Le Pen-Mé­len­chon, un scé­na­rio noir pour l’éco­no­mie

La per­cée de Mé­len­chon à cô­té de Ma­rine Le Pen sus­cite de la ner­vo­si­té en Bourse et sur les taux d’in­té­rêt.

Le Figaro - - LA UNE - PAGES 2, 3, 14 ET L’ÉDI­TO­RIAL

Les bons son­dages de Ma­rine Le Pen et de Jean-Luc Mé­len­chon pro­voquent la ner­vo­si­té des mar­chés fi­nan­ciers. Se­lon les spé­cia­listes, un tel duel en­traî­ne­rait une ré­ac­tion très bru­tale sur les ac­tions et sur la dette fran­çaise. La pers­pec­tive d’une sor­tie de l’eu­ro dé­clen­che­rait une crise fi­nan­cière dans toute l’Eu­rope.

L’IN­QUIÉ­TUDE monte d’un cran sur les mar­chés fi­nan­ciers. Ces der­niers jours, la per­cée dans les son­dages de Jean-Luc Mé­len­chon a ra­vi­vé les ten­sions sur les taux d’in­té­rêt de la France et fait flan­cher en­core mar­di la Bourse de Pa­ris, prise d’un re­gain de ner­vo­si­té. Une nou­velle fois, l’écart s’est creu­sé entre les taux d’in­té­rêt de la France et de l’Al­le­magne, comme ce fut le cas dé­jà en fé­vrier-mars der­nier, avec la pous­sée du Front na­tio­nal dans les son­dages. Pour le mo­ment, les in­ves­tis­seurs n’osent ima­gi­ner un duel entre le can­di­dat de La France in­sou­mise et Ma­rine Le Pen au se­cond tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle. Ils n’ont pas en­core pris en compte le risque de voir deux eu­ros­cep­tiques sor­tir ga­gnants du scru­tin di­manche. « Le ré­veil, lun­di ma­tin, se­rait dou­lou­reux si le ver­dict des urnes leur don­nait tort, pré­vient Ma­brouk Che­touane, res­pon­sable de la stra­té­gie chez BFT IM. Il fau­drait sans doute af­fron­ter une brusque re­mon­tée des taux d’in­té­rêt fran­çais, et de ceux des pays pé­ri­phé­riques, une chute des taux al­le­mands, une cor­rec­tion en Bourse et des se­cousses sur l’eu­ro. »

Même si, dans leurs der­niers dis­cours, les can­di­dats de l’ex­trême gauche et de l’ex­trême droite ont cher­ché à at­té­nuer le ton sur un pos­sible Frexit, c’est bien ce dé­sir de faire sor­tir la France de l’eu­ro - et le séisme qui en ré­sul­te­rait dans le pays et en Eu­rope qui in­quiète le plus les fi­nan­ciers. À ce stade, ils ne croient pas réel­le­ment à ce scé­na­rio. La France em­prunte au­jourd’hui en­core moins cher qu’en dé­but d’an­née. Le taux des em­prunts d’État fran­çais à dix ans reste in­fé­rieur à 1%, alors qu’il avait presque at­teint 1,14% mi-jan­vier, quand, dans le sillage de l’élec­tion de Do­nald Trump et de bonnes nou­velles sur le re­tour de la crois­sance mon­diale et de l’in­fla­tion, les taux d’in­té­rêt se nor­ma­li­saient un peu par­tout dans le monde. Quant à la Bourse de Pa­ris, son in­dice phare, le CAC 40, a at­teint le 7 avril son pic de l’an­née, à 5135 points, un ni­veau in­con­nu de­puis le 10 août 2015. De­puis, il a tou­te­fois per­du du ter­rain, af­fec­té par les in­cer­ti­tudes sur l’is­sue du scru­tin. Mais il reste en­core d’une courte tête au-des­sus des 5000 points, qui sem­blaient il y a quelques mois en­core un ob­jec­tif dif­fi­cile à at­teindre.

