« Nos élèves savent dé­sor­mais ce qu’est le ter­ro­risme de masse »

De­puis jan­vier 2015, trois pro­fes­seurs, dont l’un est un res­ca­pé du Ba­ta­clan, ont beau­coup échan­gé avec leurs classes. Et pu­blié un livre, fruit de leurs ex­pé­riences.

Le Figaro - - CHAMPS LIBRES - Anne Jouan

Ils sont trois amis, sou­dés par leur amour du mé­tier d’en­sei­gnant. De­puis le 13 no­vembre 2015, ils sont liés par un autre évé­ne­ment : l’un d’eux, Charles Na­daud, as­sis­tait au concert des Eagles of Death Me­tal, au Ba­ta­clan. Dans un livre (Sor­tir du Ba­ta­clan, Bréal, 2016), tous trois mettent leurs connais­sances his­to­riques et po­li­tiques au ser­vice de la cause de toute une gé­né­ra­tion : com­prendre pour construire l’ave­nir. Anne-Clé­men­tine Lar­roque a été pro­fes­seur d’his­toire en ZEP (zone d’édu­ca­tion prio­ri­taire) et maître de confé­rences à Sciences Po Pa­ris, elle est spé­cia­liste de l’idéo­lo­gie is­la­miste. Charles Na­daud et Jean-Bap­tiste Gué­gan en­seignent l’his­toire-géo­gra­phie dans des ly­cées pri­vés ca­tho­liques pa­ri­siens.

LE FI­GA­RO. - « Il est temps de sor­tir du Ba­ta­clan » écri­vez-vous. Pour­quoi ? Anne-Clé­men­tine LAR­ROQUE. - C’est fi­ni. Nous de­vons pas­ser à autre chose pour la so­cié­té. La grande force des ter­ro­ristes is­la­mistes est d’ima­gi­ner qu’ils dé­tiennent un « coup d’avance » sur nous. Il est né­ces­saire de sor­tir la tête des évé­ne­ments de 2015 et 2016 pour avan­cer et les com­battre. Au­jourd’hui, nous sommes dans un autre moment : ce­lui de la ré­flexion, de la mise en pers­pec­tive du phé­no­mène dji­ha­diste et des évé­ne­ments sur­ve­nus de­puis les at­taques de Mo­ha­med Me­rah en mars 2012. Même si, en réa­li­té, le ter­ro­risme is­la­miste est en marche de­puis le mi­lieu des an­nées 1990. On se sou­vient des at­ten­tats de 1995-96, com­mis par des ter­ro­ristes al­gé­riens du Groupe is­la­mique ar­mé (GIA) contre la France, ce mou­ve­ment a mu­té et s’est élar­gi pour de­ve­nir Aq­mi (al-Qai­da au Magh­reb is­la­mique). Il y a une double sor­tie du Ba­ta­clan : phy­sique, bien sûr, émo­tion­nelle et af­fec­tive. Puis mo­rale et in­tel­lec­tuelle. Charles NA­DAUD. - L’état d’ef­fa­re­ment s’est dis­si­pé. Le 13 no­vembre 2015, la France et nos élèves ont com­pris ce qu’est le ter­ro­risme de masse. Comme si avant, avec Char­lie, ils n’avaient pas vou­lu voir.

Com­ment avez-vous vé­cu l’at­ten­tat contre Char­lie Heb­do, le 7 jan­vier 2015, en tant qu’en­sei­gnants ? Charles NA­DAUD. - Cer­tains col­lègues trou­vaient « nor­mal » d’at­ta­quer Char­lie Heb­do puisque le jour­nal s’en pre­nait ré­gu­liè­re­ment à la re­li­gion. En salle des profs, il y avait une frac­ture entre ceux qui étaient si­dé­rés, ceux qui s’en mo­quaient com­plè­te­ment et en­fin ceux pour qui c’était l’abou­tis­se­ment d’un pro­ces­sus. Dans les jours qui ont sui­vi, je suis al­lé voir le pro­vi­seur pour lui dire que comme nous or­ga­ni­sions sou­vent des messes pour dif­fé­rents évé­ne­ments, il se­rait peut-être bon d’en faire une à cette oc­ca­sion. Une messe a donc été cé­lé­brée mais nous n’étions qu’une poi­gnée. Puis pour l’Hy­per Ca­cher, il y a eu une in­dif­fé­rence, en rai­son de re­lents d’an­ti­sé­mi­tisme maur­ras­sien.

