Car­los Cruz-Diez, l’in­ven­tion pour op­tique

À Pa­ris, sa ville d’adop­tion de­puis soixante ans, une mi­ni­ré­tros­pec­tive de l’ar­tiste vé­né­zué­lien de l’« Op Art » dé­roule le fil de la longue vie du maître de la cou­leur. Ren­contre avec un op­ti­miste joyeux.

Le Figaro - - CULTURE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR VA­LÉ­RIE DUPONCHELLE @VDu­pon­chelle

Car­losC­ruz-Diez n’avait « que » 91 ans, en 2014, lorsque nous l’avions ren­con­tré dans son ate­lier qui s’épar­pillait le long de la rue Pier­reSe­mard, près du square Mon­tho­lon, au­tour d’une an­cienne bou­che­rie du vieux Pa­ris, avec ses pein­tures sous verre, qui en était le QG cha­leu­reux et en­com­bré. Rieur, vif, bien­veillant, l’es­prit tra­ver­sé par mille idées, ce Vé­né­zué­lien de Pa­ris ir­ra­diait la joie de vivre.

De­puis, ce tout pe­tit bout d’homme de 93 ans a gar­dé son éner­gie, mais passe l’hi­ver au so­leil du Pa­na­ma. Son ins­tal­la­tion splen­dide, toute en fa­nions et en mi­rages de cou­leurs, au pa­lais d’Ié­na pen­dant la der­nière Fiac, a prou­vé qu’il était tou­jours le maître de l’art op­tique. Même si, cette fois, il a tra­vaillé avec ses com­mis­saires et amis, Ca­ro­line Smul­ders, Mat­thieu Poi­rier et Jean-Ga­briel Mit­ter­rand, par Skype.

Son ex­po­si­tion « Un être flot­tant » se pour­suit de­puis à la ga­le­rie Mit­ter­rand, où Mat­thieu Poi­rier dé­roule le fil d’une longue vie née dans la pein­ture et an­crée dans l’illu­sion du mou­ve­ment qui peut la trans­for­mer en sculp­ture et en mo­bile. De­vant le suc­cès de cette re­dé­cou­verte, cette mi­ni-ré­tros­pec­tive poin­tue et ar­gu­men­tée a été pro­lon­gée jus­qu’au 18 fé­vrier. Le 1er jan­vier 2017, Car­los Cruz-Diez et son ate­lier, joyeuse en­ti­té fa­mi­liale, ont en­voyé leurs voeux via Ins­ta­gram et en six langues !

LE FI­GA­RO. - Vous êtes né en 1923 et vous sem­blez dans la force de l’âge. Des gènes ex­tra­or­di­naires ? Car­los CRUZ-DIEZ. - Ma mère a vé­cu jus­qu’à 93 ans. Une de ses tantes a at­teint 103 ans. Nous la vi­si­tions, elle s’en­nuyait à la longue et elle nous di­sait en soupirant : « Mon pe­tit, comme c’est dif­fi­cile de mou­rir ! » (rires). Vous vous sen­tez tou­jours très vé­né­zué­lien ? Je n’ai pris la na­tio­na­li­té fran­çaise qu’il y a sept ou huit ans. Je suis ar­ri­vé à Pa­ris en 1955 avec ma femme. On s’est mis d’ac­cord sur où vivre : c’est ici ! Je suis ar­ri­vé avant mon ami Ju­lio Le Parc (l’ar­tiste ar­gen­tin, NDLR). Mais après tous mes amis des Beaux-Arts de Ca­ra­cas, dont Jesús-Ra­fael So­to, mon exact contem­po­rain, qui étaient tous dé­jà là. Nous étions fas­ci­nés par Pa­ris, le mou­ve­ment ci­né­tique com­men­çait. Même si j’ai su­bi alors une crise de pa­trio­tisme et que je suis ren­tré au bout d’un an et de­mi au Ve­ne­zue­la (rires). Deux ans après, en 1960, je me suis ins­tal­lé dé­fi- ni­ti­ve­ment à Pa­ris. Et je suis dans cette rue Pierre-Se­mard de­puis 1963. Elle était très com­mer­çante, si­tuée entre les trois gares du Nord, de l’Est et SaintLa­zare. Mon ate­lier voi­si­nait avec le Syn­di­cat des che­mi­nots, d’où le nom de la rue, ce­lui d’un syn­di­ca­liste com­mu­niste fu­sillé par les na­zis. Tout le quar­tier était as­sez po­li­ti­sé, la CFDT était à cô­té, square Mon­tho­lon, et un plus loin, le PC. Et juste der­rière, tous les grands jour­naux qui se re­grou­paient près de la Bourse. Je res­tais sou­vent en ar­rêt de­vant l’Agence France Presse, je me di­sais : « Le centre du monde, c’est là. »

