­tions de voi­tures et d’oeuvres d’art… le fils du pré­sident de Gui­née équa­to­riale est pour­sui­vi en France pour avoir ac­cu­mu­lé pour 100 mil­lions d’eu­ros de « biens mal ac­quis ».

Le Figaro - - INTERNATIONAL - TAN­GUY BERTHEMET @tan­guy­ber

JUS­TICE Le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Pa­ris a ou­vert lun­di un dos­sier des plus at­ten­dus dans les pa­lais afri­cains. Les ma­gis­trats se penchent sur les « biens mal ac­quis », ces ré­si­dences de luxe, ba­teaux ou voi­tures, pro­prié­tés de di­gni­taires afri­cains que la jus­tice fran­çaise soup­çonne d’être les fruits d’une cor­rup­tion ef­fré­née.

Les juges ont com­men­cé à exa­mi­ner le cas de Teo­do­ro Ngue­ma Obiang Mangue, dit Teo­do­rin, fils et hé­ri­tier pu­ta­tif du pré­sident de Gui­née équa­to­riale, au pou­voir de­puis 1979. L’homme, au­jourd’hui âgé de 47 ans, n’est pas le plus connu des « bé­bés-pré­si­dents », mais il est à lui seul une sorte de ca­ri­ca­ture de ce que peuvent faire les élites des ré­gimes klep­to­crates.

Les avo­cats de Teo­do­rin Obiang au­ront tout fait pour que ce pro­cès ne com­mence pas. Ils ont d’abord sai­si la Cour de cas­sa­tion, ar­guant de l’im­mu­ni­té di­plo­ma­tique dont bé­né­fi­cie­rait leur client, un temps mi­nistre de l’Agri­cul­ture et des Fo­rêts, et pro­mu en juin vice-pré­sident. Mais la Cour les a dé­bou­tés, es­ti­mant que les faits re­pro­chés avaient été com­mis à « des fins per­son­nelles ». Ils se sont en­suite por­tés de­vant la Cour in­ter­na­tio­nale de jus­tice (CIJ). Sans plus de suc­cès pour l’ins­tant. Lun­di, l’un des avo­cats, Em­ma­luxe

nuel Mar­si­gny, a de­man­dé un ajour­ne­ment, as­su­rant que les dé­lais sont « beau­coup trop courts » pour as­su­rer la dé­fense. L’ac­cu­sé, lui, était ab­sent. Le tri­bu­nal di­ra mer­cre­di s’il re­porte ou non les dé­bats.

Obiang et son en­tou­rage semblent avant tout re­dou­ter les ef­fets dé­sas­treux qu’au­ra le dé­bal­lage pu­blic de l’im­mense for­tune ac­cu­mu­lée par Teo­do­rin Obiang en France. Play-boy im­pé­ni­tent, tou­jours cin­tré dans des cos­tumes sur me­sure, Teo­do­rin ne se re­fuse ja­mais rien. Les en­quê­teurs ont ex­hu­mé un in­vrai­sem­blable pa­tri­moine. Le fleu­ron de la col­lec­tion est sans au­cun doute son hô­tel par­ti­cu­lier pa­ri­sien, plu­sieurs mil­liers de mètres car­rés, évi­dem­ment ave­nue Foch. Ache­té en 2005, lar­ge­ment ré­no­vé pour abri­ter un sau­na et une salle de ci­né­ma, l’im­meuble vau­drait 107 mil­lions d’eu­ros. Les po­li­ciers ont aus­si sai­si des voi­tures, de il va de soi, no­tam­ment une RollsRoyce, une Porsche, une Fer­ra­ri… Mais pour les ex­perts, le plus dé­li­cat fut sans doute d’es­ti­mer ses oeuvres d’art. En 2009, Teo­do­rin Obiang s’était ain­si por­té ac­qué­reur de 109 lots, pour 18 mil­lions d’eu­ros, lors de la dis­per­sion de la col­lec­tion Pierre Ber­gé et Yves Saint Laurent. L’ac­cu­sé est un ache­teur com­pul­sif. Tous les biens re­cen­sés furent ac­quis entre 2005 et 2011, et payés en cash, ou ache­tés par des en­tre­prises, no­tam­ment la So­ma­gui Fo­res­tal, la so­cié­té fo­res­tière qu’il contrô­lait.

Pour les juges d’ins­truc­tion, il ne fait pas de doute que le pa­tri­moine « hors du com­mun » de Teo­do­rin Obiang ne peut avoir été fi­nan­cé « par ses seuls re­ve­nus of­fi­ciels » mais en in­ves­tis­sant le pro­duit « des dé­tour­ne­ments de fonds pu­blics ». Ils sou­lignent que près de 110 mil­lions d’eu­ros pro­ve­nant du Tré­sor pu­blic de Gui­née équa­to­riale sont ve­nus cré­di­ter son compte pri­vé du­rant la pé­riode. Et que son sa­laire de mi­nistre, en­vi­ron 80 000 dol­lars par an, ne lui per­met­tait pas ce train de vie.

La ri­chesse de son pays na­tal ne de­vrait pas non plus ser­vir de cir­cons­tance at­té­nuante. Si la Gui­née équa­to­riale, pe­tit pays per­du en Afrique cen­trale, a connu un vé­ri­table boom éco­no­mique après la dé­cou­verte de pé­trole en 1996, les quelque 750 000 ha­bi­tants n’en ont que peu pro­fi­té. Des routes et des in­fra­struc­tures ont certes été construites mais plus de la moi­tié des Équa­to-gui­néens vivent en­core sous le seuil de pau­vre­té.

Se­lon Me Mar­si­gny, Teo­do­rin Obiang « n’a ja­mais contes­té être le pro­prié­taire de l’im­meuble, ni avoir ache­té un cer­tain nombre de voi­tures ». Mais « ce sont des fonds qu’il a lé­ga­le­ment ga­gnés dans son pays ». Pour Willam Bour­don, l’avo­cat de Trans­pa­ren­cy In­ter­na­tio­nal, l’as­so­cia­tion à l’ori­gine de la plainte, ce pro­cès est « sans pré­cé­dent en Eu­rope et bien au-de­là ». « Le cha­pitre Obiang va se clô­tu­rer, mais d’autres vont s’ou­vrir », sou­ligne-til. L’avo­cat n’a pas tort, quand il pense aux pro­cé­dures à ve­nir dans les « Biens mal ac­quis » contre le pré­sident du Congo De­nis Sas­sou Ngues­so, l’ex-chef de l’Etat cen­tra­fri­cain Fran­çois Bo­zi­zé ou contre les hé­ri­tiers du dé­funt Omar Bon­go.

Pour ce qui est de clô­tu­rer le cas de Teo­do­rin Obiang, rien n’est écrit. Ses dé­boires de­vant la jus­tice fran­çaise ne sont qu’une par­tie de ses en­nuis ju­di­ciaires. Les ma­gis­trats ge­ne­vois, qui le soup­çonnent de blan­chi­ment, ont fait sai­sir en no­vembre une nouvelle sé­rie de voi­tures de luxe. Et aux États-Unis, en 2014, il a dé­jà dû tran­si­ger avec la jus­tice - ce que ses avo­cats contestent - et aban­don­ner pour 30 mil­lions de dol­lars de biens, dont une in­évi­table col­lec­tion de voi­tures.

J. LE­ROY/AFP

Teo­do­ro Ngue­ma Obiang Mangue (ici, à Ma­la­bo, ca­pi­tale de la Gui­née équa­to­riale, en 2013) était ab­sent à l’ou­ver­ture de son pro­cès.

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