Quand des ly­céens dé­fendent la théo­rie du com­plot, n’est-ce pas un échec édu­ca­tif des pa­rents, certes, mais aus­si du corps en­sei­gnant ? A.-C. L. - Le len­de­main de l’at­taque de Char­lie, deux ou trois élèves du ly­cée m’avaient ex­pli­qué que les des­si­na­teurs l’avaient bien cher­ché, que la tête du po­li­cier tué par balles n’avait pas ex­plo­sé et que c’était « bi­zarre » à cette dis­tance, sous-en­ten­dant ex­pli­ci­te­ment un com­plot soit de la part des juifs, soit de la part du gou­ver­ne­ment Valls. J’étais ul­cé­rée et ai ten­té de re­mettre la réa­li­té des faits au centre. J’ai alors pen­sé que l’on n’ar­ri­vait pas à trans­mettre cor­rec­te­ment l’ap­pren­tis­sage de l’es­prit cri­tique à ceux qui en ont le plus be­soin. Nous n’avions pas ap­pris à cer­tains de ces ado­les­cents, en­fer­més dans une idéo­lo­gie de plus en plus sec­taire, ce qu’est la li­ber­té d’ex­pres­sion. Je l’ai vé­cu comme un échec en tant que pro­fes­seur d’his­toire. J’ai man­qué d’ou­tils, et de nom­breux pro­fes­sion­nels de l’édu­ca­tion sou­haitent qu’on y tra­vaille. Après, il faut être clair, le sou­tien des au­to­ri­tés de tu­telle à l’égard des en­sei­gnants n’est pas le même par­tout. Glo­ba­le­ment, il est in­suf­fi­sant pour lut­ter contre les dé­rives sa­la­fistes et os­ten­ta­toires à l’école, pre­miers de­grés du dis­cours de rup­ture. Même chose pour la com­plai­sance que l’on peut ob­ser­ver par­fois vis-à-vis de per­son­nels de l’Édu­ca­tion na­tio­nale, clai­re­ment sa­la­fistes, qui ne res­pectent que très va­gue­ment la laï­ci­té. Il faut être d’une vi­gi­lance et d’une fer­me­té sans li­mite sur le su­jet. C. N. - Bien sûr qu’il s’agit d’un échec de l’école ! Dans le ly­cée dans le­quel j’en­sei­gnais au moment de Char­lie, un éta­blis­se­ment pri­vé re­nom­mé de Pa­ris, l’is­lam, c’est le ter­ro­risme, pour les ly­céens comme les pro­fes­seurs. D’un autre cô­té, il y a aus­si les en­fants de bonnes fa­milles qui pra­tiquent l’oe­cu­mé­nisme et qui vont vers l’autre. Ils sont plus nom­breux que les pre­miers, même si on les en­tend moins. Ils sont très cu­rieux et veulent des ren­sei­gne­ments sur cet is­lam qu’ils ne connaissent pas. Ils veulent cas­ser la ca­ri­ca­ture qu’ils ont de l’is­lam. Jean-Bap­tiste GUÉ­GAN. - Cer­tains col­lègues à Mar­seille me ra­content que, là-bas, l’école est le seul lieu où existe la Ré­pu­blique. On laisse des jeunes sans lo­gi­ciel. Avant, pour avoir de l’in­for­ma­tion, ils dé­pen­daient de quel­qu’un fai­sant of­fice de filtre, de tam­pon. Ac­tuel­le­ment, ils vont eux-mêmes cher­cher l’in­for­ma­tion sur les ré­seaux so­ciaux, les mé­dias nu­mé­riques qui sont sou­vent les chantres des thèses com­plo­tistes. L’Édu­ca­tion na­tio­nale a failli à sa mis­sion sur ce ter­rain-là. Vous ren­dez-vous compte que dans mes co­pies de ter­mi­nale, fran­cais­de­souche ou ega­li­tee­tre­con­ci­lia­tion, des sites d’ex­trême droite, sont de­ve­nus une ré­fé­rence !

