Le pre­mier tour est plus ou­vert qu’on ne le croit

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES -

Le can­di­dat de la droite, Fran­çois Fillon, de­vra à l’ins­tar de ses pré­dé­ces­seurs de­puis la pré­si­den­tielle de 1988 af­fron­ter à la fois sur sa droite un re­pré­sen­tant du Front na­tio­nal, et sur sa gauche, un can­di­dat du centre. Cette concur­rence sur les deux flancs risque tou­te­fois de prendre cette fois-ci une forme in­édite. Le FN se si­tue avant même le dé­but de la cam­pagne à un ni­veau très éle­vé (28 % aux ré­gio­nales et au­tour de 25 % dans les in­ten­tions de vote au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle), ce qui rend d’ores et dé­jà as­sez pro­bable la qua­li­fi­ca­tion de Ma­rine Le Pen, alors que son père ne s’était his­sé qu’une fois au se­cond tour, en 2002, et de ma­nière tout à fait in­at­ten­due.

Autre dif­fé­rence de taille, la concur­rence que semble vou­loir exer­cer la can­di­date FN ne por­te­rait pas prin­ci­pa­le­ment sur le ter­rain sé­cu­ri­taire et iden­ti­taire mais plus sur les ques­tions éco­no­miques et so­ciales en at­ta­quant le pro­gramme éco­no­mique et so­cial de son ad­ver­saire, qua­li­fié d’« ul­tra­li­bé­ral ». En d’autres termes, Fillon se­rait at­ta­qué par Ma­rine Le Pen sur sa gauche et non pas sur sa droite.

Sur son autre flanc, la confi­gu­ra­tion qui est en train de se des­si­ner, mais le pay­sage n’est pas en­core to­ta­le­ment sta­bi­li­sé, est éga­le­ment dif­fé­rente de ce qui pré­va­lait dans le pas­sé. Fran­çois Bay­rou n’a pas en­core fait connaître sa dé­ci­sion de se pré­sen­ter ou non.

À ce jour, le can­di­dat cen­triste dé­cla­ré, Em­ma­nuel Ma­cron, n’est ni is­su d’une for­ma­tion de centre droit ni sou­te­nu par elle. On pour­rait plu­tôt le clas­ser au centre gauche. Ce can­di­dat de centre gauche (ou « de gauche et de droite » se­lon sa dé­fi­ni­tion de son mou­ve­ment), at­ta­que­ra Fillon sur sa gauche sur le ter­rain so­cié­tal. En re­vanche, pa­ra­doxa­le­ment, sa po­si­tion sur les ques­tions éco­no­miques ne ren­dra pas évi­dente une cri­tique de gauche du pro­gramme du can­di­dat des Ré­pu­bli­cains. Ma­cron es­ti­mait ain­si que la loi El Khom­ri n’al­lait pas as­sez loin et qu’il fal­lait re­mettre à plat le sta­tut de la fonc­tion pu­blique.

Néan­moins, le pro­ces­sus de dé­com­po­si­tion de la ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle, com­bi­né à la vic­toire à la pri­maire de la droite de Fillon sur une ligne droi­tière, ouvre un es­pace in­té­res­sant à Ma­cron. Sans pré­sa­ger de l’is­sue de la pri­maire du PS, on peut pen­ser qu’a mi­ni­ma, il ral­lie­ra une par­tie de la gauche so­ciale-dé­mo­crate voire que l’ancien mi­nistre de l’Éco­no­mie pour­rait ap­pa­raître comme un can­di­dat de sub­sti­tu­tion à une frange beau­coup plus im­por­tante de l’élec­to­rat PS si la pri­maire de la gauche vire au pu­gi­lat.

À cette base de dé­part, pour­raient s’agré­ger des élec­teurs du centre voire de la droite mo­dé­rée qui ne se re­trou­ve­raient pas dans la ligne, à leurs yeux trop droi­tière, de Fillon. Des jeunes mi­li­tants de l’UDI, en­ga­gés au­près d’Alain Jup­pé du­rant la pri­maire, ont d’ores et dé­jà re­joint le lea­der d’En marche !. Les ré­sul­tats du se­cond tour de la pri­maire de la droite ont mon­tré que les élec­teurs cen­tristes ont ma­jo­ri­tai­re­ment sou­te­nu le maire de Bor­deaux. Le po­ten­tiel d’at­trac­tion de Ma­cron sur cette frange de la po­pu­la­tion est réel et pour­rait pri­ver le can­di­dat de la droite d’une part de l’élec­to­rat jup­péiste.