« Les mar­chés ont été com­plai­sants avec cette élec­tion, re­con­naît Pas­cale Au­clair, di­rec­teur gé­né­ral de La Fran­çaise AM. Ils conti­nuent d’ima­gi­ner au se­cond tour un duel Ma­cron-Le Pen, alors que l’in­cer­ti­tude a gran­di puisque, avec la marge d’er­reur in­hé­rente aux son­dages, n’im­porte les­quels des quatre prin­ci­paux can­di­dats peuvent se trou­ver au se­cond tour.»

Ces der­niers mois, les in­quié­tudes des mar­chés sur l’élec­tion fran­çaise se sont sur­tout tra­duites par l’écart crois­sant entre les taux d’in­té­rêt fran­çais et al­le­mand. Très ser­ré l’an der­nier (30 points en oc­tobre), il avait at­teint son ni­veau le plus éle­vé, fin fé­vrier, à 77 points, et s’est de nou­veau creu­sé. «Les in­ves­tis­seurs achètent des obli­ga­tions al­le­mandes, qu’ils consi­dèrent comme dé­nuées de risque, et se tiennent à l’écart de la dette de la France », re­lève Ma­brouk Che­touane. Mais cet écart est au­jourd’hui deux fois moins im­por­tant qu’il ne l’était en 2011, l’an­née de la crise de l’eu­ro. «De plus, il se creuse aus­si parce que les taux al­le­mands se sont dé­ten­dus grâce à la ré­vi­sion en baisse des pré­vi­sions d’in­fla­tion, que les mar­chés avaient exa­gé­rées. Or la France, pé­na­li­sée par le risque po­li­tique, n’a pas pro­fi­té de ce mou­ve­ment », ajoute Pas­cale Au­clair.

Dé­jà sur­pris par le Brexit et l’élec­tion de Do­nald Trump, qu’ils n’avaient pas vus ar­ri­ver, les mar­chés sont-ils aus­si aveugles sur les risques de l’élec­tion fran­çaise ? «Ils sont au contraire sages et pru­dents, ana­lyse Jé­rôme Broustra, chez Axa IM. En de­hors des risques ex­trêmes, ils ont com­pris que tout ne se jouait pas au pre­mier tour, ni même au se­cond, et qu’il faut at­tendre les lé­gis­la­tives pour sa­voir quelle se­ra la po­li­tique me­née pour la dette de la France.» Sur les mar­chés obli­ga­taires, les in­ves­tis­seurs at­tendent en ef­fet sur­tout de

“Il faut at­tendre les lé­gis­la­tives pour sa­voir quelle se­ra la po­li­tique me­née pour la dette de la France ” JÉ­RÔME BROUSTRA (AXA IM)

s’ils peuvent ta­bler sur une ré­duc­tion des dé­fi­cits et de l’en­det­te­ment, ou s’ils doivent com­po­ser avec une ag­gra­va­tion de la si­tua­tion, qui pous­se­rait les taux d’in­té­rêt vers le haut.

Les in­ves­tis­seurs étran­gers, en tout cas, ont choi­si leur camp, ce­lui de l’abs­ten­tion. Ils ont pré­fé­ré se te­nir à l’écart de la zone eu­ro en ce dé­but d’an­née où le ca­len­drier po­li­tique s’an­non­çait com­pli­qué. «Il n’y a pas eu de sor­ties mas­sives de ca­pi­taux des mar­chés, pas de dé­fiance mar­quée », re­lève Éric Brard, res­pon­sable mon­dial ges­tion taux chez Amun­di.

Mais leur ab­sence pèse, no­tam­ment sur les Bourses eu­ro­péennes. «La conjonc­ture s’est amé­lio­rée en Eu­rope, les ré­sul­tats des en­tre­prises sont en­cou­ra­geants, mais les flux d’in­ves­tis­se­ment se sont ta­ris, ob­serve Laurent Jac­quier-La­forge, res­pon­sable des in­ves­tis­se­ments en ac­tions à La Fran­çaise AM. Sans cette épée de Da­mo­clès, les Bourses eu­ro­péennes au­raient fait mieux. »

Jean-Luc Mé­len­chon. STEPHANE MAHE/ REU­TERS

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