Quelles furent les ré­ac­tions des élèves après le 13 no­vembre ? A.-C. L. - Les cours re­prirent le lun­di 16 no­vembre dans une am­biance très lourde. Nous avons par­lé de ces at­ten­tats chaque jour de la se­maine qui a sui­vi, re­met­tant en pers­pec­tive se­lon les spé­cia­li­tés de cha­cun : les liens France-Moyen-Orient. Là, tous étaient tou­chés, ils vou­laient être conso­lés. Les élèves nous ex­pli­quaient qu’il y avait aus­si des mu­sul­mans par­mi les vic­times. C. N. - Pour moi c’était dif­fé­rent parce que j’étais au Ba­ta­clan ! Pen­dant l’at­taque, ca­ché dans le pla­fond de la salle, j’échan­geais des SMS avec des col­lègues profs, nous nous en­voyions des plai­san­te­ries. Le len­de­main, le pro­vi­seur m’a ap­pe­lé et nous avons dis­cu­té de la fa­çon dont cet évé­ne­ment de­vait être abor­dé avec les élèves. Nous sommes conve­nus de ne rien leur ca­cher. Je les ai re­vus quinze jours plus tard et leur ai ra­con­té ma soi­rée. Ils pleu­raient. Le ter­ro­risme n’était plus quelque chose de dés­in­car­né, leur prof y était et puis eux-mêmes vont boire un verre en ter­rasse ré­gu­liè­re­ment. J.-B. G. - Le 14 no­vembre, je pars à Lyon voir ma soeur. J’ar­rive dans une ville où tout le monde vit au­tre­ment ce qui vient de se pas­ser à Pa­ris. Les ha­bi­tants ne sont pas tou­chés. On dé­jeune face au com­mis­sa­riat, les dra­peaux ne sont pas en berne. De la même fa­çon que Nice a peu tou­ché les Pa­ri­siens. A.-C. L. - Tu exa­gères ! Nice a ra­vi­vé cette peur chez les Pa­ri­siens aus­si. Les gens ne sont pas in­dif­fé­rents, mais disent se las­ser, s’ha­bi­tuer à ce cli­mat. La peur se dif­fuse su­brep­ti­ce­ment. Exemple as­sez conster­nant : cer­taines li­brai­ries en France n’ont pas vou­lu mettre notre livre sur les étals ou en vi­trine de peur de caillas­sages et d’agres­sions d’is­la­mistes. Avec un tel com­por­te­ment, ceux qui ont tué Ca­bu et ses amis le 7 jan­vier gagnent. C’est scan­da­leux alors que les li­braires in­carnent la trans­mis­sion des idées. Il y a plu­sieurs ma­nières de ré­agir à ces at­taques, mais le cou­rage me semble in­dis­pen­sable.

« On laisse des jeunes sans lo­gi­ciel. Avant, pour avoir de l’in­for­ma­tion, ils dé­pen­daient de quel­qu’un fai­sant of­fice de filtre, de tam­pon. Ac­tuel­le­ment, ils vont eux-mêmes cher­cher l’in­for­ma­tion sur les ré­seaux so­ciaux, les mé­dias nu­mé­riques qui sont sou­vent les chantres des thèses com­plo­tistes» JEAN-BAP­TISTE GUÉ­GAN

« Le sou­tien des au­to­ri­tés de tu­telle à l’égard des en­sei­gnants n’est pas le même par­tout. Glo­ba­le­ment, il est in­suf­fi­sant pour lut­ter contre les dé­rives sa­la­fistes et os­ten­ta­toires à l’école, pre­miers de­grés du dis­cours de rup­ture »

DE GAUCHE À DROITE : JEAN-BAP­TISTE GUÉ­GAN, CHARLES NA­DAUD ET ANNE-CLÉ­MEN­TINE LAR­ROQUE

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.