Par ailleurs, l’of­fen­sive fron­tiste contre le pro­gramme éco­no­mique de Fillon, qua­li­fié de « casse du mo­dèle so­cial » et contre un can­di­dat « sous in­fluence de Bruxelles et dé­fen­dant les in­té­rêts du CAC 40 », peut cau­ser des dé­gâts et dé­tour­ner de lui une par­tie de l’élec­to­rat de droite is­sue des classes moyennes et po­pu­laires.

À ce stade, le chif­frage pré­cis de ces deux foyers de perte n’est pas évident et il n’est pas ai­sé d’éta­blir le­quel se­rait le plus coû­teux. On peut pen­ser qu’ils peuvent cha­cun re­pré­sen­ter quelques points de pour­cen­tage sur le score fi­nal, qui vien­draient rendre plus cer­taine en­core la qua­li­fi­ca­tion de Ma­rine Le Pen d’un cô­té et nour­rir la dy­na­mique Ma­cron de l’autre, au point d’éven­tuel­le­ment lui per­mettre d’ac­cé­der au se­cond tour si ce mou­ve­ment est puis­sant. Il se si­tue dé­jà entre 15 et 18 % dans les in­ten­tions de vote.

S’agis­sant du se­cond tour, ré­gio­nales et dé­par­te­men­tales ont dé­mon­tré que la droite se trou­vait avan­ta­gée par la tri­par­ti­tion de l’es­pace po­li­tique. On l’a clai­re­ment vu en Pro­vence-Alpes-Côte d’Azur et en Nord-Pas-de-Ca­laisPi­car­die : en cas de duel droite/FN, une large ma­jo­ri­té de l’élec­to­rat de gauche se re­porte au nom du « front ré­pu­bli­cain » sur la droite, y com­pris quand elle est in­car­née par un can­di­dat très droi­tier comme Ch­ris­tian Es­tro­si. Cet ap­port très sub­stan­tiel per­met alors à la droite de stop­per net la dy­na­mique fron­tiste, si puis­sante qu’elle ait été au pre­mier tour (dans les deux ré­gions pré­ci­tées, le FN était à 40 % au pre­mier tour).

Même si les élec­teurs de gauche traî­ne­ront beau­coup plus les pieds pour vo­ter en fa­veur de Fillon que pour vo­ter Jacques Chi­rac en 2002, cet ap­port pè­se­ra suf­fi­sam­ment pour abou­tir à la dé­faite de Ma­rine Le Pen au deuxième tour.

En cas de duel Fillon/Ma­cron au deuxième tour, l’élec­to­rat FN de­vrait se re­por­ter mas­si­ve­ment sur le can­di­dat de droite comme ce fut le cas dans plu­sieurs cen­taines de duels gauche/droite aux dé­par­te­men­tales. Même si, en pa­reil cas, des dé­per­di­tions sont à pré­voir dans la base la plus po­pu­laire de l’élec­to­rat FN, les re­ports ne se­ront pas non plus par­faits dans l’autre camp. Une par­tie de l’élec­to­rat mé­len­cho­niste au­ra sans doute les plus grandes peines à vo­ter pour l’ancien ban­quier de chez Roth­schild et le rap­port de forces fi­nal se­ra fa­vo­rable au can­di­dat de la droite.

Au stade ac­tuel et compte te­nu des en­sei­gne­ments des scru­tins ré­cents, pris iso­lé­ment Ma­cron et Ma­rine Le Pen ne re­pré­sentent donc pas une me­nace in­sur­mon­table pour Fillon dans le cadre d’un se­cond tour. L’homme de la Sarthe se­rait en re­vanche bien plus en dan­ger si ses deux ad­ver­saires bé­né­fi­ciaient d’une dy­na­mique si­gni­fi­ca­tive au pre­mier tour leur per­met­tant de cap­ter cha­cun une frange de son élec­to­rat po­ten­tiel. Cet af­fai­blis­se­ment si­mul­ta­né sur ses deux flancs l’em­pê­che­rait alors d’at­teindre le se­cond tour.

« La confi­gu­ra­tion de 2017 se­ra très dif­fé­rente de celle de 2012 2007» et de

* Di­rec­teur dé­par­te­ment opi­nion et stra­té­gies d’en­tre­prise de l’Ifop.

JÉ­RÔME FOUR­QUET Fran­çois Fillon, Ma­rine Le Pen et Em­ma­nuel Ma­cron peuvent tous trois pré­tendre ac­cé­der en fi­nale, ex­plique le spé­cia­liste des son­dages*.

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