Votre en­vi­ron­ne­ment au Ve­ne­zue­la vous a-t-il pous­sé à être un ar­tiste ? Mon père était poète, mais ga­gnait sa vie comme phar­ma­cien et chi­miste. Ma mère ap­par­te­nait aus­si au monde lit­té­raire. À l’école, je n’étais pas brillant. Le ni­veau des études était pour­tant éle­vé, car, du fait de la guerre, toute l’in­tel­li­gent­sia eu­ro­péenne avait émi­gré et en­ri­chi l’Amé­rique la­tine de ses in­tel­lec­tuels et de ses pen­seurs. Ado­les­cent, je li­sais les comics amé­ri­cains et, pen­dant toute la guerre, je fai­sais plein de bandes des­si­nées pour le jour­nal heb­do­ma­daire de mon père. Pen­dant les cours de ma­thé­ma­tiques, à 15 ans, je des­si­nais dé­jà des co­mic stops, des pe­tites his­toires bur­lesques en trois, quatre cases. Main­te­nant, j’aime beau­coup les ma­thé­ma­tiques, c’est de l’art pur ! Puis j’ai beau­coup tra­vaillé comme illus­tra­teur, gra­phiste, pu­bli­ci­taire, jour­na­liste, et c’est ain­si que j’ai fi­nan­cé ma li­ber­té d’ar­tiste. Quand j’ai fait les Beaux-Arts, j’ai com­pris qu’un ar­tiste de­vait faire des conces­sions pour vivre de sa pein­ture, comme al­ler chez des amis pour qu’ils vous achètent un pe­tit ta­bleau. Je ne vou­lais pas ce­la. Pen­dant vingt ans de ma vie, cette pro­fes­sion pa­ral­lèle m’a non seule­ment per­mis de vivre, mais m’a don­né des idées, m’a nour­ri d’in­for­ma­tions, m’a lais­sé le coeur et les mains libres, au fi­nal a lais­sé in­tact le conti­nent de l’art qui m’at­ten­dait. J’ai eu le temps ain­si de plon­ger dans toute la lit­té­ra­ture de langue es­pa­gnole. J’ai illus­tré To­do lle­va tu nombre de Pa­blo Ne­ru­da en 1959. J’aime la poé­sie, in­fi­ni­ment. Tous les poètes me ré­cla­maient. J’ai même écrit un poème, très mau­vais, ri­di­cule (rires). Quand vous êtes ar­ri­vé à Pa­ris, vous avez tra­vaillé comme ma­quet­tiste pour la grande ga­le­riste de l’abs­trac­tion géo­mé­trique et du ci­né­tisme, De­nise Re­né (morte en 2012 à 99 ans !). Elle de­vien­drait plus tard votre ga­le­riste et votre rem­part… J’ai tra­vaillé comme gra­phiste à Pa­ris pen­dant huit ans pour plein de gens, même pour une re­vue des Ga­le­ries La­fayette. Jus­qu’à ce que De­nise Re­né me fasse un contrat. Le rôle de De­nise dans l’his­toire, c’est sa co­hé­rence. Elle a dé­fen­du l’abs­trac­tion, mal­gré toute la dif­fi­cul­té que ce­la re­pré­sen­tait, ici. Pa­ris, c’est sur­réa­liste, fi­gu­ra­tif, pas abs­trait ! Et pour­tant, elle a conti­nué à nous dé­fendre, toute sa vie. Elle était unique en son genre. Ce sont les ar­tistes comme So­to qui m’ont conduit à elle, j’en suis très fier. Toutes les ga­le­ries de l’abs­trac­tion de l’Eu­rope d’alors, ita­liennes, belges, al­le­mandes, ve­naient chez elle. Un mu­sée de Ba­vière m’a ache­té, le pre­mier, un ta­bleau. Son di­rec­teur était un his­to­rien de l’art in­croyable qui a écrit un livre es­sen­tiel, His­toire de l’his­toire de l’art. Un pré­cur­seur qui a ache­té tous les ar­tistes ci­né­tiques dès 1963.

“Pen­dant les cours de ma­thé­ma­tiques, à 15 ans, je des­si­nais des “co­mic stops”, des pe­tites his­toires bur­lesques”

Vous avez tou­jours été at­ti­ré par l’abs­trac­tion ? J’ai pas­sé cinq ans aux Beaux-Arts chez les aca­dé­mi­ciens et ce­la m’a pris dix­huit ans pour m’en dé­faire ! (Rires). J’ai fait d’abord beau­coup de pho­to­gra­phie. J’étais jeune, très en­ga­gé po­li­ti­que­ment, sou­cieux des ques­tions so­ciales, très in­fluen­cé par le mu­ra­lisme mexi­cain (de Die­go Ri­ve­ra, NDLR). J’ai com­men­cé par peindre les bi­don­villes, la mi­sère. Je croyais que l’ar­tiste de­vait être un re­por­ter de son temps et j’étais très ad­mi­ra­tif des peintres fla­mands comme Brue­ghel. Je fai­sais des formes as­sem­blées qui créaient une fi­gure hu­maine. Une ré­flexion très longue et dou­lou­reuse m’a conduit non pas vers l’abs­trac­tion mais vers l’in­ven­tion. Par dé­faut. Quand j’ai com­pris que les ta­bleaux ne pou­vaient pas mo­di­fier les pro­blèmes so­ciaux. Ex­po­si­tion « Un être flot­tant », ga­le­rie Mit­ter­rand (Pa­ris IIIe), jus­qu’au 18 fé­vrier.

“Pa­ris, c’est sur­réa­liste, fi­gu­ra­tif, pas abs­trait !”

« J’ai beau­coup tra­vaillé comme illus­tra­teur, gra­phiste, pu­bli­ci­taire, jour­na­liste, et c’est ain­si que j’ai fi­nan­cé ma li­ber­té d’ar­tiste », confie Car­los Cruz-Diez (ici en 2015).

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