Va­leurs sûres à la sauce ber­li­noise

CHRONIQUE Deux opé­ras clas­siques, « La Bo­hème » et « La Flûte en­chan­tée », ont illu­mi­né la fin de l’année.

Le Figaro - - CULTURE - Ch­ris­tian Mer­lin

C’est dans une ville mar­quée par l’at­ten­tat du 19 dé­cembre, mais frap­pant sur­tout par son calme et son sang-froid, que nous avons pas­sé un Noël très ly­rique. À Ber­lin, la mu­sique clas­sique et l’opé­ra font par­tie de la vie quo­ti­dienne. Ils n’y ont pas de ca­rac­tère ex­cep­tion­nel, on ne s’y pré­pare pas des mois à l’avance comme à une sor­tie ri­tuelle. D’ailleurs, on n’y fait pas d’ef­fets de toi­lette. On se de­mande : « Tiens, qu’estce qu’on donne ce soir à l’Opé­ra ? », comme pour le ci­né­ma, et on y va.

Car même si l’on connaît bien la mise en scène pour l’avoir dé­jà vue une dou­zaine de fois, on a re­pé­ré que la dis­tri­bu­tion a chan­gé et l’on ai­me­rait voir un­tel dans tel rôle. D’au­tant que les prix sont plus abor­dables qu’à Londres, Mi­lan ou Pa­ris. C’est un rap­port na­tu­rel, simple, di­rect, dé­com­plexé. Il n’y est pas ques­tion d’éli­tisme ou d’in­ti­mi­da­tion so­ciale, car on connaît les textes de La Flûte en­chan­tée de­puis tout pe­tit, et que l’on sait à quel moment ap­plau­dir dans La Bo­hème. Et, si ce n’est pas le cas, on ne vous le fait pas sen­tir par une moue mé­pri­sante.

À l’af­fiche de­puis vingt-deux ans

La Flûte en­chan­tée et La Bo­hème, ce sont pré­ci­sé­ment les deux spec­tacles aux­quels on a as­sis­té la se­maine der­nière dans la ca­pi­tale al­le­mande, res­pec­ti­ve­ment au Staat­so­per et au Deutsche Oper, deux des trois théâtres ly­riques ber­li­nois. Oh, ce n’étaient pas des nou­velles pro­duc­tions ! La mise en scène de La Flûte en­chan­tée par Au­gust Ever­ding (mort en 1999) est à l’af­fiche de­puis vingt-deux ans et connais­sait sa 275e re­pré­sen­ta­tion. La pro­duc­tion de La Bo­hème par Götz Frie­drich (mort en 2000) est pré­sen­tée de­puis vingt-huit ans et en était à sa 112e. Dans chaque cas, une re­pré­sen­ta­tion dite « de ré­per­toire », ce qui si­gni­fie que l’or­chestre n’a pas ré­pé­té. A prio­ri, tout ce que l’on re­doute à l’opé­ra : la rou­tine ! À ce­ci près que, de même que l’on a vu nombre de créa­tions dé­jà vieilles avant l’âge, il n’y a au­cune fa­ta­li­té pour qu’une soi­rée de ré­per­toire soit pous­sié­reuse.

La Flûte ? Une ma­ti­née pour les en­fants ! On se dit que ce­la va être une vo­lière, on n’a pas en­ten­du une mouche vo­ler. Sages, cap­ti­vés, ils ont ab­sor­bé les trois heures de la co­mé­die ini­tia­tique mo­zar­tienne avec une concen­tra- tion qui a don­né des ailes à une dis­tri­bu­tion com­po­sée des pre­miers cou­teaux, pour qui ce n’est pas dé­choir que d’as­su­rer la re­pré­sen­ta­tion pour les fa­milles : le Sa­ras­tro à la voix de vio­lon­celle de Re­né Pape, la no­blesse in­car­née, y cô­toie la jeune Pa­mi­na de la Fran­çaise El­sa Drei­sig, en troupe là-bas pour ap­prendre le mé­tier après sa Vic­toire de la mu­sique, voix de toute beau­té et mu­si­cienne née.

La Bo­hème ? Un soir de Noël où le Ro­dolphe de Pio­tr Bec­za­la se confirme comme une des plus luxueuses voix de té­nor du moment. Pour lui don­ner la ré­plique, on at­ten­dait la flam­boyante So­nya Yon­che­va : ma­dame s’est fait por­ter pâle (tiens, c’est cu­rieux, elle n’a pas an­nu­lé le concert de ga­la pré­vu à Ba­den-Ba­den le 31 dé­cembre…). Mais qu’à ce­la ne tienne, le pu­blic a fait un triomphe mé­ri­té à Guan­qun Yu, ar­ri­vée le jour même à 16 heures pour chan­ter au pied le­vé une Mi­mi de haute école, sans re­proche. Dans chaque cas, un or­chestre aguer­ri, une troupe où le moindre se­cond rôle est à sa place, et sur­tout un pu­blic plus ré­cep­tif au pro­fes­sion­na­lisme qu’aux paillettes et qui ne s’en laisse pas comp­ter. Pro­mis, on ne va pas vous re­faire le coup du mo­dèle al­le­mand. Mais avouez que, par­fois…

MONIKA RITTERSHAUS

La Flûte en­chan­tée, au Staat­so­per, à Ber­lin.

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